Par Abdesselam Mejlaoui
Le 29 juillet 2026 au soir, à Tétouan, le Roi Mohammed VI a prononcé le traditionnel discours de la Fête du Trône, célébrant le 27ᵉ anniversaire de son accession au pouvoir. Le même jour, à quelques dizaines de kilomètres de là, des milliers de jeunes Marocains franchissaient en courant les brise-lames de la plage du Tarajal pour se jeter dans l’enclave espagnole de Ceuta. Cette coïncidence de calendrier n’est pas un simple hasard journalistique : elle résume, mieux qu’aucune statistique, la fracture qui traverse le Maroc de 2026.
Un bilan chiffré
Le discours royal s’ouvre sur un bilan économique substantiel : l’essentiel des chiffres avancés résiste à la vérification. La croissance de 4,9 % enregistrée en 2025, contre 4,4 % en 2024, est confirmée par les comptes nationaux du Haut-Commissariat au Plan, portée par un rebond agricole de 8,2 % après plusieurs années de sécheresse. Le Maroc a également franchi en 2025 la barre du million de véhicules produits, dépassant l’Afrique du Sud et devenant le premier constructeur automobile du continent, avec plus de la moitié des exportations automobiles africaines. Le tourisme, de son côté, a battu un record historique avec 19,8 millions de visiteurs, en hausse de 14 % sur un an.
La généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire constitue sans doute le chantier le mieux documenté du règne : le taux de couverture de la population est passé de 42 % avant la réforme à 88 % en 2025, selon la note de présentation du projet de loi de finances 2026. Un chiffre à nuancer toutefois : le Conseil économique, social et environnemental relevait encore, fin 2024, qu’un peu plus de 8,5 millions de résidents — près d’un quart de la population — n’ont toujours pas d’accès effectif aux soins, malgré cette couverture théorique.
Des chiffres qui appellent quelques questions
D’autres parties du bilan, en revanche, laissent place à l’interrogation pour mieux comprendre :
La couverture annoncée proche de 80 % des besoins nationaux en produits agroalimentaires et pharmaceutiques, alors que le chef du gouvernement évoquait récemment un taux d’autosuffisance céréalière de l’ordre de 65 %, et que les besoins d’importation de céréales pour la seule campagne 2025-2026 sont annoncés à environ 11 millions de tonnes. Faut-il comprendre ce chiffre de 80 % comme une moyenne toutes filières confondues, comme un objectif, ou comme une photographie de l’année en cours ? La question mériterait d’être clarifiée.
De la même manière, je me suis interrogé sur la situation des mégaprojets d’hydrogène vert, à un moment où la filière en est encore, selon plusieurs acteurs du secteur, au stade des contrats préliminaires de réservation foncière et de la sélection des investisseurs. S’agit-il d’un lancement administratif et contractuel, ou d’une mise en production industrielle déjà amorcée ? Un futur bilan d’étape sur ce dossier permettrait sans doute d’y voir plus clair.
Le silence sur la question qui fâche
Je me suis interrogé, comme sans doute plusieurs de nos lectrices et lecteurs, sur la manière de faire face à la crise sociale qui a traversé le pays quelques mois plus tôt. En rappel, c’est en septembre 2025 que le décès de huit femmes enceintes faute de soins à l’hôpital Hassan II d’Agadir a déclenché le mouvement GenZ212, décentralisé, sans leader ni parti, organisé sur Discord et TikTok. Plus de 200 000 jeunes Marocain-ne-s s’y sont mobilisés, brandissant un slogan qui résume à lui seul la tension du moment : « les stades sont là, mais où sont les hôpitaux ? » — une allusion directe aux 322 milliards de dirhams investis dans les infrastructures sportives pour la Coupe du monde 2030, pendant que les urgences hospitalières manquent de personnel et de moyens. Le mouvement a essuyé une répression sévère : plusieurs morts parmi les manifestants, plus de mille personnes toujours détenues selon l’AMDH.
Ainsi, le journaliste marocain Ali Anouzla, dans une analyse publiée le jour même du discours, pointe un paradoxe structurel : en attribuant systématiquement les réussites du Royaume à une vision stratégique venue du sommet de l’État, le discours royal érige du même geste la responsabilité politique à ce même sommet — rendant d’autant plus visible l’absence de toute mention explicite des échecs sociaux. L’« autocritique constructive » revendiquée comme principe de gouvernance reste, selon lui, restée lettre morte dans l’exercice public du bilan.
Ce constat rejoint celui de Human Rights Watch, qui décrivait dès le vingtième anniversaire du règne la trajectoire d’« un roi bien intentionné qui engage des réformes, ne les mène pas à leur terme, et retombe dans les travers qu’il voulait éliminer » — notamment en matière de liberté de la presse, où les saisies, procès et boycotts publicitaires se sont multipliés après une ouverture spectaculaire en début de règne. Le Maroc progresse pourtant nettement dans le classement mondial de Reporters sans frontières en 2026, à la 105ᵉ place sur 185 pays contre 120ᵉ l’an dernier — un signal positif, mais qui part d’un niveau resté longtemps très bas, et qui coexiste avec des poursuites judiciaires toujours actives contre des voix critiques.
