Quand les autres réunissent leurs forces, Maroc-Algérie restent déchirés
Chronique — par Abdesselam Mejlaoui
Le 31 août et le 1er septembre 2026, dix chefs d’État se sont réunis à Bichkek, capitale du Kirghizistan, pour le 26ᵉ sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Parmi eux, l’Inde et le Pakistan : deux puissances nucléaires qui n’ont toujours pas réglé le contentieux du Cachemire, et dont la dernière escalade militaire ne remonte qu’à quelques années. Ils ont pourtant signé ensemble la Déclaration de Bichkek et 27 autres documents de coopération — sécurité, logistique, développement — sans que le dossier de fond ait avancé d’un pouce.
Ce sommet n’est pas une exception. Il s’inscrit dans une longue série de précédents qui devraient nous interpeller, nous, Marocains et Algériens, à l’heure où le Grand Maghreb reste une promesse en jachère depuis 1989.
Des ennemis d’hier, partenaires d’aujourd’hui
L’Union européenne demeure l’exemple le plus éloquent. La France et l’Allemagne se sont affrontées à trois reprises en soixante-dix ans — 1870, 1914, 1939 — pour un bilan de plusieurs dizaines de millions de morts. Six ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces deux pays fondaient ensemble la Communauté européenne du charbon et de l’acier, socle de l’Union actuelle. Le choix n’était pas anodin : mutualiser précisément les ressources qui avaient alimenté leurs guerres, pour rendre le conflit, selon la formule de Robert Schuman, « non seulement impensable, mais matériellement impossible ».
L’ASEAN, fondée en 1967 en pleine Guerre froide, réunissait des pays aux régimes et alliances idéologiques opposés, avec des différends territoriaux non résolus entre l’Indonésie et la Malaisie. Elle rassemble aujourd’hui onze États et reste un forum actif de coopération économique, malgré des dossiers toujours en suspens — la mer de Chine méridionale, la crise birmane.
Le Mercosur a été bâti par l’Argentine et le Brésil dans les années 1990, alors que les deux pays sortaient tout juste d’une rivalité stratégique marquée, dans les décennies précédentes, par une course chacun de leur côté vers la technologie nucléaire. L’union douanière n’a pas attendu que tous les soupçons s’effacent.
Et l’OCS, donc, où l’Inde et le Pakistan cohabitent dans la même structure sans que le Cachemire ait cessé d’être un point d’ignition permanent.
Dans tous ces cas, un même principe se dégage : l’intégration régionale n’a jamais attendu la résolution du contentieux de fond. Elle l’a contournée, mise en veilleuse, ou traitée comme un dossier parallèle, pendant que le commerce, la circulation des personnes et la coopération sécuritaire avançaient sur une autre voie. Désaccord politique et coopération fonctionnelle ne sont pas mutuellement exclusifs ; ils ont, historiquement, souvent progressé de front.
Et le Maghreb, dans tout ça ?
Le Maroc et l’Algérie partagent une frontière fermée depuis 1994, des relations diplomatiques rompues depuis 2021, et un contentieux — le Sahara — qui structure depuis un demi-siècle chaque geste bilatéral. Le résultat : deux économies qui se tournent le dos, deux diplomaties qui se neutralisent sur la scène africaine, et des peuples — familles séparées, échanges culturels étouffés, commerce informel comme seule soupape — qui paient le prix d’un blocage dont ils ne sont pas les auteurs.
À qui profite cette division ? Les exemples précédents éclairent la question à front renversé : la Chine et la Russie se servent de l’OCS pour peser collectivement face à l’Occident. Au Maghreb, c’est l’inverse qui se joue. Les partenaires occidentaux, l’Union européenne en tête, ont historiquement bénéficié de la fragmentation régionale : des marchés séparés plus faciles à négocier un par un, des leviers diplomatiques bilatéraux plus efficaces qu’une négociation avec un bloc uni, une concurrence maroco-algérienne entretenue sur le gaz, les phosphates et l’influence en Afrique de l’Ouest, qui affaiblit la position de chacun des deux pays pris isolément.
Le prix chiffré de la division
Ce n’est pas qu’une question de principe : le « non-Maghreb » a un coût mesurable, documenté depuis vingt ans par plusieurs institutions internationales.
- La Banque africaine de développement estime que la non-intégration économique maghrébine coûte à la région entre 1 et 3 points de croissance perdus chaque année pour chacun des pays concernés.
- La Banque mondiale, de son côté, chiffre ce coût à 3 à 9 milliards de dollars par an.
- Le Secrétariat de l’UMA avance un chiffre proche de celui de la BAD : environ 2 % de croissance annuelle sacrifiée par chaque pays membre du fait du blocage institutionnel.
- Une intégration approfondie — libéralisation des services, réforme du climat des affaires — pourrait, selon les scénarios de la Banque mondiale, faire grimper le PIB réel par habitant de 27 % au Maroc, 34 % en Algérie et 24 % en Tunisie sur dix ans (fourchette Banque mondiale : 24 à 34 %).
