Connivence UE-Maroc (2/2) : la frontière comme monnaie d’échange
Dans le premier volet de cette série, nous avons montré comment l’aide au développement européenne au Maroc — des centaines de millions d’euros versés chaque année sous forme de dons — souffre d’un déficit de suivi documenté depuis 2019 par la Cour des comptes européenne elle-même. Mais à côté de cette aide « classique », un second circuit de financement existe, plus discret et plus difficile à chiffrer : celui consacré au contrôle des frontières.
Un circuit distinct, généreux, et presque impossible à tracer
Une étude a chiffré à 152 millions d’euros la part consacrée en 2023 au seul renforcement de la gestion des frontières marocaines. D’autres évaluations évoquent environ 200 millions d’euros ces dernières années pour l’équipement, les radars côtiers et la formation des forces auxiliaires marocaines — sans qu’il soit possible d’obtenir un chiffre consolidé précis, ces financements étant répartis sur plusieurs lignes budgétaires européennes distinctes.
Or ce volet frontalier avance sans l’un des instruments juridiques que l’Union européenne réclame officiellement depuis treize ans : un accord de réadmission en bonne et due forme, négocié depuis 2013 dans le cadre du Partenariat pour la mobilité, et toujours pas conclu en 2026. Le Maroc continue de percevoir une aide substantielle pour la surveillance de ses frontières sans avoir formellement cédé sur la contrepartie que Bruxelles négocie depuis plus d’une décennie.
Quand la frontière devient un levier de négociation
Cette asymétrie n’est pas seulement administrative : elle a déjà été démontrée sur le terrain, à deux reprises, de façon spectaculaire.
En mai 2021, en représailles à l’accueil par l’Espagne d’un dirigeant du Front Polisario hospitalisé sur son sol, les autorités marocaines ont laissé passer près de 10 000 personnes vers l’enclave de Ceuta en moins de quarante-huit heures — un relâchement des contrôles frontaliers utilisé de façon assumée comme moyen de pression diplomatique.
En juin 2022, l’enceinte frontalière de Melilla a été le théâtre d’une tragédie documentée par plusieurs organisations de défense des droits humains : trente-sept morts, dans des circonstances où la responsabilité des forces marocaines a été pointée sans qu’aucune conséquence significative n’affecte la coopération migratoire euro-marocaine dans les mois qui ont suivi.
Ces deux épisodes illustrent une réalité que la diplomatie officielle évite de nommer : le Maroc dispose, par sa capacité à ouvrir ou fermer le robinet migratoire, d’un levier de négociation que l’Union européenne redoute manifestement plus qu’elle ne souhaite le reconnaître publiquement.
Négligence bureaucratique ou choix politique assumé ?
Reste une question que ni les rapports d’audit ni les communiqués de presse ne tranchent explicitement : le laxisme documenté dans le suivi de ces fonds relève-t-il d’une simple faiblesse administrative, ou d’un choix politique implicite — celui de préserver à tout prix un partenariat migratoire jugé stratégiquement plus important que la rigueur budgétaire ?
Un volet frontalier séparé, plus généreux et moins traçable que l’aide classique, avancé sans la contrepartie juridique promise ; des précédents de chantage migratoire qui n’ont entraîné aucune remise en cause visible du partenariat : la question mérite d’être posée sans détour.
Qui, au bout du compte, paie le prix de ce silence ? Les citoyens marocains, dont les impôts sont censés compléter ce que l’aide étrangère ne finance pas correctement ? Les contribuables européens, dont l’argent transite vers un Trésor sans garantie de résultat vérifiable ? Ou les personnes migrantes elles-mêmes, dont le sort continue de servir de variable d’ajustement dans un rapport de force dont elles ne sont jamais consultées ?
Prochain dossier : la visite d’État attendue du roi Mohammed VI en France et le traité bilatéral inédit en préparation — un autre chapitre de la même recomposition stratégique du Maroc avec ses partenaires européens.
Abdesselam Mejlaoui


