Tribune libre : les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que leur auteur, et non Jisr.media.
Cet article part des récents développements en France, et des questions qu’ils soulèvent sur une possible utilisation des appareils de l’État contre l’opposition politique, pour ouvrir un débat plus large : le pouvoir, face à une impasse politique ou sociale, fabrique-t-il des accusations pour isoler ses adversaires plutôt que de traiter les causes de la crise ? L’auteur adopte une démarche analytique et comparative, de la France aux grandes étapes de l’histoire syndicale et politique marocaine (20 juin 1981, 14 décembre 1990, Hirak du Rif), en passant par l’expérience américaine du Covid-19. Il ne s’agit pas d’assimiler des expériences différentes, mais de révéler des mécanismes communs, en distinguant les faits historiques des conclusions politiques, autour d’une question centrale : que fait l’État quand il ne parvient pas à affronter politiquement ses opposants ? Ses services fabriquent-ils alors des récits sécuritaires contre eux ?
Traduction de la rédaction de Jisr.media — texte original en arabe. Le titre original est « هل فرنسا الرسمية تتآمر ضد فرنسا الأبية؟ ».
Introduction : quand la crise politique devient une bataille contre l’opposition
Les moments les plus dangereux pour un État ne sont pas forcément ceux où il fait face à une large contestation sociale, mais ceux où il est incapable d’apporter une réponse politique convaincante à ses causes et à ses revendications. Il cherche alors à déplacer le débat : de sa propre responsabilité dans la crise vers celle de ses opposants. Dans ces moments-là, accuser l’opposition d’incitation, de violence, de complot ou de servir des intérêts étrangers peut devenir un outil pour la discréditer, l’isoler de sa base sociale et préparer l’opinion publique à justifier qu’on l’affronte.
Ce n’est pas une hypothèse théorique abstraite, ni un phénomène propre à un seul régime politique. L’histoire des luttes sociales et politiques, dans les démocraties comme dans les régimes moins démocratiques, offre de nombreux exemples où le pouvoir a mobilisé ses appareils de sécurité et ses médias, ou usé de son influence politique, pour affaiblir des adversaires qu’il n’arrivait pas à battre sur le terrain de la compétition politique et sociale.
C’est dans cette perspective que les développements actuels en France prennent leur sens politique, notamment avec la montée des accusations visant La France insoumise, l’évocation de sa possible dissolution, et ce que la presse a révélé sur de prétendues consignes visant le parti dans les rapports du renseignement territorial. Ces développements renvoient à des expériences marocaines que nous avons vécues de près, à des moments charnières de l’histoire du mouvement syndical. Ils renvoient aussi à l’expérience américaine, où la question de l’origine du Covid-19 soulève de sérieuses interrogations sur le lien entre renseignement et politique, et sur les limites de la transparence quand l’information touche les intérêts de l’État lui-même.
Il ne s’agit pas ici de décréter que toute accusation venant de l’État est un complot, ni de supposer que toute opposition est exempte de toute faute. Il s’agit d’interroger un schéma politique connu : « Lorsque l’État fait face à une impasse politique ou sociale, et que le pouvoir est politiquement faible et autoritaire, certains appareils de l’État ou certains centres d’influence en son sein peuvent fabriquer un récit sécuritaire visant l’opposition, au lieu de traiter les causes de la crise par le dialogue, la reddition des comptes et la réponse aux revendications légitimes. »
1. La France insoumise face aux accusations officielles
Les récents développements en France ont relancé la question du rapport entre le pouvoir et l’opposition dans les démocraties occidentales. Dans une enquête publiée le 19 octobre 2026, Mediapart a rapporté le témoignage d’un commissaire du renseignement territorial selon lequel, d’après l’enquête, des consignes auraient été données pour pousser des agents à rédiger des rapports liant La France insoumise au mouvement de contestation, alors que cela ne correspondait pas, selon les appréciations rapportées par l’enquête, à ce qu’observaient sur le terrain les agents du renseignement français. Le ministère de l’Intérieur a démenti avoir donné de telles consignes, ce qui rend nécessaire une enquête sérieuse et indépendante pour établir la vérité et les responsabilités.
