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La classe à deux vitesses : ce que quarante ans d'enseignement m'ont appris

Chronique signée par une enseignante après 40 ans de carrière, dont 25 au Québec : sécularisation inachevée, pénurie de profs comblée par l'immigration, programmes particuliers qui trient dès l'enfance, et l'angle mort du décrochage des garçons.

La classe à deux vitesses : ce que quarante ans d'enseignement m'ont appris

École Loyola, Montréal (Québec) — le blason et le nom d'origine religieuse restent visibles sur la façade

La classe à deux vitesses : ce que quarante ans d’enseignement m’ont appris

Chronique signée par Sophie HB. Pellerin

Quarante ans dans une salle de classe secondaire, dont 25 ans au Québec. Ça vous change une carrière en observatoire. J’ai vu passer des réformes, des ministres qu’on a fini par oublier, et un Québec qui ne cesse de changer depuis que j’ai signé mon premier contrat. Ce n’est pas une critique. C’est un constat. Et j’ai fini par me dire qu’il fallait le coucher sur papier, parce que ce qu’on voit de l’intérieur d’une école, on ne le voit jamais de l’extérieur — ni dans les statistiques, ni dans les débats de tribune. Et encore moins devant la porte d’une école pour livrer un discours pour le moins irresponsable.

Une école qui a changé de religion sans changer d’âme

On a enseigné le catéchisme dans les écoles qui allaient devenir « laïques » quelques années plus tard. Laïques un petit peu seulement, car le crucifix est toujours sur le mur du salon du personnel et sur la façade de l’école, mais les commissions scolaires confessionnelles sont devenues des commissions linguistiques, puis des centres de services. Sur papier, la transformation est presque complète. Dans les murs, elle ne l’est jamais tout à fait.

L’héritage chrétien du réseau ne s’efface pas comme on efface un tableau. Il reste dans le calendrier scolaire — les vacances de Noël et de Pâques n’ont pas bougé d’un iota, elles. Il reste dans les fêtes qu’on souligne sans y penser et celles qu’on ignore par réflexe. On a fait partiellement le ménage des symboles visibles. On n’a jamais vraiment fait celui des réflexes. Est-ce grave ? Pas nécessairement. Mais prétendre que le système est parfaitement neutre, c’est se raconter une histoire.

Faute de profs, on est allés en chercher ailleurs

Voici un fait que peu de gens en dehors du réseau connaissent vraiment : la pénurie d’enseignants a forcé les centres de services scolaires à recruter massivement à l’étranger, ou parmi les personnes immigrantes déjà formées ici. Résultat : j’ai travaillé dans des établissements où plus de la moitié du corps enseignant n’était pas « québécois de souche », pour reprendre une expression qu’on n’ose plus utiliser en public mais qu’on entend encore dans les salles de profs.

Est-ce un problème ? Non — et je le dis avec la conviction de quelqu’un qui a vu défiler des collègues extraordinaires, souvent plus rigoureux et plus dévoués que la moyenne, parce qu’ils avaient dû se battre deux fois plus fort pour arriver là où ils sont. La grande majorité s’intègre remarquablement bien. Leur niveau, dans bien des cas, dépasse la norme.

Mais il y a des tensions. Palpables, pas imaginaires. Elles ne viennent pas toujours d’où on les attend. Parfois d’une direction mal à l’aise avec la diversité de son propre personnel. Parfois d’un collègue qui perçoit, à tort ou à raison, un traitement différencié. Et il y a eu, pendant longtemps, un vrai problème de flexibilité à géométrie variable : des jours fériés religieux accordés aux uns et refusés aux autres, selon la tradition ou la confession. Ça a fini par être réglé — récemment, et pas trop tôt. Mais ça a pris des années, et ça a laissé des traces.

Régulier contre programmes particuliers : deux écoles sous un même toit

Voilà le point que je trouve le plus difficile à dire à voix haute, mais je vais le dire quand même, parce que des années de silence poli, ça suffit.

Dans plusieurs polyvalentes, surtout à l’est comme à l’ouest de l’île de Montréal, les classes « régulières » sont composées à plus de 90 % d’élèves issus des vagues migratoires récentes. Rien de choquant en soi — c’est le reflet démographique du quartier. Ce qui l’est davantage, c’est ce qui se passe à côté, dans les programmes particuliers.

