Maroc 2026 : la flambée mondiale des carburants frappe les citoyens, épargne les grands distributeurs
À trois semaines des législatives du 23 septembre, un choc pétrolier mondial vient percuter de plein fouet le pouvoir d’achat des Marocains — et remet sur la table une question que ce dossier a déjà posée à propos du financement des partis : qui, concrètement, profite de l’argent qui circule autour de cette élection, et qui en paie le prix ?
Un choc venu d’ailleurs, payé ici
Depuis que l’Iran a fermé de facto le détroit d’Ormuz en mars 2026 — un passage par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial — le baril s’est envolé jusqu’à environ 95 dollars, loin des 65 dollars sur lesquels l’État avait bâti son budget 2026. Avec une dépendance aux importations énergétiques dépassant 94%, le Maroc encaisse le choc de plein fouet : le prix du gasoil a grimpé à environ 13,30 dirhams le litre et celui de l’essence à 14,24 dirhams à la mi-juillet, portant l’inflation nationale à 1,7%. Si le conflit s’éternise, la croissance économique du pays pourrait perdre jusqu’à 0,8 point.
Une aide qui ne touche pas les citoyens ordinaires
Face à cette flambée, l’État a réactivé un dispositif d’aide directe — mais réservé aux professionnels du transport (marchandises, taxis, autocars, tourisme), à raison de 3 dirhams de subvention par litre consommé, reconduit par tranches successives jusqu’à celle de juillet, dont les demandes ont pu être déposées début août. Le citoyen ordinaire qui fait le plein de sa voiture personnelle, lui, paie le plein tarif : depuis la libéralisation du marché des hydrocarbures en 2015, la caisse de compensation ne couvre plus que le gaz butane, le sucre et la farine — pas l’essence ni le gasoil à la pompe.
Cette approche ciblée a été critiquée par plusieurs voix. Certains observateurs dénoncent des hausses de prix simultanées dans l’ensemble des stations, suggérant une forme d’entente plutôt qu’une simple répercussion des cours mondiaux, ainsi qu’une application défaillante du droit de la concurrence. La CDT, de son côté, pointe des « dysfonctionnements structurels » remontant à la privatisation du secteur dans les années 1990 et à la libéralisation de 2015, documentant des hausses domestiques disproportionnées par rapport aux marchés internationaux. Le constat qui ressort de ces critiques converge : ce sont les grandes entreprises de distribution qui captent le soutien de l’État, pendant que les consommateurs et les petits opérateurs restent exposés à la volatilité des prix.
Un monopole né d’une libéralisation jamais vraiment revenue en arrière
La libéralisation de 2015 a aussi entraîné la fermeture de la raffinerie Samir — la seule du pays — qui n’a jamais rouvert depuis. Dans ce marché downstream désormais entièrement importé et distribué par le privé, Afriquia, propriété de la famille du chef du gouvernement Aziz Akhannouch à travers le holding Akwa Group, exploite le plus grand réseau de stations-service du pays, devant TotalEnergies et Shell.
Ce n’est pas la première fois que la question d’une rente excessive se pose. Une commission parlementaire avait chiffré, dans un rapport de 2018, à environ 17 milliards de dirhams la rente exceptionnelle captée par l’ensemble des distributeurs de carburants en une vingtaine de mois après la libéralisation de 2015 — un chiffre porté publiquement par le député Omar Balafrej, et que l’économiste Najib Akesbi avait qualifié de somme « extorquée indirectement aux citoyens marocains ». Aziz Akhannouch, déjà ministre à l’époque, avait rejeté ce chiffre en bloc, le qualifiant de mensonge à visée politique contre son parti. Le dossier n’est pas resté que politique : en novembre 2023, le Conseil de la concurrence a conclu une transaction de 1,84 milliard de dirhams avec neuf sociétés pétrolières, dont Afriquia SMDC, après avoir constaté des manquements aux règles de concurrence sur le marché du gasoil et de l’essence.
Ce coût de la fermeture de Samir a un chiffre précis, avancé par l’un des rares spécialistes du secteur à en suivre le dossier de près : Houcine El Yamani, secrétaire général du Syndicat national du pétrole et du gaz (CDT) et président du Front national pour la sauvegarde de la raffinerie Samir. Selon lui, l’écart croissant entre le prix du pétrole brut et celui des produits raffinés importés — qu’il estime à plus de 4 dirhams par litre — représente un manque à gagner pouvant atteindre près de 30 milliards de dirhams par an pour le seul gasoil. Une facture que le Maroc continue de payer, en creux, chaque année depuis la fermeture de sa seule raffinerie.
Un conflit d’intérêts documenté, pas seulement soupçonné
En juin 2026, en pleine flambée des prix, le chef du gouvernement s’est personnellement opposé, devant le Parlement, à deux propositions de loi de l’opposition : l’une visant à plafonner les prix à la pompe, l’autre à nationaliser et rouvrir la raffinerie Samir. Il a qualifié ces mesures d’« économiquement contre-productives et politiquement motivées », et jugé que la propriété étatique d’actifs industriels comportait des risques budgétaires que le gouvernement n’était pas prêt à assumer. Des élus de l’opposition ont directement pointé la contradiction : celui qui décide de la régulation du secteur en est simultanément l’un des principaux actionnaires privés. Selon le classement Forbes de janvier 2025, la fortune personnelle d’Aziz Akhannouch est estimée à environ 1,6 milliard de dollars — les hydrocarbures en demeurant, selon plusieurs analyses, le principal levier.
Qui gagne, mécaniquement, quand les prix montent
Il n’est pas nécessaire de prêter une intention à quiconque pour comprendre pourquoi cette question revient à chaque choc pétrolier : selon des données sectorielles disponibles pour le troisième trimestre 2025, les marges des distributeurs étaient restées globalement stables malgré la hausse des volumes — ce qui signifie, arithmétiquement, que le profit absolu du plus gros acteur du marché progresse avec les prix, même à marge inchangée. Pour l’entreprise qui détient la plus grande part de ce marché, une flambée mondiale des prix du pétrole n’est donc pas seulement une contrainte à gérer : c’est aussi, structurellement, une occasion de gains plus importants que ceux de ses concurrents plus petits.
Une question qui ne peut plus être seulement structurelle
Ce dossier a déjà montré que le financement de cette élection soulève des questions de transparence ; il montre maintenant que la gestion d’une crise mondiale, elle aussi, se joue sur fond de conflit d’intérêts documenté depuis des années sans jamais être résolu. Que le premier ministre sortant se représente dans un scrutin où son propre bilan économique — et la structure de marché qui profite à son groupe familial — seront jugés par les électeurs, est un fait électoral. Que ces mêmes électeurs paient aujourd’hui plein tarif à la pompe pendant que le distributeur dominant reste à l’abri des mécanismes de soutien public, en est un autre — et les deux ne sont pas sans lien.
Sources : Billionaires Africa — Akhannouch et les propositions de plafonnement, Industries.ma — crise du détroit d’Ormuz, Hespress — hausse des prix du carburant, Aujourd’hui le Maroc — subvention transport, EcoActu — soutien au carburant, critiques syndicales, TelQuel — 17 milliards des hydrocarbures, Médias24 — marges stables T3-2025, Le360 — Houcine El Yamani sur le coût de la fermeture de Samir.
Abdesselam Mejlaoui

