Le nouveau Conseil de la presse naît dans la contestation
Les résultats de l’élection des représentants des journalistes au Conseil national de la presse (CNP) sont tombés mercredi 16 septembre. Mais loin de tourner la page d’une longue vacance institutionnelle, ce scrutin ouvre plutôt une nouvelle série de questions — sur la légitimité du processus, sur les rapports de force syndicaux qu’il révèle, et sur la crédibilité de certains de ses futurs membres.
Une participation en demi-teinte
Sur 3 421 journalistes professionnels inscrits, seuls 1 681 ont voté mardi — une participation nationale de 49,14 %. Sur les 1 529 bulletins valides (152 ont été annulés), sept noms sortent en tête pour représenter la profession : Hanane Rihab (703 voix), Abdellah Bakkali (481), Abdelhak El Adimi (455), El Kebir Khachichen (437), Mounia Archi (281), Nadia Hassissou (257) et Aziza Ghlam (253).
Côté éditeurs, sept autres représentants ont été désignés en parallèle — Bahia Amrani, Souad Mekkaoui, Mehdi Alabouch, Aziz Daki, Idriss Chahtane, Mokhtar Laghzioui et Khalid Hariri — portant à 14 le nombre de membres connus sur les 17 que doit compter, à terme, le Conseil.
Rihab devant Bakkali : une victoire qui cache une fracture syndicale
Le duo de tête n’est pas anodin. Les deux sont issus du même sérail — le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), affilié à l’UMT. Le 1er novembre 2025, le Conseil national fédéral du syndicat a suspendu dans un même mouvement Younes Mjahed — figure historique du SNPM, alors à la tête de la commission provisoire du futur CNP — et Hanane Rihab, alors vice-présidente du syndicat. Mjahed conteste la légalité de cette décision, qu’il attribue à l’initiative d’« une minorité » au sein du conseil. Bakkali, lui, préside le SNPM sans interruption depuis 2014.
Le CNP naît donc avec, à sa tête, une vice-présidente récemment suspendue par son propre syndicat et l’homme qui dirige ce même syndicat depuis plus d’une décennie — pas franchement un gage d’unité pour la profession qu’ils sont censés représenter.
Un scrutin sous le signe de la pagaille
Le déroulement du vote lui-même n’a pas convaincu. Plusieurs candidats et observateurs ont dénoncé un « chaos organisationnel » aux bureaux de Rabat et de Casablanca : files d’attente interminables, professionnels repartis sans avoir pu voter. Le Forum marocain des jeunes journalistes affirme même avoir observé des atteintes au secret du scrutin. Même le SNPM a réclamé des clarifications sur cet engorgement.
Le vrai séisme : le boycott des éditeurs
Plus grave encore, et largement passé inaperçu avant le vote : la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) a retiré tous ses dossiers du processus de désignation des représentants des éditeurs, dénonçant l’exclusion de 69 entreprises de presse parmi ses membres — une « exclusion odieuse », selon ses propres mots. Résultat : le collège des éditeurs s’est constitué sans la principale organisation patronale du secteur.
Un troisième syndicat dénonce le scrutin
Le 15 septembre, à la veille de l’annonce des résultats, un troisième syndicat est monté au créneau : le Syndicat national des médias et de la presse, affilié à la CDT — distinct du SNPM et de la FMEJ. Dans un communiqué rapporté par plusieurs médias, il a qualifié le processus de « طبخة » (une « cuisine », au sens d’un résultat arrangé d’avance), orchestrée selon lui par des « adversaires du pluralisme et de la démocratie » et reflétant un « mariage de l’argent et du pouvoir ». Le syndicat se dit non concerné par des résultats qu’il juge dénués de toute légitimité légale et éthique, après avoir lui-même boycotté le processus en amont, dénonçant son exclusion et son opposition à la loi 09.26 encadrant le CNP.
Des trajectoires qui posent question
Autre point que jisr.media ne peut passer sous silence, sans pour autant trancher aujourd’hui : plusieurs des noms élus ou désignés traînent des dossiers personnels qui interrogent sur la cohérence de leurs positions passées.
Le cas le plus documenté est celui d’Omar Radi. Son téléphone a été confirmé infecté par le logiciel espion Pegasus (NSO Group) dès 2019, avant même son arrestation — une conclusion établie par le laboratoire de sécurité d’Amnesty International et le consortium Forbidden Stories, sur la base de preuves techniques. Il avait par ailleurs déjà été inquiété en 2019 pour un simple tweet critique envers un juge. Sa condamnation à six ans de prison, sur deux dossiers distincts (« espionnage » et « viol »), a été qualifiée sans détour de « dossier fabriqué » par la Fédération internationale des journalistes au moment de sa grâce royale, en juillet 2024.
Or un rapport de Human Rights Watch publié en 2020 cite nommément Chouf TV — le média que dirige aujourd’hui Idriss Chahtane, désigné représentant des éditeurs au nouveau CNP — parmi un groupe de sites que 110 journalistes marocains ont publiquement dénoncés, dans une pétition, comme relevant d’une « presse de diffamation » ciblant systématiquement les voix critiques du régime. Radi figurait explicitement parmi les cibles visées, selon ce même rapport.
Le SNPM, de son côté, ne s’est pas montré totalement absent sur ce dossier : visite de Radi en prison en mai 2021, communiqués de « préoccupation », demande de jugement en liberté. Mais toujours dans un registre prudent, jamais dans la dénonciation frontale d’une procédure pourtant étayée par des preuves techniques difficilement contestables.
Sur les dossiers Bouachrine et Raissouni, les positions de Hanane Rihab ont, elles aussi, oscillé entre solidarité affichée et ambivalence critiquée : solidarité sans réserve avec les plaignantes dans l’affaire Bouachrine en 2018, mais posture plus mesurée — allant jusqu’à la critique publique du journaliste après sa libération — dans l’affaire Raissouni.
Rien n’est tranché aujourd’hui sur ces trajectoires individuelles. Nous y reviendrons dans un prochain volet de ce dossier.
Une naissance qui ressemble à un aveu
Un journaliste sur deux qui ne se déplace pas. Des bureaux de vote débordés. Une fédération d’éditeurs qui claque la porte. Des figures de tête aux positions parfois difficiles à défendre. On l’a documenté dans notre dossier sur la dépendance financière de la presse marocaine à l’État : une profession fragilisée économiquement tend aussi à ménager ses rapports avec le pouvoir. Le nouveau CNP, censé incarner l’autorégulation indépendante du secteur, s’installe avec les symptômes mêmes du mal qu’il est censé soigner. À suivre.
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur l’indépendance de la presse marocaine.




