Québec, Maroc : deux campagnes face à l’IA électorale — et le même angle mort
Le 23 septembre, le Maroc votera. Le 5 octobre, ce sera au tour du Québec. Dans les deux cas, c’est une première : jamais une campagne électorale n’a eu lieu avec des outils d’intelligence artificielle générative aussi accessibles — capables de produire en quelques secondes un texte, une image ou même une voix crédible. Les deux sociétés ont réagi presque en miroir inversé l’une de l’autre : le Québec a misé sur l’engagement volontaire des partis, le Maroc sur l’interdiction légale. Ni l’une ni l’autre approche, en creusant, ne couvre vraiment l’endroit où l’essentiel du message électoral circule aujourd’hui.
Québec : une charte volontaire, sans police ni sanction
À la demande de l’Union des artistes et de la SARTEC — inquiètes de voir l’IA remplacer le travail créatif humain dans la production de matériel de campagne — trois universitaires (Catherine Régis et Marc-Antoine Dilhac de l’Université de Montréal, Christian Gagné de l’Université Laval) ont rédigé, avec IVADO et le Centre international d’expertise de Montréal pour l’avancement de l’intelligence artificielle (CEIMIA), un code de conduite reposant sur quatre principes : transparence, usage responsable, sécurité/gouvernance, sensibilisation et prévention. Concrètement, les signataires s’engagent à étiqueter tout message politique généré par IA, à vérifier l’authenticité de leurs communications, et à ne jamais produire de deepfakes ciblant un adversaire.
La Coalition avenir Québec, le Parti libéral du Québec, le Parti québécois et Québec solidaire ont signé. Le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime reste, à ce jour, le seul des cinq principaux partis à s’y refuser — sans en donner la raison publiquement, se disant seulement ouvert à en rediscuter après le scrutin. Catherine Régis a qualifié l’initiative de « première au Canada, et rare ailleurs dans le monde ». Mais le code n’a aucun pouvoir de sanction : IVADO et le CEIMIA se contenteront d’un suivi et d’un bilan publié après l’élection.
Sur le terrain, l’usage reste pour l’instant limité : à la CAQ, l’IA sert surtout à analyser sondages et tendances internes, pas à produire du contenu de campagne. L’inquiétude la plus concrète vient d’ailleurs : Élections Québec redoute des chatbots ou deepfakes qui induiraient les électeurs en erreur non pas sur un enjeu de fond, mais sur des détails pratiques — l’adresse d’un bureau de vote, ses heures d’ouverture, ou le mode de scrutin lui-même.
Maroc : une interdiction légale, mais avec un angle mort structurel
Le Maroc a choisi une voie plus dure. La Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) interdit, pour toute la période de campagne (15 août au 22 septembre), la diffusion de contenu électoral généré ou manipulé par IA susceptible d’induire les électeurs en erreur, et impose un étiquetage clair pour tout contenu pédagogique ou explicatif produit par IA. C’est une première dans les textes électoraux marocains : l’IA y figure désormais comme une réalité juridique encadrée, pas comme une simple menace évoquée dans un rapport.
En parallèle, la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) encadre l’usage des données par les partis : exploiter des informations liées aux opinions politiques d’un citoyen exige son consentement explicite, tout démarchage nécessite un accord préalable — la simple possession d’un numéro de téléphone ne suffit pas — et tout traitement de données personnelles doit être déclaré à la CNDP au préalable, avec une finalité précise et sans conservation indéfinie.
Le problème est ailleurs : l’autorité de la HACA porte sur l’audiovisuel. Or 78% des Marocains s’informent en ligne, et 30% le font spécifiquement via des groupes WhatsApp — précisément le canal où un message politique généré ou ciblé par IA circulerait le plus facilement, hors du regard du régulateur audiovisuel.
Le même angle mort, deux chemins différents pour y arriver
Les deux campagnes révèlent, chacune à sa façon, le même décalage entre l’ambition d’une règle et sa portée réelle. Le Québec fait le pari de la transparence volontaire — sans capacité de sanctionner qui que ce soit, et avec un parti qui s’en dispense ouvertement dès le départ. Le Maroc fait le pari de l’interdiction légale — mais bâtie sur un cadre audiovisuel qui ne rejoint pas la majorité des citoyens là où ils lisent réellement leurs nouvelles politiques.
Dans les deux cas, la loi arrive avec un temps de retard sur la technologie, et dans les deux cas, c’est précisément là où les électeurs passent le plus de temps — les messageries, les réseaux sociaux, les groupes privés — que la règle les protège le moins.
Sources : Le Devoir — les partis québécois frileux face à l’IA, Radio-Canada — quatre partis s’engagent sur l’IA, La Presse — quatre partis adhèrent à un code de conduite, ecoactu.ma — le Maroc à l’épreuve de l’IA, fnh.ma — l’IA change déjà les règles du jeu, L’Observateur du Jour — ce que les partis ont le droit de faire avec vos données.
Abdesselam Mejlaoui

