Le 9 août 2026, à la veille de la Journée nationale du migrant, jisr.media a organisé une conférence virtuelle réunissant des intervenants du Canada, des États-Unis, de France, de Belgique et d’Espagne autour d’un même sujet : la place des Marocains du Monde (MDM) dans la construction démocratique de leur pays. La rencontre a été organisée en collaboration avec des ONG de la société civile couvrant le Canada, les États-Unis, l’Europe et le Maroc — dont le Centre des Droits Humains en Amérique du Nord (CDH) — et animée par jisr.media, en collaboration spéciale avec Phoenix Media (Espagne).
Une minute de silence, puis l’ouverture
La séance s’est ouverte sur une minute de silence à la mémoire des victimes des tentatives de franchissement collectif des frontières et des événements de Sebta (Ceuta) et Melilla. Abdesselam Mejlaoui, au nom de jisr.media, a ensuite annoncé le début officiel de la rencontre et présenté le programme, en précisant que la conférence — bien qu’ouverte au public — donnait priorité aux membres des organisations partenaires, et que l’enregistrement serait mis à disposition ultérieurement.
Dans son mot de bienvenue, jisr.media a rappelé le sens de son nom — « pont » en arabe — et l’ambition de la rencontre : « aller au-delà de l’hommage » traditionnellement rendu aux Marocains du Monde à l’occasion de leur journée nationale, pour « ouvrir un espace de réflexion sincère sur la place que les Marocains du Monde peuvent, et doivent, occuper dans la construction démocratique de leur pays ».
Droits humains et détenus d’opinion : l’intervention du CDH
En ouverture des interventions officielles, Belaïd Elbousky, représentant le Centre des Droits Humains en Amérique du Nord (CDH, basé à New York), a présenté la genèse de l’organisation, sa nature non gouvernementale et à but non lucratif, ainsi que ses missions : sensibilisation des migrants à leurs droits, suivi des dossiers nationaux touchant les Marocains de la diaspora, et contacts avec les familles de détenus d’opinion. Il a indiqué que le CDH poursuit ses démarches pour obtenir des visites et demander la libération de certains détenus, sans réponse définitive à ce jour de la part des autorités concernées.
« Sujet » plutôt que citoyen : l’intervention de Mohamed Mahjoubi (ASDHOM)
Représentant l’Association de défense des droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM), Mohamed Mahjoubi a abordé la place du citoyen marocain à l’intérieur du pays, estimant que le traitement officiel relève davantage d’une logique de « sujet » que d’une pleine reconnaissance des droits de citoyenneté — ce qui explique en partie, selon lui, les ressorts de l’émigration collective et les interrogations des citoyens sur leurs rapports avec l’administration et les autorités.
Sebta et Melilla : une crise qui a marqué les esprits
Plusieurs intervenants sont revenus sur l’irruption aux frontières de Sebta et Melilla, jugée révélatrice de l’échec des dispositifs de prévention et de protection des citoyens. Ils ont souligné l’absence d’un décompte précis des victimes et l’absence de deuil officiel déclaré, deux éléments présentés comme des signes de la faiblesse de la réponse institutionnelle à la crise.
6,1 millions de Marocains du Monde, un poids économique… et politique limité
Le chiffre officiel confirmé est de 6,1 millions de Marocains du Monde, avec un potentiel estimé à 7-8 millions. Les intervenants ont décrit une politique officielle envers la diaspora perçue comme guidée avant tout par des considérations matérielles et de rentabilité économique, en mettant en avant le poids des transferts de fonds dans la balance économique nationale — évalués à environ 122 milliards de dirhams par an.
Le débat a ensuite porté sur les limites imposées à la participation des Marocains, de l’intérieur comme de l’extérieur, aux décisions stratégiques du pays. Les intervenants ont insisté sur le fait que les grandes orientations politiques se décident sans réel débat public, et que la participation de la diaspora demeure limitée et politiquement peu effective — un constat partagé plus loin dans la soirée : les Marocains de l’étranger disposent souvent de droits et d’une influence plus importants dans leurs pays d’accueil, en Europe et en Amérique du Nord, que les Marocains de l’intérieur n’en ont chez eux.
