Immigration et écoles publiques : le mauvais procès du Parti québécois
Il aura suffi d’un point de presse devant une école secondaire de Québec pour relancer, à trois jours du coup d’envoi de la campagne électorale, le plus vieux réflexe de la politique migratoire : désigner l’immigré comme la cause d’un problème qu’il n’a pas créé. Samedi, devant l’école Roger-Comtois et ses 24 classes modulaires, le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a annoncé son intention de réduire de moitié l’immigration temporaire et d’imposer un moratoire sur l’immigration permanente, au nom d’une capacité d’accueil « dépassée ». Le message est clair, simple, et électoralement efficace. Il est aussi, à l’examen des faits, largement erroné.
Un chiffre déformé
Commençons par la donnée la plus spectaculaire de la sortie péquiste : dans certaines commissions scolaires de Laval, les enfants issus de l’immigration représenteraient 82 % des élèves. Le chiffre existe bel et bien — mais il ne mesure pas ce que l’on croit. Il provient d’un rapport du commissaire à la langue française, Benoît Dubreuil, publié en novembre 2025, et il désigne un indice de mixité : la probabilité qu’un élève issu de l’immigration soit exposé, en classe, à un camarade qui ne l’est pas. Au Centre de services scolaire de la Capitale, à Québec, cet indice est passé de 82 % à 52 % en quelques années — un recul de la mixité, non une proportion d’élèves. Transformer un indicateur technique de contact interculturel en chiffre choc de composition démographique n’est pas une nuance : c’est un glissement de sens qui change la nature du problème qu’on prétend décrire.
Et la solution que propose l’auteur même du rapport n’a rien à voir avec la fermeture des vannes migratoires. Le commissaire Dubreuil recommande une révision des cartes scolaires, de nouvelles règles de composition des classes et des jumelages entre écoles de régions différentes — des outils de gestion, pas un frein migratoire. Des chercheuses du réseau IDEE, dont les travaux sont pourtant cités dans ce même rapport, ont dû publiquement « remettre les pendules à l’heure » pour éviter que leurs données ne nourrissent une polarisation qu’elles ne cautionnent pas.
Les enfants qu’on accuse sont ceux qui réussissent le mieux
Il y a une ironie amère à brandir la présence des enfants immigrants comme un problème d’intégration au moment précis où les données montrent l’inverse. Une étude de la Chaire de recherche du Canada sur les écoles, le bien-être et la réussite éducative des jeunes, menée à l’Université de Montréal sur près de 243 000 élèves entrés au secondaire entre 2012 et 2014, établit que les élèves de deuxième génération — nés au Canada, d’au moins un parent né à l’étranger — obtiennent un taux de diplomation supérieur à celui des élèves qui ne sont pas issus de l’immigration : 92 % chez les filles, 85 % chez les garçons, contre 88 % pour les filles non immigrantes. Mieux encore : sur la période étudiée, c’est chez les élèves issus de l’immigration que l’amélioration des taux de diplomation a été la plus forte. Les enfants dont on parle devant les caméras, à Québec, comme d’un problème de capacité d’accueil, sont statistiquement la partie du système scolaire québécois qui progresse le plus vite.
Le vrai malaise de l’école publique n’a pas d’origine migratoire
Car le malaise est réel — mais il précède de plusieurs décennies l’actuelle vague d’immigration temporaire. Le Plan québécois des infrastructures le reconnaît explicitement : le déficit d’entretien des écoles trouve sa source dans une période de sous-investissement observée dans les années 1990 et au début des années 2000, alors qu’une bonne partie du parc scolaire, construit entre 1950 et 1970, arrivait déjà en fin de vie utile. Cette période couvre indistinctement des gouvernements péquistes — l’ère du déficit zéro, de Jacques Parizeau à Bernard Landry — et des gouvernements libéraux qui leur ont succédé. Résultat cumulé de ce choix budgétaire partagé : en 2021, 54 % des infrastructures du réseau de l’éducation étaient cotées en mauvais ou très mauvais état.
À cela s’ajoute un choix structurel plus insidieux encore, documenté sur plus de vingt ans à travers l’alternance PQ-PLQ-CAQ : entre 2000 et 2014, les crédits budgétaires ont crû de près de 40 % pour le réseau privé subventionné contre 32 % pour le réseau public — pendant que les effectifs migraient déjà vers le privé, en dépit d’une décroissance démographique générale. Le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, résume la mécanique en une formule : le Québec finance, avec des fonds publics, un système à trois vitesses — écoles privées subventionnées, projets particuliers publics payants (en moyenne 1 407 $ par année), et classe « régulière » — qui trie les enfants selon les moyens de leurs parents plutôt que selon leurs besoins. Une enquête qu’il a menée montre par ailleurs que, sous la CAQ, les investissements en infrastructures scolaires ont été concentrés de façon disproportionnée dans les circonscriptions caquistes, déjà mieux loties que la moyenne provinciale. Autrement dit : le sous-financement chronique et la fuite organisée des ressources vers le privé sont des constantes qui traversent tous les gouvernements depuis trente ans, bien avant que les seuils d’immigration temporaire n’atteignent leurs niveaux actuels.
Ce que le Québec perdrait à se priver de l’immigration
Le PQ omet enfin un fait démographique difficilement contestable : sans apport migratoire, le Québec ne pourra plus renouveler naturellement sa population dès 2030, selon l’Institut de la statistique du Québec. Le ralentissement récent de l’immigration temporaire a déjà entraîné, au quatrième trimestre 2025, un recul de la population québécoise — les décès dépassant désormais les naissances plus l’apport migratoire net. L’Institut du Québec chiffre l’apport économique : un seuil d’immigration correspondant à 12 % de la cible canadienne suffirait à assurer le tiers de la croissance économique du Québec en 2040.
Sur le plan fiscal, une étude parue dans le Canadian Journal of Economics, fondée sur des données longitudinales couvrant 1982 à 2016, apporte une nuance essentielle que le débat électoral ignore commodément : si la contribution fiscale nette des immigrants est légèrement inférieure à celle des natifs durant leurs années de travail, elle devient supérieure après 65 ans, faute d’un accès équivalent aux régimes de retraite publics. Le récit d’un fardeau permanent sur les finances publiques ne résiste pas à l’examen du cycle de vie complet.
Un bouc émissaire commode
Rien de tout cela ne nie qu’il existe une pression réelle sur certaines écoles, ni que les seuils d’immigration temporaire méritent un débat sérieux sur la capacité d’accueil régionale. Mais désigner les enfants immigrants comme la cause d’un système à bout de souffle revient à traiter un symptôme régional en laissant intacte une cause structurelle vieille de trente ans — un sous-financement chronique et une architecture à trois vitesses entretenus, sans exception partisane, par le Parti québécois, le Parti libéral et la Coalition avenir Québec. Réduire l’immigration ne rénovera pas une seule école vétuste ni ne rééquilibrera un sou du financement vers le réseau public. Cela ne fera, au mieux, que déplacer ailleurs — et plus tard — un problème que le Québec s’est lui-même construit, une génération de compressions budgétaires à la fois.
Abdesselam Mejlaoui
Abdesselam Mejlaoui

