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Gangs de rue : les chiffres inédits que jisr.media a obtenus du ministère

Troisième volet du dossier jisr.media sur le recrutement des jeunes par les gangs de rue au Québec : des documents inédits, obtenus en exclusivité par accès à l'information auprès du ministère de la Sécurité intérieure — budget du PQLC, statistiques sur 171 mineurs, appel à la recherche — pendant que le SPVM, lui, reste silencieux.

Gangs de rue : les chiffres inédits que jisr.media a obtenus du ministère

Hôtel de ville de Montréal, en soirée hivernale (photo d'illustration)

Gangs de rue : les chiffres inédits que jisr.media a obtenus du ministère

Troisième volet du dossier jisr.media sur le recrutement des jeunes par les gangs de rue au Québec

Par Abdesselam Mejlaoui, avec la collaboration du Dr Mohamed Loutfi, sociologue


jisr.media a reçu, ces derniers jours, une réponse détaillée du ministère de la Sécurité intérieure du Québec à sa demande d’accès à l’information déposée dans le cadre de ce dossier. Nous tenons à remercier le ministère pour la qualité et la rapidité de cette réponse, qui comprend cinq documents : la ventilation budgétaire complète du Programme québécois de lutte contre la criminalité (PQLC) pour ses trois axes, les critères d’admissibilité du programme, l’appel de propositions de recherche lancé conjointement avec le Fonds de recherche du Québec, et des statistiques inédites sur les mineurs associés aux bandes de rue. Ce volet en propose une lecture aussi rigoureuse que possible — y compris là où les chiffres appellent la prudence plutôt que la conclusion facile.

Ces documents n’ont, à notre connaissance, jamais été rendus publics ailleurs. Il s’agit de données de première main, obtenues directement par jisr.media en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics — pas d’une reprise de chiffres déjà publiés par un autre média ou par le ministère lui-même. En les documentant intégralement dans cet article, jisr.media entend aussi devenir une source de référence pour les chercheurs, journalistes et organismes communautaires qui travaillent sur cette question au Québec : toute réutilisation de ces chiffres est bienvenue, à condition d’en citer la source.

Le contraste mérite d’être souligné : le Service de police de la Ville de Montréal, à qui une demande similaire avait été adressée, n’y a pas donné suite. Ce silence survient alors que le SPVM demeure sous le feu des projecteurs pour la crise du poste 39 de Montréal-Nord, où seize agents font l’objet d’allégations de racisme et où une enquête déontologique reste en cours depuis juin. Un corps policier qui peine déjà à regagner la confiance d’une partie de la population ne se rend pas service en laissant sans réponse une demande de transparence sur un dossier qui touche directement cette même question de confiance.

Ce que le ministère finance, et où

Le PQLC totalise près de 80 millions de dollars sur les exercices 2025 à 2028 pour ses trois axes combinés : 26,7 millions pour le soutien aux services de proximité (travail de rue et de milieu), 14,5 millions pour la lutte contre l’exploitation sexuelle, 13,8 millions pour le soutien aux initiatives locales, et 25,3 millions pour les mandats stratégiques policiers et communautaires — cette somme s’ajoutant à l’enveloppe globale de 139,4 millions annoncée pour l’ensemble du programme sur cinq ans.

La répartition géographique est révélatrice. Montréal reçoit la part du lion pour le travail de rue courant (près de 2 millions par année), mais ce sont des dizaines d’organismes à travers seize régions administratives qui se partagent le reste — de Salluit à Gaspé, en passant par la communauté mohawk de Kanesatake. Ce n’est pas un problème montréalais : le ministère finance des interventions en Abitibi, sur la Côte-Nord et en Outaouais avec la même intensité relative.

Fait notable pour ce dossier : Saint-Léonard obtient un financement spécifique — 625 000 $ sur deux ans pour un « Hub-social » destiné aux jeunes contrevenants de 12 à 25 ans, en particulier à leur sortie des centres jeunesse. C’est la première reconnaissance institutionnelle chiffrée que nous avons pu documenter d’un enjeu propre à cet arrondissement, où la mobilisation communautaire maghrébine avait été la plus forte depuis 2024.