Ceuta, ou le vote des pieds
Reste l’image la plus brute, celle du 30 juillet 2026 lui-même. Depuis une dizaine de jours, entre 1500 et 2000 personnes étaient déjà entrées à Ceuta ; ce jeudi, jour de la fête nationale, le rythme s’est brutalement emballé, au point que le président de la ville autonome a déclaré une « urgence humanitaire et sociale absolue » et réclamé l’envoi de l’armée espagnole. Les images montrent des foules de jeunes hommes, essentiellement marocains, franchissant les brise-lames du Tarajal en courant, certains scandant « Viva España ! ». Le déclencheur immédiat est juridique — une décision de la Cour suprême espagnole interdisant désormais le renvoi au Maroc des migrants interceptés en mer — mais il ne fait qu’ouvrir une brèche dans laquelle s’engouffre un désespoir bien plus ancien.
Ce n’est pas un épisode isolé. En mai 2021, entre 8000 et 12 000 personnes avaient franchi la même frontière en deux jours, dont plus de 1200 mineurs non accompagnés, un épisode que le Parlement européen avait qualifié d’instrumentalisation politique de la migration. En septembre 2024, un mouvement similaire, organisé via TikTok, avait déjà mobilisé des centaines de jeunes Marocains, souvent mineurs. Une étude consacrée à cet épisode identifiait des causes profondément structurelles : pauvreté, chômage, corruption, absence de perspectives, et un « rêve européen » perçu comme seule issue.
Deux façons de partir
Car il existe une autre porte de sortie, parallèle à celle du Tarajal, et strictement réservée à ceux qui en ont les moyens : l’inscription — parfois bien réelle, parfois de pure façade — dans une université étrangère, avec le Canada comme destination montante ces dernières années aux côtés de la France et de la Belgique. Cette filière n’a rien de clandestin ni d’illégal ; elle est même activement commercialisée par des agences et des collèges privés qui multiplient les partenariats avec des établissements marocains. Mais elle reste, de fait, un privilège de classe : un visa étudiant, des frais de scolarité à l’étranger et le coût de la vie qui va avec ne sont accessibles qu’aux familles disposant d’un capital que la majorité des Marocains n’ont pas.
L’épisode le plus révélateur de ce système à deux étages remonte à janvier 2023, lors du scandale du concours d’accès à la profession d’avocat : le seuil de réussite anormalement bas avait laissé passer plusieurs enfants de personnalités politiques, dont le fils du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi. Interpellé par un journaliste sur cette coïncidence, le ministre avait publiquement assumé la chose sans détour : son fils avait deux licences, l’une obtenue à Montréal, et « son père est riche et lui a payé des études à l’étranger ». La phrase, prononcée par le premier magistrat du pays, a déclenché une vague de colère bien au-delà des cercles habituels de l’opposition, avec des manifestants scandant devant le Parlement : « nous sommes les fils des pauvres, et eux sont ceux des ministres ». Ouahbi a ensuite présenté ses excuses, évoquant des propos « mal interprétés » tenus sous le coup de la colère — mais le mal était fait : un ministre venait de formuler tout haut, avec une franchise presque candide, ce que beaucoup de Marocains vivent en silence.
Ce sont là, au fond, les deux visages d’un même phénomène : la fuite d’une jeunesse qui ne se projette plus dans l’avenir que son pays lui propose. Pour les enfants de ministres et de familles fortunées, cette fuite prend la forme légale et discrète d’un visa étudiant, parfois adossé à une inscription de complaisance dans un établissement qui ne sert que de sésame migratoire. Pour les enfants des quartiers populaires, sans réseau ni capital, elle prend la forme de l’aventure — la « harga » — au péril de la noyade, de l’interception ou de la mort. Le Canada et l’Europe accueillent les deux, mais pas de la même porte.
Le Maroc à deux vitesses
Il y a, d’un côté, le Maroc du discours du Trône : une croissance solide, un secteur automobile devenu la première vitrine industrielle du continent, un record touristique historique, une couverture maladie généralisée à 88 % de la population. Ce Maroc-là existe, et les chiffres qui le décrivent sont, pour l’essentiel, vérifiables.
Il y a, de l’autre, un Maroc qui ne trouve pas sa place dans ce récit : celui d’une souveraineté agroalimentaire et pharmaceutique dont le niveau exact reste à clarifier, des mégaprojets encore au milieu du gué, et surtout celui d’une jeunesse qui, à quelques mois d’intervalle, est descendue dans la rue pour réclamer des hôpitaux qui fonctionnent, puis a couru vers une frontière au péril de sa vie — pendant qu’une minorité, elle, prenait tranquillement l’avion vers Montréal avec un visa étudiant en poche. Le 30 juillet 2026 aura mis les deux Maroc côte à côte, le même jour, à quelques kilomètres l’un de l’autre. C’est peut-être cela, le vrai bilan de ces vingt-sept années : non pas l’absence de réussites, mais l’écart qui continue de se creuser entre la vitrine et le vécu, entre ceux qui partent par la porte et ceux qui n’ont que la mer.
Abdesselam Mejlaoui, fondateur de Jisr.media

