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Élus, milliardaires, algorithmes : qui détient vraiment le pouvoir ?

Un chef de gouvernement actionnaire majoritaire du plus gros distributeur de carburants de son pays. Un président qui multiplie les opérations boursières depuis son bureau. Entre élus, producteurs de contenu, grands capitalistes, géants de l'IA et lobbyistes, qui gouverne réellement ? Et pourquoi certains régimes n'ont-ils même pas besoin de trancher la question, ayant appris depuis longtemps à faire coexister pluralisme de façade et pouvoir réel intouchable ?

Élus, milliardaires, algorithmes : qui détient vraiment le pouvoir ?

Élus, milliardaires, algorithmes : qui détient vraiment le pouvoir ?

Une image résume à elle seule le malaise de notre époque : un chef de gouvernement qui est aussi actionnaire majoritaire du plus gros distributeur de carburants de son pays. Un président qui multiplie les opérations boursières depuis son bureau. On vote pour des élus, mais on obéit de plus en plus à des logiques qui échappent aux urnes. La question mérite d’être posée sans détour : entre les élus, les producteurs de contenu, les grands capitalistes, les géants de l’intelligence artificielle et les lobbyistes, qui gouverne réellement ?

Le pouvoir légal n’est plus le pouvoir réel

La science politique a depuis longtemps théorisé cet écart. Pour le sociologue américain C. Wright Mills, le pouvoir se concentre au sommet dans une « élite du pouvoir » où se recoupent les intérêts militaires, économiques et politiques — bien plus qu’une démocratie représentative ne le laisse croire. À l’inverse, le pluralisme de Robert Dahl soutenait que le pouvoir reste dispersé entre groupes concurrents qui se contrebalancent. Le philosophe Antonio Gramsci, lui, ajoutait une dimension culturelle : celui qui façonne le sens commun — par les médias, l’éducation, les industries culturelles — gouverne les esprits avant même les urnes.

En 2026, ces trois grilles de lecture se combinent d’une manière inédite. Le pouvoir institutionnel (élus, lois, élections) coexiste avec un pouvoir informel de plus en plus déterminant : celui de l’attention, du capital et de l’infrastructure numérique.

Les six acteurs du pouvoir contemporain

  • Les élus conservent la légitimité électorale, mais sont contraints par des cycles courts, la dépendance au financement, et une défiance citoyenne croissante qui érode leur autorité réelle.
  • Les producteurs de contenu et influenceurs exercent un pouvoir d’agenda-setting inédit : ils orientent l’attention collective sans mandat ni redevabilité comparable à celle d’un élu.
  • Les grands capitalistes exercent un pouvoir structurel — emploi, investissement, lobbying — qui pèse sur les politiques publiques sans jamais apparaître sur un bulletin de vote.
  • Les géants de l’IA contrôlent désormais une infrastructure cognitive : ce qu’on lit, ce qu’on croit vrai, ce qu’un système dit être un fait. Un pouvoir quasi épistémique, sans précédent historique direct.
  • Les lobbyistes agissent dans l’angle mort du débat public, souvent invisibles, mais décisifs dans la fabrique concrète de la loi.
  • Les milliardaires devenus élus — Trump, Akhannouch, Berlusconi avant eux — représentent la fusion la plus aboutie de ces logiques : le pouvoir économique et le pouvoir politique ne se contrebalancent plus, ils fusionnent dans une même main.

Deux dossiers méritent qu’on s’y arrête en détail, parce qu’ils documentent cette dernière catégorie avec une précision rare.

Quand le milliardaire devient l’élu : deux cas d’école

Donald Trump : la présidence comme portefeuille d’investissement

Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Donald Trump a personnellement investi plus de 100 millions de dollars dans des obligations et titres de dette, selon un rapport du Bureau de l’éthique gouvernementale (OGE) relayé par CNBC. Sa fortune personnelle, évaluée à 5,5 milliards de dollars, a plus que doublé depuis 2020. Le rythme s’est encore accéléré début 2026 : plus de 3 700 transactions boursières recensées, pour des montants estimés entre 220 millions et 750 millions de dollars sur les seuls trois premiers mois de l’année.