Derrière cette enveloppe budgétaire, il y a une histoire personnelle qui mérite d’être racontée. Selon un reportage de Radio-Canada, c’est le ministre Ian Lafrenière lui-même, plateau de cafés à la main, qui est venu annoncer une partie de ce financement à la Maison Kekpart de Longueuil, en personne, à son directeur général Richard Desjardins. Les deux hommes se connaissent depuis plusieurs années : en 2019, alors qu’il présidait la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineures, Lafrenière avait recueilli le témoignage bouleversant de Desjardins sur la mort de sa fille, exploitée sexuellement pendant des années, et lui avait promis de revenir un jour avec des ressources concrètes. Six ans plus tard, cette annonce tient cette promesse — même si Desjardins rappelle que son organisme avait entretemps perdu le financement de son projet « Adrénaline », qui suivait 100 jeunes criminalisés, et qu’il espère maintenant ressusciter grâce à cette nouvelle enveloppe.

Les chiffres sur l’origine des jeunes concernés : une prudence nécessaire

Le document le plus délicat de cette réponse ministérielle est un tableau statistique tiré du Programme de déclaration uniforme de la criminalité (DUC 2.2), portant sur 171 mineurs de 12 à 17 ans associés à des bandes de rue ou au crime organisé au Québec en 2024 et 2025. Le ministère y ventile ces cas par catégorie d’infraction, par région administrative, et par origine ethnique.

Sur ce dernier point, la catégorie « Arabe/Asie occidentale » comptabilise 27 des 171 cas, contre 40 pour l’origine « européenne » et 40 pour l’origine « négroïde », les 47 cas restants relevant d’autres catégories ou d’une origine non déterminée.

Il serait irresponsable de s’arrêter à ce chiffre brut. Cette catégorie statistique regroupe des origines très diverses — marocaine, algérienne, tunisienne, mais aussi libanaise, syrienne ou irakienne — et ne permet en rien d’isoler un chiffre propre à la communauté maghrébine. Plus fondamentalement, un décompte de 27 cas n’a aucune valeur interprétative sans le rapporter au poids réel de cette population dans la démographie québécoise : un groupe qui pèse peu dans la population totale et qui produit 27 cas n’est pas dans la même situation qu’un groupe deux fois plus nombreux produisant le même chiffre. Sans ce dénominateur démographique — que le ministère ne fournit pas dans ce document —, toute proportion calculée directement sur ces 171 cas serait trompeuse. Ce dossier a choisi, depuis son premier volet — Gangs de rue : quand la méfiance envers la police devient un obstacle à la protection des enfants —, de documenter un phénomène vécu par des familles maghrébines sans jamais prétendre établir une statistique de criminalité communautaire ; ce tableau confirme que la prudence était justifiée, la donnée disponible ne permettant tout simplement pas ce calcul.

Sur le plan géographique, en revanche, les chiffres sont plus directement lisibles : la grande région de Montréal concentre 67 des 171 cas, suivie de l’Outaouais (32), de la Capitale-Nationale (29) et de Chaudière-Appalaches (24) — cette dernière région, avec une population bien plus petite que Montréal, affichant un poids proportionnellement significatif qui mériterait d’être creusé dans un prochain volet. Sur le plan des infractions, les crimes contre la personne (80 cas, dont 31 voies de fait et 19 vols qualifiés ou extorsions) dominent légèrement sur les crimes contre la propriété (62 cas), confirmant la tendance à la violence documentée dans notre deuxième volet, Gangs de rue : le recrutement se fait maintenant en ligne, et vise aussi les jeunes filles.

Derrière les chiffres, des dossiers qui s’alourdissent vite

Ces 171 cas ne sont pas des dossiers isolés qui s’accumulent lentement : ils s’inscrivent dans une progression que documentent aussi les tribunaux. Me Valérie Lafortune, avocate à l’Aide juridique de Montréal qui plaide quotidiennement à la Chambre de la jeunesse, citée par Radio-Canada, observe que le profil des accusations a changé de nature — on ne parle plus de vol à l’étalage comme premier contact avec la justice, mais d’incendie criminel ou de décharge d’arme à feu dès 14 ans. L’Aide juridique de Montréal a ouvert 1072 dossiers de mineurs accusés d’infractions de ce type sur neuf mois, une centaine de plus que l’année précédente à pareille date. Beaucoup de ces jeunes en sont à leur tout premier contact avec le système de justice.