Les classes de musique, en particulier, sont un cas d’école. Triées. Sélectionnées. Et étrangement homogènes — « presque que des blancs, dans mon école plus de 98 % », pour reprendre la formule qu’on utilise entre collègues, à voix basse, dans le corridor, jamais en réunion. Est-ce le fruit d’un processus de sélection réellement neutre ? Ou celui de critères qui, sans le dire, favorisent systématiquement un profil socioculturel donné — accès précoce aux cours privés, réseaux, capital culturel des familles ? Je n’ai pas de réponse scientifique à vous offrir. J’ai des décennies d’observation, et l’observation, ce n’est pas rien.

Ce que je sais, c’est que l’école à trois vitesses — régulier, programme international, musique, sport-études — n’est pas qu’une question de mérite académique. C’est aussi, trop souvent, une question de qui a les codes pour y accéder.

Le tri commence à dix ou onze ans

Et parlons-en, du tri. J’ai vu, année après année, des enfants de dix ou onze ans se présenter à des tests d’admission pour entrer dans un programme particulier au secondaire — anticipé dès la fin du primaire. Des enfants de dix ou onze ans, soumis à une logique de sélection qu’on réserverait normalement à l’entrée à l’université.

C’est une aberration. Je le dis en tant qu’enseignante, mais aussi en tant que parent qui l’a vécu. On demande à des enfants de performer sous pression pour décider, avant même qu’ils aient fini leur croissance, dans quelle case du système ils passeront les cinq prochaines années. Et devinez qui prépare le mieux ses enfants à ces tests ? Les familles qui ont les moyens de payer du tutorat, qui connaissent le système, qui savent comment « jouer le jeu ». On appelle ça de la sélection au mérite. Moi, j’appelle ça reproduire les inégalités avant même que l’enfant ait choisi une matière au hasard.

Le grand angle mort : nos garçons

S’il y a un phénomène qui, à mon sens, menace la pérennité même du système, c’est celui-là, et il traverse toutes les origines, toutes les classes sociales : l’échec scolaire des garçons.

Sur ce point précis, je vous réfère au livre blanc de Gabriel Nadeau-Dubois, Ceux qu’on échappe — L’impact de l’école à trois vitesses sur la réussite des garçons, publié le 7 avril 2026 : le Québec y est présenté comme la province ayant le plus grand écart de diplomation entre garçons et filles au Canada, un phénomène que l’auteur relie directement au modèle de « l’école à trois vitesses ».

Année après année, dans mes classes, dans les statistiques de décrochage, dans les salles de récupération après l’école — ce sont les garçons qu’on retrouve en surreprésentation. Et pendant qu’on multiplie les discours sur l’égalité des chances, on continue de segmenter le système en programmes d’élite qui, structurellement, retiennent davantage de filles, et en classes régulières où les garçons décrochent en silence.

Ce n’est pas un problème d’immigration. Ce n’est pas un problème de laïcité. C’est un problème d’école à deux, trois, parfois quatre vitesses, où l’on a fini par accepter qu’un système parallèle et sélectif cohabite avec un système régulier de plus en plus délaissé. Si on ne s’y attaque pas de front, dans dix ans, on n’aura plus un système d’éducation publique. On aura une coquille vide pour ceux qui n’ont pas eu accès à autre chose. Et un bassin de recrutement pour les gangs de rue.

Ce que je retiens

Le système québécois n’est ni le désastre que certains dépeignent, ni le modèle irréprochable qu’on aime se raconter. Il est humain, donc imparfait, traversé de contradictions qu’on préfère ne pas nommer. La grande majorité des gens qui y travaillent — peu importe d’où ils viennent — le font avec un dévouement rarement reconnu à sa juste valeur. Mais tant qu’on refusera de regarder en face le tri qui s’opère dès l’âge de dix ou onze ans, la ségrégation de fait entre programmes, et l’abandon tranquille de nos garçons, on continuera de gérer les symptômes en ignorant la maladie.

Sophie HB. Pellerin, enseignante.

Sujets :🍁 Canada et immigration
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