Nous connaissons tous ce moment. L’avion amorce sa descente, les toits blancs apparaissent, quelqu’un applaudit au fond de la cabine, et le cœur se serre d’une joie qu’aucun autre voyage ne procure : celle de rentrer chez soi. C’est ce moment-là, précisément, qui vient de basculer pour deux Marocains du Monde. En l’espace de trois jours, deux d’entre nous ont vu leur retour au pays se transformer en épreuve judiciaire. Deux profils différents, deux affaires distinctes, mais une même question qui nous saisit tous : que reste-t-il de la quiétude du retour ?
Les faits, d’abord
Le dimanche 12 juillet, le journaliste Ali Lmrabet, 66 ans, figure de la presse indépendante marocaine installée à Barcelone, est interpellé à sa descente d’avion à l’aéroport Ibn Battouta de Tanger. Transféré à Casablanca, il passe trois jours en garde à vue avant d’être remis en liberté mercredi 15 juillet, après son audition par le parquet. Selon son entourage et Reporters sans frontières, il serait poursuivi pour « diffusion de fausses informations » et « atteinte aux institutions ». Le parquet précise que l’enquête se poursuit et que des expertises techniques ont été ordonnées. L’affaire n’est donc pas close.
Le même mercredi, à quelques kilomètres de là, le rappeur et documentariste El Mahdi Lyoubi, connu sous le nom de Mehdi Black Wind, 34 ans, installé à Marseille depuis 2017, est présenté au procureur et placé en détention provisoire à la prison d’Oukacha. Arrivé au Maroc le 29 juin pour préparer un documentaire et revoir les siens, il s’était vu notifier le 10 juillet une interdiction de quitter le territoire, avant d’être convoqué puis placé en garde à vue. Selon ses proches, il serait poursuivi pour « atteinte à corps constitué » et « incitation à commettre des délits ». Son procès a été reporté au 22 juillet.
Rappelons-le clairement : les deux hommes bénéficient de la présomption d’innocence, et il appartient à la justice de se prononcer. Mais le symbole, lui, est déjà là.
Un journaliste qui fait son métier, un artiste qui chante
Ali Lmrabet exerce le journalisme. Mehdi Black Wind écrit des textes. L’un informe, l’autre crée. Ni l’un ni l’autre n’a pris les armes contre quiconque : leurs seuls outils sont les mots. Que ces mots dérangent, c’est le propre de toute presse libre et de tout art vivant. Que des mots conduisent à l’aéroport vers une garde à vue ou une cellule, voilà ce qui inquiète — au Maroc comme dans toutes les communautés marocaines établies à travers le monde.
Cette inquiétude n’est pas la nôtre seulement. Plus de 500 artistes, musiciens et professionnels du cinéma ont signé une pétition demandant la libération de Mehdi Black Wind. L’Association marocaine des droits humains (AMDH) a réclamé sa libération immédiate et la levée de toutes les mesures restreignant sa liberté. Le Centre des Droits Humains en Amérique du Nord (CDH), présidé par M. Belaïd Elbousky, à New York, a exprimé dès le 12 juillet sa solidarité dans un communiqué (voir jisr.media du 12 juillet), rappelant que la liberté d’expression, garantie par la Constitution marocaine et les engagements internationaux du Royaume, ne saurait s’arrêter aux guichets de la police des frontières. Reporters sans frontières a fait part de sa préoccupation dès l’arrestation d’Ali Lmrabet.
À quatre ans du Mondial 2030
Le Maroc s’apprête à accueillir, avec l’Espagne et le Portugal, la Coupe du monde 2030. Le monde entier regardera. Le Royaume investit massivement pour projeter l’image d’un pays moderne, ouvert, sûr de lui. Mais une vitrine ne vaut que par ce qu’elle laisse voir de l’intérieur. Quelle image donne un pays qui interpelle un journaliste à l’aéroport et écroue un rappeur venu embrasser sa famille ? Les stades les plus beaux du monde ne feront pas oublier des images de menottes.
Et nous, alors ?
Nous, Marocains du Monde, sommes courtisés chaque jour. Nos transferts atteignent des montants records — des milliards de dirhams qui soutiennent des familles, des régions, l’économie nationale entière. On nous appelle à investir, à revenir, à faire connaitre le pays à nos enfants. Nous ne demandons qu’à répondre présents.
Mais l’attachement ne se décrète pas : il se nourrit de confiance. Celui qui prépare ses valises pour août, celle qui vient de signer pour un appartement à Assilah ou à Tanger, ceux qui rêvent d’un projet au bled pour leur retraite — tous se posent aujourd’hui la même question, à voix basse : et si un billet retour pouvait se transformer en convocation ? Pouvons-nous, nous qui portons des projets de médias, d’associations, de plaidoyer pour la démocratie et les droits humains, continuer à jouer notre rôle de pont entre les deux rives si la parole libre devient un risque au débarquement ?
Ces questions ne sont pas des provocations. Ce sont celles de millions de Marocaines et de Marocains établis à l’étranger. Le Maroc que nous aimons est assez grand, assez fort, assez sûr de lui pour entendre un éditorial, une chanson, un podcast — même critiques. C’est cela, la vraie garantie que nous attendons : non pas des promesses, mais la certitude tranquille que rentrer chez soi ne sera jamais un pari.
Nous suivrons les deux procédures avec attention, dans le respect de la justice et des personnes. Et nous continuerons, ici, à faire ce pour quoi jisr.media existe : jeter un pont entre les deux rives. Encore faut-il que le pont reste ouvert dans les deux sens.
Abdesselam Mejlaoui