L’angle DPJ : un lieu de protection qui devient parfois un lieu de recrutement

Un des points les plus difficiles à documenter dans ce dossier — et l’un des plus importants pour comprendre pourquoi les familles hésitent à signaler — concerne le rôle ambigu des centres jeunesse eux-mêmes. Un reportage de Radio-Canada publié cette semaine sur la situation à Trois-Rivières confirme que le problème est loin d’être derrière nous : sur le territoire couvert par la Sûreté du Québec, les signalements de mineures visées par des proxénètes ont bondi de plus de 260 % en cinq ans, passant de 13 adolescentes ayant demandé de l’aide en 2020 à 47 l’an dernier. La SQ nuance ce chiffre en évoquant un creux artificiel pendant la pandémie plutôt qu’une explosion réelle du phénomène, mais un constat plus troublant s’en dégage : les proxénètes recrutent désormais sans égard à la distance, allant chercher des victimes jusqu’à neuf heures de route de leur propre milieu, en s’appuyant sur les réseaux sociaux pour effacer ce qui aurait autrefois été une barrière géographique.

Ce constat rejoint celui, documenté de longue date, du rôle des centres jeunesse eux-mêmes dans ce recrutement. Me Lafortune confirme que les jeunes placés sous la protection de la DPJ continuent de s’y faire recruter, précisément dans les lieux censés les mettre à l’abri.

Le projet Mobilis, mis sur pied en Montérégie dès 2008 par le Centre jeunesse de la Montérégie et le Service de police de l’agglomération de Longueuil, illustre à la fois l’ampleur du problème et la difficulté de le détecter : ses intervenantes estiment qu’environ 125 jeunes filles sont aux prises avec différents degrés de prostitution juvénile chaque année dans cette seule région, souvent des adolescentes en quête de repères affectifs, séduites avant d’être progressivement isolées et exploitées. Le protocole mis en place a permis, avec les années, un dépistage plus fin — au point que les intervenantes peuvent aujourd’hui identifier immédiatement un proxénète connu simplement à partir du nom qu’une adolescente mentionne.

C’est ce mécanisme précis qui alimente la méfiance envers les institutions documentée dans notre premier volet : une famille qui craint qu’un signalement débouche sur un retrait de l’enfant plutôt que sur une protection réelle doit aussi composer avec le fait que le lieu où cet enfant serait potentiellement placé n’est pas nécessairement à l’abri du recrutement qu’elle cherche justement à fuir. Ce n’est pas un argument pour ne pas signaler — les intervenants du milieu insistent au contraire sur l’importance de la prévention précoce, et le bond des signalements volontaires à Trois-Rivières (de 13 à 47 jeunes) montre que davantage d’adolescentes trouvent le courage de demander de l’aide — mais c’est un facteur concret qui explique, sans le justifier, l’hésitation de certains parents.

Une porte ouverte à la recherche indépendante

Le cinquième document de la réponse ministérielle est un appel de propositions conjoint du ministère et du Fonds de recherche du Québec, intitulé Mieux comprendre et agir contre le recrutement et l’implication des jeunes dans les activités criminelles liées au crime organisé. Doté d’une enveloppe de 380 000 $, il vise explicitement à documenter les dynamiques de recrutement, à analyser les réponses institutionnelles existantes et à dégager des pistes d’action pour la prochaine Politique québécoise de la jeunesse. Le document cite lui-même, en référence, plusieurs statistiques déjà rapportées dans ce dossier — la hausse des crimes violents chez les mineurs à Longueuil et à Laval, le rôle des réseaux sociaux dans le recrutement — confirmant que les constats de jisr.media rejoignent ceux de la littérature institutionnelle sur la question.

Ce concours illustre un point que ce dossier répète depuis son premier volet : la recherche indépendante sur ce phénomène reste embryonnaire au Québec, au point que l’État lui-même sollicite la communauté scientifique pour combler ce manque. jisr.media suivra les suites de cet appel de propositions dans un prochain volet.

Élections Québec 2026 : que proposent les partis contre le recrutement des jeunes ?

