Gangs de rue : quand la méfiance envers la police devient un obstacle à la protection des enfants
Premier volet d’un dossier jisr.media sur le recrutement des jeunes d’origine maghrébine par les gangs de rue au Québec — une problématique qui, par ses ramifications institutionnelles, concerne l’ensemble de la population québécoise
Par Abdesselam Mejlaoui, avec la collaboration du Dr Mohamed Loutfi, sociologue
À Montréal-Nord, la Commission de la sécurité publique a tenu, le 11 août dernier, une séance publique consacrée aux allégations de racisme visant seize agents du poste de quartier 39. Le chef du SPVM, Fady Dagher, y a reconnu que le corps policier doit « changer de culture ». Trois patrouilleurs demeurent suspendus, deux font l’objet d’un examen par le Directeur des poursuites criminelles et pénales, et une enquête déontologique a été ouverte fin juin à la demande du ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière. Des citoyens présents ont dit ne plus faire confiance à l’institution pour mener elle-même cette enquête.
Ce scandale, qui domine l’actualité montréalaise depuis juin, se déroule sur la même toile de fond qu’un autre dossier, moins visible mais tout aussi préoccupant : le recrutement croissant d’enfants, parfois dès l’âge de 12 ans, par des gangs de rue. Un phénomène qui touche particulièrement, ces dernières années, de nombreuses familles marocaines et maghrébines du Québec — mais dont les mécanismes, on le verra, débordent largement une seule communauté et interpellent la confiance de toute la population envers ses institutions de protection.
Un cercle qui se referme sur le silence
Depuis la mort de Mohamed-Yanis Seghouani, 14 ans, retrouvé près d’un repaire des Hells Angels à Frampton en septembre 2024, des intervenantes comme Hadjira Belkacem, qui dirige un groupe de soutien aux familles musulmanes en deuil, et Me Nazar Saaty, avocat bénévole à l’Association de la sépulture musulmane du Québec, décrivent un mécanisme précis : des parents qui apprennent que leur enfant a été approché ou recruté, mais qui hésitent à alerter les autorités. La raison invoquée est double — la peur de représailles des gangs eux-mêmes, et la crainte qu’un signalement n’entraîne l’intervention de la DPJ plutôt qu’une véritable protection de l’enfant.
C’est ce deuxième mécanisme qui intéresse particulièrement ce volet du dossier : une famille qui craint autant l’institution censée la protéger que le danger dont elle voudrait la protéger n’a, dans les faits, plus aucun canal sûr vers lequel se tourner.
Un problème de confiance plus ancien que le dossier des gangs
Le scandale du poste 39 ne surgit pas de nulle part. Une analyse indépendante des interpellations policières, menée par le criminologue Mathieu Charest, avait déjà documenté qu’entre 2001 et 2007, les interpellations de personnes noires avaient grimpé de 126 % à Montréal-Nord — et qu’en 2006-2007, environ 40 % des jeunes hommes noirs du secteur avaient été interpellés au moins une fois par la police, contre seulement 5 à 6 % des jeunes hommes blancs. Le criminologue Massimiliano Mulone, coauteur d’un rapport plus récent sur le sujet avec des chercheurs de l’Université de Montréal, réclame aujourd’hui un moratoire sur les interpellations sans lien avec une enquête criminelle ou un soupçon raisonnable, estimant que les mises en garde répétées depuis des années n’ont pas suffi à changer les pratiques.
Pour les familles maghrébines qui redoutent de signaler le recrutement d’un enfant, ce contexte n’est pas un détail : il forme la mémoire collective à partir de laquelle chaque décision de faire confiance — ou non — à la police se prend.
Ce que jisr.media va continuer à documenter
Ce texte est le premier d’une série que jisr.media consacrera à ce dossier dans les mois à venir, en collaboration avec le Dr Mohamed Loutfi, sociologue montréalais qui a mené plusieurs projets de recherche auprès des jeunes en milieux scolaire et communautaire, et qui prépare actuellement ses propres éléments d’analyse pour approfondir ce dossier. Les volets à venir porteront notamment sur :
- les mécanismes concrets du recrutement, notamment via les réseaux sociaux ;
- le vide statistique officiel entourant l’origine ethnique des jeunes touchés ;
- les familles qui envisagent ou choisissent un retour au Maroc par crainte de perdre le contrôle sur leurs enfants ;
- la réponse politique québécoise, entre le refus d’une commission parlementaire en 2024 et l’annonce d’un programme de 140 millions de dollars en 2025 ;
- la parole des associations communautaires et, si les conditions de sécurité le permettent, celle des jeunes eux-mêmes.
jisr.media a par ailleurs entamé des démarches d’accès à l’information auprès du ministère de la Sécurité publique et du SPVM afin d’obtenir des données précises sur l’ampleur réelle du phénomène — des données qui, à ce jour, n’existent dans aucun rapport public.
Ce que proposent les partis, à sept semaines des urnes
Le Québec élira un nouveau gouvernement le 5 octobre prochain. Sur les enjeux qui traversent ce dossier — recrutement des mineurs, confiance envers la police, financement de la prévention —, les cinq formations en lice arrivent avec des positions inégalement définies à ce stade de la campagne.
La Coalition avenir Québec, au pouvoir et dirigée depuis avril 2026 par la première ministre Christine Fréchette, a inscrit la lutte contre le crime organisé et les gangs de rue « qui exploitent nos jeunes » au nombre de ses priorités, dans la continuité du Programme québécois de lutte contre la criminalité déjà déployé sous son propre gouvernement. Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon propose pour sa part l’embauche de 800 policiers et 100 travailleurs de rue supplémentaires, ainsi qu’une révision des peines imposées aux mineurs. Ces propositions n’ont toutefois pas fait l’unanimité : des chercheurs, notamment à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, ont reproché à M. St-Pierre Plamondon d’avoir associé la hausse de la criminalité chez les jeunes à une origine « ethnoculturelle » sans appui dans les données disponibles — une controverse qui illustre à quel point ce dossier peut glisser vers l’amalgame plutôt que vers l’analyse.
Les positions du Parti libéral de Charles Milliard, de Québec solidaire et du Parti conservateur du Québec restent, à l’heure d’écrire ces lignes, moins précisément chiffrées sur ces enjeux spécifiques. jisr.media suivra la campagne et consacrera un volet de ce dossier à l’examen comparatif des engagements électoraux des cinq partis en matière de prévention du recrutement des jeunes, de confiance envers les institutions policières et de soutien aux familles touchées — pour que les familles concernées puissent voter en connaissance de cause.
Vous êtes une famille, un intervenant ou une association concernés par ce dossier et souhaitez témoigner, sous couvert d’anonymat si nécessaire ? Contactez la rédaction de jisr.media.
Abdesselam Mejlaoui