Un exemple illustre à quel point la frontière entre fonction publique et intérêt privé s’est effacée : en février 2026, Trump acquiert des parts de Dell. Une semaine plus tard, il fait la promotion publique de la marque aux côtés de son fondateur Michael Dell. La défense officielle de la Trump Organization — un « fonds aveugle » géré par ses fils Donald Jr. et Eric, sans intervention directe du président — reste invérifiable. Résultat cumulé : une fortune personnelle passée de 2,3 à 6,5 milliards de dollars depuis son retour au pouvoir.

Aziz Akhannouch : le chef de gouvernement actionnaire

Le cas marocain pousse la logique encore plus loin, parce qu’il ne s’agit pas d’investissements boursiers annexes, mais du cœur même de l’économie nationale. Aziz Akhannouch détient la part majoritaire du groupe Akwa — Afriquia et ses quelque 500 stations-service, Afriquia Gaz, Maghreb Oxygène —, une fortune évaluée à 1,5 milliard de dollars par Forbes.

Les dossiers concrets ne manquent pas. En novembre 2023, le Conseil de la concurrence a conclu une transaction de 1,84 milliard de dirhams avec neuf sociétés pétrolières, dont Afriquia SMDC, liée à la famille Akhannouch, pour manquements aux règles de concurrence sur le marché du gazole et de l’essence. Plus récemment, le marché de la station de dessalement de Casablanca a été attribué à un groupement incluant Afriquia Gaz (aux côtés de Green of Africa et de l’espagnol Acciona) — l’opposition dénonçant une architecture où la fonction publique du chef du gouvernement cohabite avec les intérêts économiques de sa propre famille. La transparence formelle des procédures n’a jamais suffi à dissiper le doute sur la séparation entre autorité publique et intérêt patrimonial.

Le cas particulier des monarchies exécutives

Il existe une catégorie de régimes où la question « qui détient le pouvoir » ne se pose même pas dans les mêmes termes : les monarchies non parlementaires, où le souverain concentre l’essentiel des pouvoirs exécutif, législatif de fait et parfois religieux, tout en maintenant des institutions à l’apparence démocratique — parlement élu, partis politiques, élections régulières, gouvernement « responsable » devant les urnes.

La thèse de Brumberg : pluralisme borné et répression sélective

Les politistes ont un nom pour ce type de montage : le régime hybride, ou pour reprendre une expression plus datée mais toujours utile, l’« autocratie libéralisée » (liberalized autocracy), concept que le chercheur Daniel Brumberg a appliqué précisément au cas marocain. L’idée centrale de sa thèse mérite d’être posée sans détour, parce qu’elle résume tout le mécanisme : le monarque conserve le pouvoir réel — nominations stratégiques, sécurité, arbitrages économiques majeurs, politique étrangère — tout en laissant s’animer une arène politique concurrentielle : partis, parlement, gouvernement, élections. Ce n’est pas un vide démocratique, c’est un plein savamment dosé. Le multipartisme n’est pas une fiction totale ; il est réel, mais cantonné à un périmètre qui ne touche jamais aux leviers décisifs. Et ce qui rend le montage durable, selon Brumberg, c’est l’outil de la répression sélective : plutôt qu’une censure ou une coercition généralisée qui braquerait l’opinion internationale et locale, le pouvoir cible ponctuellement les voix ou les mouvements qui menacent réellement de déborder le cadre — tout en tolérant, voire en encourageant, une opposition de façade qui donne au système sa crédibilité pluraliste. D’autres parlent d’« autoritarisme électoral » (Andreas Schedler) pour décrire la même logique : des élections ont bien lieu, un débat public existe, mais le résultat ne peut jamais menacer la structure réelle du pouvoir.

