Abdessalam Cherkaoui est professeur de science politique à l’Université de Montréal et chercheur associé au Centre pour l’étude des migrations internationales.
Il y a quelque chose de paradoxal dans la situation actuelle des communautés maghrébines d’Amérique du Nord. Elles comptent plusieurs millions de membres, produisent des élus, des entrepreneurs, des intellectuels de premier plan, contribuent massivement aux économies de leurs pays d’accueil comme de leurs pays d’origine — et pourtant, elles ne pèsent pas à la hauteur de leur potentiel dans les relations entre le Canada, les États-Unis et le Maghreb.
Un capital inexploité
Pensons à ce que représente la diaspora maghrébine d’Amérique du Nord. Des liens familiaux et culturels directs avec le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Une maîtrise parfaite de l’arabe, du français et de l’anglais. Des réseaux dans les deux mondes. Une légitimité unique pour parler à la fois aux gouvernements nord-américains et aux sociétés maghrébines.
Ce capital est réel. Mais il reste fragmenté, sous-organisé, trop souvent réduit à des communautés qui se parlent entre elles sans s’adresser au monde.
Ce que fait la diaspora israélienne, ce que ne fait pas la diaspora maghrébine
Je ne cite pas cet exemple pour opposer les communautés, mais parce qu’il est instructif. La diaspora juive nord-américaine a su construire des structures de représentation politique durables, capables d’influencer les politiques étrangères américaine et canadienne. Elle l’a fait sur des décennies, avec méthode et organisation.
Les diasporas libanaises, arméniennes, indiennes ont aussi développé des formes de lobbying diplomatique efficaces.
La diaspora maghrébine, elle, reste éparpillée. Des centaines d’associations, souvent en concurrence, rarement en coalition.
Ce qu’il faudrait faire
Trois chantiers me semblent prioritaires.
Premièrement, créer une Fédération des associations maghrébines d’Amérique du Nord dotée d’un secrétariat permanent, d’un budget propre et d’une capacité à parler d’une seule voix aux gouvernements.
Deuxièmement, développer une présence dans les partis politiques canadiens et américains — non pas comme représentants d’intérêts étrangers, mais comme citoyens pleinement intégrés qui portent une vision des relations Nord-Sud.
Troisièmement, investir la sphère médiatique — et c’est là que des initiatives comme Jisr.media jouent un rôle crucial. Une diaspora qui n’a pas sa voix propre dans l’espace public est une diaspora silencieuse.
Le moment
La Coupe du Monde 2026, les élections à venir au Canada, les changements géopolitiques en Méditerranée — tout converge pour créer une fenêtre d’opportunité. La question est : saurons-nous la saisir ensemble ?
Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Jisr.media.