Al Ahdath fait l’événement : le nouveau Conseil de la presse marocain naît sous contrôle d’une seule rédaction
Au Conseil de la presse marocain, l’actualité se fabrique en interne — ou depuis l’extérieur de la profession.
Le 21 septembre 2026, le Conseil national de la presse (CNP) marocain s’est donné une nouvelle direction. Sur le papier, une formalité institutionnelle. Dans les faits, un miroir grossissant de ce qui ronge le secteur depuis des années : la presse marocaine peine à se réguler elle-même sans que d’autres intérêts — internes ou externes à la profession — ne s’invitent dans la pièce.
Mokhtar Laghzioui, directeur de publication d’Al Ahdath Al Maghribia, a été élu président du CNP par 11 voix contre 3 pour le journaliste Abdellah Bakkali. Hanane Rihab, journaliste dans cette même rédaction, a obtenu la vice-présidence avec le même score. Un résultat propre, en apparence. Sauf qu’il pose une question simple : pourquoi la personne la plus votée par l’ensemble de la profession n’a-t-elle pas obtenu la présidence ?
Deux fauteuils, une seule rédaction
Laghzioui dirige Al Ahdath Al Maghribia. Rihab y est journaliste. Un lien hiérarchique direct, donc, entre le président et la vice-présidente du nouveau CNP — une donnée que le journal en question n’a d’ailleurs pas cherché à dissimuler. Une chronique publiée sur son propre site, Ahdath.info, a célébré l’événement en parlant des « enfants d’Al Ahdath » couronnés par leur profession. La connivence n’est pas cachée. Elle est revendiquée comme une fierté.
Ce cumul n’est pas neuf. En novembre 2025, à l’approche des législatives, Al Ahdath Al Maghribia avait annoncé geler les fonctions journalistiques de Rihab au sein de sa rédaction, invoquant la préservation de la crédibilité du titre. La raison : son double engagement politique et syndical. Derrière la journaliste se cache aussi une ancienne députée USFP (2016-2021) et l’actuelle vice-présidente exécutive du SNPM. Trois casquettes, un seul nom.
Un vote qui en dit long
Sur les 1 681 votants du scrutin professionnel, c’est Hanane Rihab qui a recueilli le plus de suffrages : 703 voix, davantage que tout autre candidat, journaliste ou éditeur. C’est elle, en toute logique démocratique, qui aurait dû incarner le nouveau visage du Conseil.
La légitimité électorale et le pouvoir institutionnel ne coïncident pas — et c’est peut-être la leçon la plus nette de ce scrutin.
Mais la présidence ne se joue pas devant les 1 681 votants. Elle se joue entre 14 personnes — les sept journalistes et les sept éditeurs élus — dans un second tour à bulletin secret. Et c’est là que le résultat bascule : Laghzioui, un éditeur, l’emporte sur Bakkali, arrivé deuxième au scrutin des journalistes. Le score identique de Laghzioui et Rihab au vote interne (11 voix chacun) laisse peu de doute sur l’existence d’un bloc de votants coordonné, ayant porté le duo ensemble.
Sept sièges, une seule ligne ?
Le collège des éditeurs ne fait pas dans la demi-mesure. Sur les sept sièges désignés — Bahia Amrani, Souad Mekkaoui, Mehdi Alabouch, Aziz Daki, Idriss Chahtane, Khalid Hariri et Laghzioui — deux noms sautent aux yeux.
Idriss Chahtane, patron de ChoufTV et président de l’ANME, est au cœur d’un conflit ouvert avec Mohamed Ouzzine, secrétaire général du Mouvement populaire. Accusations de financement occulte fin 2025, puis accusations réciproques d’écoutes téléphoniques et de campagne de vengeance en septembre 2026 — en pleine campagne électorale, l’affaire est désormais judiciarisée.
Aziz Daki, co-actionnaire de Le360, est identifié par la presse française comme proche de Mounir Majidi, secrétaire particulier de Mohammed VI. Son média a été plusieurs fois pointé du doigt pour des attaques ciblées contre des voix critiques du pouvoir.