Le politiste Steven Heydemann a documenté un phénomène complémentaire dans le monde arabe : l’« authoritarian upgrading » — la modernisation continue des outils de façade (multipartisme contrôlé, ONG tolérées, presse semi-libre, réformes constitutionnelles régulières) qui permet à un régime de se présenter comme évolutif et pluraliste sans jamais transférer le pouvoir réel. La fonction de ces réformes n’est pas de distribuer le pouvoir, mais de désamorcer la pression qui pousserait à le faire.

Maroc et Algérie : deux trajectoires parallèles

Deux exemples concrets illustrent ce mécanisme de tri plutôt que de blocage total.

Au Maroc, le Hirak du Rif (2016-2018) a montré la limite exacte du système : tant que la contestation reste dans l’arène électorale — partis, parlement, alternance gouvernementale, y compris avec un parti islamiste au pouvoir de 2011 à 2021 — elle est tolérée, voire présentée comme une preuve de pluralisme. Mais dès qu’un mouvement social conteste directement l’ordre établi en dehors de ce cadre, la réponse change de nature : le leader du Hirak, Nasser Zefzafi, a été condamné à vingt ans de prison pour « complot visant à porter atteinte à la sécurité de l’État », et le journaliste Hamid El Mahdaoui à trois ans, dans un procès largement documenté par Amnesty International et Human Rights Watch. Le contraste est net : une opposition partisane structurée coexiste avec une répression ciblée et lourde de la contestation qui sort du cadre autorisé.

En Algérie — une République, pas une monarchie, mais où la même mécanique de pouvoir non électif s’applique à ce que les Algériens eux-mêmes appellent « le Pouvoir », l’establishment militaire qui gouverne réellement depuis l’indépendance — le Hirak de 2019 a suivi une trajectoire similaire. Le mouvement a d’abord été toléré, au point de forcer la démission de Bouteflika ; mais dès que les revendications ont visé un changement du système lui-même plutôt qu’un simple changement de personnel, les autorités ont basculé vers l’arrestation ciblée des figures les plus influentes du mouvement, tout en laissant subsister un jeu partisan officiel (FLN, RND, élections présidentielles régulières). Amnesty International a documenté au moins 2 500 arrestations en deux ans, généralement fondées sur des chefs d’accusation vagues comme l’« atteinte à l’unité nationale ».

Dans les deux cas, le schéma est identique : un espace de pluralisme réel mais borné, et une frappe sélective réservée à ce qui menace effectivement la structure du pouvoir — jamais une répression généralisée qui ruinerait la façade démocratique.

Jordanie et Golfe : les bornes du spectre

La Jordanie illustre une variante plus institutionnalisée du même montage. Le roi Abdallah II nomme et révoque le Premier ministre directement, sans lien avec la majorité parlementaire, et dissout le parlement par décret royal quand il le juge utile — comme en 2020, où l’assemblée sortante, majoritairement composée de notables tribaux et de proches du pouvoir, a été dissoute avant de nouvelles élections. Le Front d’action islamique, bras politique des Frères musulmans, est toléré depuis sa légalisation en 1990 et joue le rôle d’opposition structurée — une « coexistence pacifique et intéressée », selon la formule consacrée, qui donne au système sa crédibilité pluraliste sans jamais menacer la prérogative royale sur les nominations clés.

À l’autre bout du spectre, les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats, Qatar) ne maintiennent même plus cette fiction élective à l’échelle nationale — pas de parlement législatif élu, pas d’alternance gouvernementale — ce qui, paradoxalement, les rend plus lisibles : le pouvoir n’y prétend pas être autre chose que ce qu’il est. C’est précisément l’entre-deux — Maroc, Algérie, Jordanie — qui pose la question la plus intéressante pour cet article : celle d’un pluralisme suffisamment réel pour être vécu comme tel par une partie de la population, mais insuffisamment déterminant pour changer la structure du pouvoir.