- Le commerce intra-maghrébin reste aujourd’hui l’un des plus faibles au monde en matière d’intégration régionale : selon les sources, il représente entre 1,2 % et 5 % seulement des échanges totaux de la région, loin derrière l’ASEAN.
- Une étude relayée par la Commission économique pour l’Afrique évalue à près de 220 000 le nombre d’emplois perdus chaque année dans la région faute d’intégration, sans compter une fuite de capitaux maghrébins vers l’étranger estimée à près de 300 milliards de dollars, faute d’un marché régional assez attractif pour les retenir.
À quoi serviraient ces milliards ?
Rapportés à l’échelle des deux pays, ces 3 à 9 milliards de dollars perdus chaque année — sans même compter les gains de croissance à plus long terme — représentent un budget considérable pour des priorités sociales très concrètes. Une fraction seulement de ce manque à gagner annuel suffirait à :
- Santé : financer la construction et l’équipement de plusieurs dizaines d’hôpitaux régionaux, ou renforcer durablement la couverture sanitaire dans les zones frontalières aujourd’hui les plus enclavées — Oujda, Maghnia, Tlemcen — précisément là où la fermeture des frontières pèse le plus lourd sur l’accès aux soins et aux médicaments.
- Éducation : élargir l’accès à la formation professionnelle et universitaire transfrontalière, avec des bourses d’échange communes et des filières de recherche partagées, à l’image de ce qu’Erasmus a permis en Europe pour rapprocher des générations entières malgré l’histoire conflictuelle du continent.
- Emploi des jeunes : soutenir la création de dizaines de milliers d’emplois par an dans les secteurs manufacturiers, agricoles et logistiques transfrontaliers, dans une région où le chômage des jeunes dépasse régulièrement les 20 % — et où c’est précisément cette jeunesse sans perspectives locales qui alimente les flux migratoires vers l’Europe.
Ce n’est pas de l’argent abstrait. C’est le prix concret, chiffré par les mêmes institutions qui financent aujourd’hui, séparément, les plans de développement de chacun des deux pays — le prix d’un blocage politique vieux de plus de trente ans.
L’espoir des peuples
Rien, dans les précédents cités, ne suggère qu’une réconciliation maroco-algérienne exige un règlement préalable du dossier du Sahara. L’histoire récente suggère plutôt l’inverse : une structure régionale peut exister, fonctionner et produire des résultats concrets — circulation des personnes, échanges économiques, coopération sécuritaire face aux trafics transsahariens — pendant que le dossier politique reste, pour un temps, sur une voie parallèle.
À Bichkek, l’Inde et le Pakistan n’ont pas attendu de régler le Cachemire pour signer 28 documents de coopération. La France et l’Allemagne n’ont pas attendu d’effacer trois guerres pour bâtir un marché commun. Ce que ces précédents rappellent, une fois de plus, c’est que la volonté politique précède toujours la résolution des différends, jamais l’inverse.
La question n’est donc pas de savoir si le Maghreb peut s’unir malgré le Sahara — l’histoire mondiale répond déjà par l’affirmative. Elle est de savoir si les dirigeants des deux rives sauront un jour choisir l’intérêt supérieur de leurs peuples — des hôpitaux, des écoles, des emplois pour leur jeunesse — plutôt que la logique du statu quo, qui ne profite en définitive qu’à ceux qui observent la région depuis l’extérieur.
Cette réconciliation ne se fera pas en un jour, ni par un seul sommet. Mais chaque geste compte, et deux acteurs peuvent déjà l’amorcer sans attendre un règlement définitif du dossier du Sahara. Du côté des officiels, la réouverture même symbolique d’un canal de dialogue technique — sur le commerce, la santé transfrontalière ou la sécurité — enverrait un signal plus fort que des décennies de déclarations d’intention. Du côté des peuples, et en particulier de la diaspora maghrébine à l’étranger — souvent moins prisonnière des postures officielles que les administrations elles-mêmes — le rôle est tout aussi décisif : par les initiatives citoyennes, les jumelages associatifs, les partenariats universitaires ou économiques entre Marocains et Algériens de la diaspora, un Maghreb uni se construit déjà, patiemment, en dehors des chancelleries.
C’est précisément dans cet espace que jisr.media entend jouer son rôle : celui d’un pont — un jisr — entre les Marocains du Monde et, plus largement, entre les diasporas maghrébines elles-mêmes, trop souvent séparées par les mêmes frontières que leurs pays d’origine. Donner la parole à des voix marocaines et algériennes de la diaspora qui dialoguent déjà, documenter les initiatives citoyennes qui préfigurent la réconciliation avant qu’elle ne devienne officielle, c’est aussi, à notre échelle, refuser la logique du statu quo. L’espoir d’une région réconciliée trouve aujourd’hui son terreau le plus fertile loin des blocages institutionnels — et c’est là que ce média entend continuer à semer.
Note : les chiffres cités dans cet article proviennent d’estimations de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, du Secrétariat de l’Union du Maghreb Arabe et de la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU, publiées entre 2006 et 2025.
Abdesselam Mejlaoui