Face à cette configuration, la FMEJ a vu 69 de ses 74 dossiers de candidature rejetés par la commission provisoire. Elle a dénoncé un « massacre de la pluralité » et retiré ses candidatures restantes — sans que l’on sache, à ce jour, si ce retrait a été maintenu jusqu’au bout.
Le régulateur empêtré dans l’actualité qu’il arbitre
Le cas Chahtane illustre une ironie difficile à ignorer : un homme en conflit judiciarisé avec un chef de parti politique, en pleine campagne électorale, siège désormais à l’instance censée garantir l’éthique de toute la profession. Comment arbitrer ce que l’on vit soi-même ?
Le fantôme de novembre 2025
Un an plus tôt, presque jour pour jour, la commission provisoire qui tenait alors lieu de CNP avait déjà vécu sa propre crise. Le 20 novembre 2025, le journaliste Hamid El Mahdaoui diffusait un extrait vidéo d’une réunion interne de la commission d’éthique, révélant des propos orduriers et des allusions troublantes à une possible ingérence judiciaire au sommet de l’institution.
Le titre même de la vidéo ne laissait guère de place au doute : une accusation directe visant Younès Mjahed, alors président de la commission provisoire, de s’être vu « chargé de rencontrer » le procureur général du Roi pour influencer une procédure judiciaire.
Younès Mjahed n’est pas un inconnu. Fondateur et premier président du CNP en 2018, ancien secrétaire général du SNPM, il a même présidé la Fédération internationale des journalistes en 2019 — une première pour un journaliste africain ou arabe. Trois semaines avant le scandale, son propre syndicat lui avait pourtant gelé son adhésion, sans explication claire.
Plus de 100 journalistes ont signé une pétition réclamant la dissolution du Conseil. Et puis, silence. Aucune suite judiciaire documentée à ce jour.
Al Ahdath, ou le silence qui parle
Un journal qui porte le nom « Les Événements » couvre abondamment, depuis des années, les démêlés judiciaires de Hamid El Mahdaoui. Mais sur le scandale de la commission d’éthique de novembre 2025 — celui qui a ébranlé les fondations mêmes de l’institution que son propre directeur allait bientôt présider — Al Ahdath Al Maghribia n’a laissé, à notre connaissance, aucune trace de couverture.
Un journal qui fabrique l’actualité, disions-nous. Parfois, c’est aussi par ce qu’il choisit de ne pas raconter.
Qui écrit vraiment l’histoire de la presse marocaine ?
Le nouveau CNP change de visage. Change-t-il de logique ? Une rédaction unique à la tête de l’institution, des éditeurs aux intérêts difficiles à ignorer, un scandale non résolu qui continue de planer — le tableau ressemble moins à une rupture qu’à une continuité. La presse marocaine se retrouve, une fois de plus, à la fois juge et partie de sa propre histoire.
Ce volet s’inscrit dans la série jisr.media sur l’indépendance de la presse marocaine, qui avait documenté dès le 16 septembre les premières failles de ce scrutin.
FAQ
Qui est le nouveau président du CNP ? Mokhtar Laghzioui, directeur de publication d’Al Ahdath Al Maghribia, élu le 21 septembre 2026 avec 11 voix contre 3 pour Abdellah Bakkali.
Qui est la vice-présidente du CNP ? Hanane Rihab, journaliste au même titre, arrivée en tête de tous les candidats avec 703 voix. Ex-députée USFP (2016-2021), vice-présidente du SNPM.
Pourquoi la FMEJ conteste-t-elle les résultats côté éditeurs ? 69 de ses 74 dossiers ont été rejetés par la commission provisoire ; la fédération parle de « massacre de la pluralité ».
Quel est le lien avec le scandale de novembre 2025 ? Une vidéo fuitée a révélé des accusations d’ingérence judiciaire visant Younès Mjahed, alors président de la commission provisoire et fondateur du CNP en 2018.
Qui sont les éditeurs désignés ? Sept sièges, dont Idriss Chahtane (ANME, ChoufTV) et Aziz Daki (Le360), aux côtés de Laghzioui, Amrani, Mekkaoui, Alabouch et Hariri.




