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📚 Dossier : Connivence UE-Maroc

Connivence UE-Maroc (1/2) : dons, subventions, silence

Depuis une décennie, l'Union européenne verse au Maroc des centaines de millions d'euros par an sous forme d'appui budgétaire — mais un rapport de la Cour des comptes européenne de 2019 a révélé des paiements effectués sans vérification, parfois même quand les indicateurs se dégradaient. Sept ans plus tard, les montants ont continué d'augmenter sans révision du mécanisme. Premier volet d'une série en deux parties sur l'aide européenne au Maroc.

Connivence UE-Maroc (1/2) : dons, subventions, silence

Connivence UE-Maroc (1/2) : dons, subventions, silence

Début août 2026, Bruxelles a annoncé une nouvelle enveloppe de 148 millions d’euros en faveur du Maroc, dont 112 millions dédiés à la « résilience économique et sociale ». L’annonce est passée presque inaperçue, noyée dans l’actualité estivale. Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête, car elle n’est ni isolée ni nouvelle : depuis une décennie, l’Union européenne verse au Royaume des centaines de millions d’euros par an, dans un système dont la logique interne reste largement méconnue du grand public, marocain comme européen.

Ce premier volet d’une nouvelle série pose une question simple : ces fonds atteignent-ils réellement leurs objectifs affichés, ou l’Union européenne a-t-elle appris à fermer les yeux sur des résultats insuffisants ?

Un mécanisme conçu pour se fondre dans le budget de l’État

Contrairement à une idée répandue, l’essentiel de cette aide n’est pas un prêt à rembourser, mais un don. Techniquement, on parle « d’appui budgétaire » : des transferts directs de fonds vers le Trésor marocain, conditionnés par l’atteinte d’objectifs et d’indicateurs convenus au préalable entre Bruxelles et Rabat.

Le détail du mécanisme est révélateur. Une fois versés, ces fonds n’ont plus d’affectation particulière : ils se fondent dans le processus budgétaire normal de l’État marocain, sans ligne comptable dédiée et traçable. Il devient dès lors difficile, sinon impossible, de savoir précisément dans quel domaine et de quelle manière l’argent européen a été dépensé. L’éligibilité initiale au dispositif repose sur des critères qui semblent solides sur le papier — stratégies sectorielles crédibles, stabilité macroéconomique, transparence budgétaire — mais le versement effectif des tranches, lui, peut se faire sous forme fixe (un montant accordé sans condition de résultat) ou variable (indexé sur des indicateurs de performance).

C’est précisément sur ce dernier point que le bât blesse.

Le précédent qui aurait dû faire jurisprudence

En 2019, la Cour des comptes européenne a publié un rapport spécial consacré à l’appui budgétaire de l’UE au Maroc entre 2014 et 2018. Ses conclusions sont sans appel. Sur l’échantillon audité, la Commission européenne a effectué des paiements dans dix cas sans avoir vérifié la fiabilité des données utilisées pour juger si les objectifs avaient été atteints. Pire : dans quinze cas, l’aide a été versée alors même que les indicateurs ne montraient aucun progrès, voire une dégradation de la situation. Un exemple cité par les auditeurs européens eux-mêmes : le nombre de médecins généralistes exerçant en zone rurale a diminué sur la période — l’UE a payé quand même.

L’écart entre le discours officiel et la réalité mesurée est net. Selon la délégation de l’UE à Rabat, 62 % des cinquante-quatre valeurs cibles fixées avaient été atteintes fin 2018. Selon l’audit indépendant de la Cour des comptes, ce taux tombait à 40 %. Sur le seul volet destiné à soutenir la compétitivité des entreprises exportatrices, une centaine de sociétés ont effectivement bénéficié du programme — sur 4 260 entreprises potentiellement éligibles, soit à peine 2 % de la cible.

Le rapport relève enfin un détail qui en dit long sur le degré de transparence côté marocain : le ministère des Affaires étrangères aurait conseillé aux autres départements ministériels de ne pas communiquer ouvertement sur l’aide reçue de l’Union européenne.

Une facture qui gonfle malgré le constat

Sept ans après ce rapport sévère, rien n’indique que le mécanisme ait été fondamentalement révisé. Les montants, eux, ont continué d’augmenter : environ 500 millions d’euros en 2023 (dont le programme phare KARAMA pour la protection sociale), 177 millions supplémentaires après le séisme d’Al Haouz assortis d’un prêt garanti d’un milliard d’euros via la Banque européenne d’investissement, puis 233 millions en 2025, et 148 millions cette année.

Un rapport d’audit accablant, resté sans traduction concrète dans les pratiques de contrôle ultérieures ; des montants qui augmentent d’année en année malgré ce constat : les faits s’alignent difficilement avec l’hypothèse d’une simple négligence isolée.

Prochain épisode : un second circuit de financement européen, distinct et plus discret, consacré au contrôle des frontières — et la question de savoir si le Maroc a appris à s’en servir comme d’un levier de négociation.

Sujets :📈 Économie et budget
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