Le fil avec Akhannouch

Ce montage éclaire le cas Akhannouch d’un jour différent : quand le chef de gouvernement cumule fonction publique et fortune privée, le scandale reste circonscrit à l’espace que la monarchie a bien voulu ouvrir à la compétition politique — les partis, le parlement, le gouvernement. Le pouvoir d’arbitrage ultime, lui, se situe ailleurs, dans un périmètre soustrait au débat électoral et donc à la reddition de comptes qu’il implique. Deux lectures s’affrontent sur ce point : la lecture officielle présente ce système comme une transition graduelle, adaptée au contexte national et évitant les ruptures brutales ; ses critiques y voient au contraire un mécanisme conçu pour absorber indéfiniment la demande démocratique sans jamais la satisfaire.

Comment les citoyens se laissent convaincre malgré les évidences

Ce qui frappe dans tous ces cas, c’est que rien n’est vraiment caché. Les faits sont documentés, publiés, commentés — et pourtant l’adhésion politique se maintient. Plusieurs mécanismes bien connus de la psychologie politique expliquent ce paradoxe :

  • Le raisonnement motivé et la dissonance cognitive : un électeur identifié à un camp interprète les révélations concernant « son » leader comme des attaques partisanes plutôt que comme des faits à évaluer froidement.
  • Le clientélisme : quand le lien entre le citoyen et le pouvoir est perçu comme transactionnel — un emploi, une subvention, une protection locale — la probité personnelle du dirigeant pèse peu face au bénéfice immédiat.
  • L’absence d’alternative crédible : le choix électoral n’est souvent pas perçu comme « intègre contre corrompu », mais comme « connu et fonctionnel contre inconnu et risqué ».
  • La fatigue informationnelle : la répétition des révélations — des milliers de transactions, des affaires en cascade — finit par banaliser plutôt qu’indigner. Un scandale isolé choque ; un flux continu de scandales anesthésie.

Et le citoyen ordinaire, dans tout ça ?

Face à cette concentration, quelques leviers restent documentés et éprouvés :

  • L’action collective locale — syndicats, coopératives, conseils de quartier — demeure le contre-pouvoir historique le plus efficace, précisément parce qu’il échappe à la logique de l’attention individuelle.
  • La veille citoyenne entre les scrutins, au-delà du seul geste électoral, permet de maintenir une pression continue plutôt qu’épisodique.
  • La littératie algorithmique — comprendre comment on est influencé pour s’en dégager — devient une compétence civique aussi essentielle que l’alphabétisation l’était au XXe siècle.
  • Le journalisme indépendant et le fact-checking, qui documentent ce que le pouvoir préférerait voir oublié.
  • La consommation engagée, du boycott ciblé aux coopératives, qui a déjà démontré son efficacité — le boycott marocain de 2018 contre Afriquia en est un exemple direct.

En guise d’ouverture

Le cas marocain n’est pas isolé du reste du monde ; il en est peut-être la préfiguration la plus nette. Là où d’autres démocraties découvrent depuis peu la porosité entre fortune privée et fonction publique, le Maroc la pratique de longue date, sous des formes multiples — makhzen, partis, réseaux économiques. La diaspora, les Marocains du Monde, observent ce système depuis l’extérieur, avec un regard souvent plus critique que ceux qui le vivent au quotidien. La question qui reste ouverte : ce regard extérieur peut-il devenir un contre-pouvoir, ou restera-t-il un simple constat ?


Sources : rapports du Bureau de l’éthique gouvernementale américain (OGE) relayés par CNBC, classement Forbes, Conseil de la concurrence du Maroc, Amnesty International, Human Rights Watch, travaux de Daniel Brumberg, Andreas Schedler et Steven Heydemann sur les régimes hybrides.

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