Droit de la famille, unité politique : l’intervention de Souad Frikech
Intervenant au nom d’une association des Marocains de France, Souad Frikech a abordé la convention franco-marocaine relative au statut personnel et les difficultés rencontrées par les familles et les migrants, en particulier les femmes confrontées à des violences ainsi qu’à des obstacles administratifs et juridiques nécessitant des révisions et une coordination internationale pour la protection des droits.
Elle a par ailleurs insisté sur la nécessité d’organiser et d’unifier la gauche afin de mobiliser les ressources politiques et financières et de les traduire en politiques concrètes en faveur de la participation des Marocains du Monde, tout en soulignant le besoin de mécanismes facilitant le retour des jeunes et la réalisation de leurs projets au Maroc.
Des travailleurs aux compétences reconnues : l’intervention de Said Amrani (Belgique)
Said Amrani a ouvert son intervention sur les parcours des Marocains de l’émigration, affirmant que les migrants ne sont plus seulement des travailleurs mais sont devenus des compétences scientifiques, politiques et sportives — citant en exemple des personnalités occupant des postes locaux et politiques en Belgique, aux Pays-Bas et en France.
Des instances représentatives jugées peu crédibles : l’intervention de Chakir Bouassel (Espagne)
Chakir Bouassel a dénoncé le mauvais traitement réservé par le Maroc aux Marocains du Monde et le manque d’ouverture quant à leur participation, notamment politique. Il a critiqué l’absence de crédibilité et de cadre transparent des instances représentatives des MDM, citant en exemple le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger (CCEM), dont les instances dirigeantes n’ont pas été renouvelées depuis une vingtaine d’années. Il a par ailleurs estimé que la faiblesse des partis progressistes et démocratiques à l’intérieur du pays nuit à l’action des MDM.
La discussion s’est ensuite élargie au rôle économique et politique des contributions de la diaspora, avec des données 2024-2025 sur les transferts de fonds, ainsi qu’une critique de l’absence d’implication politique de l’État et de pratiques institutionnelles jugées limitatives du rôle de la diaspora — via des institutions telles que la Fondation Hassan II et le Conseil de la communauté, pointées pour leur manque de transparence.
La question des exilés et de l’impossible retour
La rencontre s’est conclue sur la question des exilés et de leurs revendications face à l’impossibilité de rentrer au Maroc, avec mention de cas de personnes condamnées ou recherchées ayant demandé l’asile sans obtenir de garanties de retour, et le rappel que des centaines de situations similaires concerneraient la région du Rif.
Ce qui ressort de la rencontre
Les participants ont formulé plusieurs conclusions partagées :
- Élargir et institutionnaliser la coordination des Marocains résidant à l’étranger (MRE) pour leur permettre de jouer un rôle constructif et de faire le poids face à un Maroc qui néglige ses citoyens de l’étranger.
- Renforcer les initiatives existantes.
- Transformer la force économique et humaine des 6,1 millions de MRE en une force politique, culturelle et sociale.
- Renforcer l’engagement pour la défense des droits humains.
- Innover en matière d’actions associatives pour répondre aux besoins des MDM.
- Valoriser les compétences scientifiques, artistiques, sportives, économiques et politiques des MDM, toutes générations confondues.
- Encourager la participation politique et économique des MDM dans leurs pays d’accueil.
Et maintenant ?
jisr.media publiera l’enregistrement de la rencontre — disponible dès aujourd’hui en tête de cet article — et en informera les participants. De son côté, le CDH assure le suivi auprès de l’administration pénitentiaire concernant la demande de visite aux détenus politiques, avec demande de réponse officielle.
Et vous ?
Vous êtes Marocain du Monde et cette conférence rejoint — ou pas — votre propre expérience de la participation politique, au Maroc ou dans votre pays d’accueil ? Partagez votre point de vue en commentaire ou écrivez-nous.