Notre premier volet posait déjà la question des engagements électoraux sur ce dossier. À trois semaines du scrutin, les grandes lignes se précisent : Québec solidaire chiffre sa promesse à l’ajout de 300 policiers, 50 procureurs et deux pôles technologiques contre la cybercriminalité, tandis que la CAQ de Christine Fréchette mise sur la continuité du PQLC déjà en place. Le Parti québécois, lui, continue de réclamer un durcissement des mesures et une hausse des effectifs policiers.

Une question demeure toutefois en suspens depuis notre premier volet, et elle mérite d’être reposée directement à l’approche du vote : Paul St-Pierre Plamondon va-t-il continuer, en pleine campagne, à associer la hausse de la délinquance chez les jeunes à une origine « ethnoculturelle » ? Le chef péquiste a défendu cette thèse à plusieurs reprises depuis l’été 2025, allant jusqu’à affirmer en entrevue qu’on « vise des jeunes sur une base ethnoculturelle » et que les méthodes criminelles observées à Montréal « viennent d’ailleurs ». Des chercheurs de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques lui ont pourtant opposé un fait difficile à contourner : le taux de criminalité fondé sur l’affaire a chuté de 38 % au Québec entre 1998 et 2024, une baisse survenue pendant la période même où l’immigration augmentait — l’inverse de la corrélation que le raisonnement de M. St-Pierre Plamondon suppose. Ce dossier, qui documente depuis son premier volet un phénomène réel vécu par des familles maghrébines sans jamais le réduire à une explication ethnique, suivra de près si cette rhétorique refait surface d’ici le 5 octobre — et, le cas échéant, la nommera pour ce qu’elle est.

Un dossier qui reste ouvert

Ce troisième volet ne clôt pas ce dossier. jisr.media invite les organismes communautaires, les intervenants de terrain, les chercheurs et les institutions concernées par cette question à nous transmettre toute donnée, étude ou témoignage supplémentaire susceptible d’enrichir cette couverture — notamment tout élément permettant de mieux cerner le poids démographique réel des communautés mentionnées dans les statistiques ministérielles, un dénominateur aujourd’hui absent des documents obtenus.

Questions fréquentes

Ces données ont-elles déjà été publiées ailleurs ? Non, à notre connaissance. Ce sont des documents obtenus directement par jisr.media via une demande formelle d’accès à l’information auprès du ministère de la Sécurité intérieure du Québec. Toute réutilisation de ces chiffres est bienvenue, à condition de citer jisr.media comme source.

Combien de mineurs sont associés aux gangs de rue au Québec, selon les chiffres du ministère ? Le ministère de la Sécurité intérieure recense 171 mineurs de 12 à 17 ans associés à des bandes de rue ou au crime organisé au Québec en 2024 et 2025, selon les données du Programme de déclaration uniforme de la criminalité (DUC 2.2).

Quel est le budget du Programme québécois de lutte contre la criminalité (PQLC) ? Le PQLC totalise environ 80 millions de dollars sur ses trois axes combinés pour les exercices 2025 à 2028, dans une enveloppe globale annoncée à 139,4 millions de dollars sur cinq ans.

Les statistiques permettent-elles de dire si une communauté est surreprésentée dans le recrutement par les gangs ? Non. Les données par origine ethnique fournies par le ministère ne sont pas accompagnées d’un dénominateur démographique, ce qui rend impossible tout calcul de sur- ou sous-représentation d’un groupe en particulier.

Pourquoi les familles hésitent-elles à signaler un enfant à risque à la DPJ ? Une partie de la réponse tient au fait que les centres jeunesse eux-mêmes sont identifiés comme des lieux où le recrutement par des proxénètes ou des gangs peut se poursuivre, ce qui alimente la méfiance de certains parents envers le signalement.

Quels partis proposent des mesures spécifiques contre le recrutement des jeunes pour les élections du 5 octobre 2026 ? Québec solidaire propose l’ajout de 300 policiers et 50 procureurs, la CAQ mise sur la continuité du PQLC, et le Parti québécois réclame un durcissement des mesures et une hausse des effectifs policiers.


Vous êtes une famille, un intervenant ou une association concernés par ce dossier et souhaitez témoigner, sous couvert d’anonymat si nécessaire ? Vous êtes chercheur, journaliste ou organisme communautaire et souhaitez consulter l’intégralité des documents obtenus par accès à l’information ? Contactez la rédaction de jisr.media.

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