Ils ne correspondaient pas au tatouage tel que les jeunes générations le conçoivent aujourd’hui. Les motifs géométriques inscrits sur le visage, les mains ou d’autres parties du corps pouvaient renvoyer à l’identité, à la beauté, aux étapes de la vie ou à des croyances protectrices. Des signes apparentés apparaissent également depuis longtemps dans les bijoux, les textiles, les poteries et d’autres formes artistiques du Maghreb.
Pour Yezza, ces marques appartiennent désormais à une autre époque. Elle raconte ses tatouages comme des traces de sa jeunesse et d’une pratique qui faisait alors partie de son environnement culturel. Mais à 70 ans, elle envisage aujourd’hui de les faire retirer avant d’accomplir le Hajj.
Son choix est religieux. Le tatouage permanent fait l’objet d’une interdiction dans l’interprétation islamique traditionnelle, ce qui conduit certaines personnes âgées tatouées dans leur jeunesse à vouloir effacer ces marques avant un pèlerinage ou à un autre moment de leur vie spirituelle. Le retrait n’est cependant pas une condition de validité du Hajj. Des autorités religieuses précisent également qu’il ne doit pas être entrepris lorsqu’il risque de provoquer un dommage physique important.
À plusieurs milliers de kilomètres de Khénifra, Imane porte elle aussi des symboles sur sa peau. À Bruxelles, Imane, originaire de Taza, porte elle aussi plusieurs tatouages, mais dans un registre différent : le signe amazigh ⵣ, une moitié de visage de lion et le symbole de l’infini. Interrogée sur le Yaz, sa réponse est simple : « C’est un signe d’appartenance. »
Le ⵣ appartient à l’alphabet tifinagh et s’est imposé comme l’un des signes visuels les plus reconnaissables de l’identité amazighe contemporaine. Le choix d’Imane montre comment certains symboles anciens continuent de circuler, mais avec de nouveaux usages.
Imane porte également un autre tatouage sur le bras : le demi-visage d’une lionne. Elle y voit un symbole de force et de sagesse, mais aussi un rappel de ses origines. Originaire de l’Atlas, plus précisément de la région des Beni Warayen, elle associe le lion de l’Atlas à son patrimoine culturel et identitaire.
Elle ajoute que son mari porte le même tatouage sur le bras, dans sa version masculine, représentant l’autre moitié du visage du lion. Ensemble, les deux motifs se complètent et symbolisent à la fois leur union et leur attachement à leurs racines.
Youssef adopte encore une autre approche. Tatoué sur le bras, il apprécie les motifs modernes mais ne se reconnaît pas dans les tatouages traditionnels. Il préfère des symboles contemporains, choisis selon ses goûts et sa personnalité.
Ces trois parcours racontent l’évolution du tatouage au Maroc. Chez Yezza, il représente un héritage reçu. Chez Imane, il devient un signe d’appartenance choisi. Chez Youssef, il relève surtout de l’expression individuelle.
La tradition disparaît peut-être peu à peu des visages et des mains, mais ses symboles continuent de circuler sous de nouvelles formes.
Demain, le tatouage marocain pourrait encore évoluer avec des encres temporaires, des techniques plus facilement réversibles ou même des identités numériques. Les formes changeront, mais le besoin d’inscrire quelque chose de soi — une origine, une mémoire ou une personnalité — continuera probablement à traverser les générations.
Note de la rédaction
Ce texte traverse trois rapports très différents à un même geste — le tatouage — sans les hiérarchiser : celui d’une génération pour qui il relevait d’une tradition tribale et amazighe aujourd’hui vécue avec distance religieuse, celui d’une diaspora qui se réapproprie ces mêmes symboles comme marqueurs d’identité choisie, et celui d’une jeunesse qui s’en détache complètement au profit d’une expression individuelle sans ancrage culturel particulier. jisr.media publie ce texte dans cet esprit : donner à voir la diversité des trajectoires des Marocains du Monde et de celles et ceux qui, au pays, vivent une transformation générationnelle des pratiques et des croyances, sans en privilégier une lecture plutôt qu’une autre.
Image : « Berber Bride », aquarelle de Josep Tapiró i Baró (v. 1896, domaine public, Museu Nacional d’Art de Catalunya).