La gravité de cette affaire tient à la nature même de l’accusation. Il ne s’agit pas seulement d’un désaccord entre un parti et ses adversaires, mais de la possible utilisation d’un service censé recueillir des informations et fournir des évaluations professionnelles aux autorités, pour produire un récit politique tout fait sur un parti d’opposition. Si les faits rapportés par l’enquête étaient avérés, la question dépasserait la rivalité partisane : elle toucherait à l’indépendance du renseignement et au droit de l’opposition d’agir sans que les rapports sécuritaires deviennent un outil pour la criminaliser politiquement.
Dans le même contexte, le président du Sénat, Gérard Larcher, a déclaré, selon la presse du 20 octobre, que la question de la dissolution de La France insoumise pouvait se poser en raison de ce qu’il considère comme un discours de haine. Cette déclaration ne prouve pas en soi l’existence d’un complot officiel. Mais elle montre que le débat est passé de l’évaluation d’un comportement politique précis à l’hypothèse d’exclure un parti d’opposition de la vie politique, une hypothèse très grave dans un régime démocratique où les idées et les positions politiques sont censées s’affronter par le débat et par le droit.
Jean-Luc Mélenchon, lui, a répondu à ces développements par un discours politique virulent lors d’un rassemblement de militantes et de militants de son parti, appelant à l’objectivité et soulignant les dangers d’une utilisation des institutions de l’État contre son parti. Il a évoqué à cette occasion le président du Sénat, en tant que personnalité à qui la Constitution française confie l’intérim de la présidence en cas de vacance ou d’empêchement du président de la République, dans les cas qu’elle prévoit. La précision exige de distinguer ici l’intérim prévu par l’article 7 de la Constitution française et la succession électorale : le premier ne fait pas automatiquement du président du Sénat un candidat à la prochaine présidentielle.
Ce qui mérite débat n’est donc pas seulement la violence des échanges, mais le risque que les accusations politiques deviennent une porte d’entrée pour encercler un parti d’opposition, et que les déclarations de personnalités officielles croisent des récits sécuritaires non établis, créant un climat où l’adversaire politique est présenté comme un danger pour l’État plutôt que comme un acteur du débat démocratique.
On ne peut pas préjuger des résultats de l’enquête dans l’affaire française, ni affirmer qu’un complot est déjà prouvé. Mais on ne peut pas non plus minimiser la gravité des allégations, ni les traiter comme une simple querelle partisane. L’indépendance du renseignement, la neutralité de l’administration et le droit des partis à s’opposer ne sont pas des questions techniques : ce sont les fondements mêmes de l’État démocratique.
2. Le Maroc, le 20 juin 1981 et les tentatives d’affaiblir l’opposition syndicale
L’expérience marocaine offre un exemple très parlant de la façon dont les divisions au sein du mouvement syndical peuvent être utilisées, dans un contexte de lutte sociale et politique, pour liquider une opposition indépendante dans ses décisions.
Lors du 20 juin 1981, la Confédération démocratique du travail (CDT) a appelé à la grève générale, dans un contexte social et politique tendu. L’Union marocaine du travail (UMT) a ensuite appelé à la grève pour le 18 juin, soit avant la date fixée par la CDT. Ce décalage a conduit à un traitement différent des revendications syndicales : l’État a ouvert des canaux de négociation avec l’UMT, à qui l’on aurait soufflé l’idée d’appeler à la grève générale, selon de nombreux témoignages de personnes ayant vécu ces événements, sans que les revendications essentielles à l’origine de la mobilisation soient satisfaites.
Il ne s’agissait pas d’un simple désaccord technique sur la date de la grève. Le conflit entre les deux centrales syndicales a eu un effet politique clair sur le rapport de force social et sur la capacité du mouvement syndical à imposer ses revendications. La façon dont le pouvoir a traité les deux organisations reflétait aussi un double discours : l’UMT était présentée comme une force syndicale nationale, responsable et soucieuse de la stabilité, et la CDT comme une force aventureuse, responsable des tensions.
Relue dans son contexte historique, cette étape montre que les divisions syndicales n’ont pas toujours des effets neutres. Lorsque le pouvoir négocie avec une partie du mouvement syndical en tenant l’autre à l’écart, ou qu’il exploite les différences de positions et de calendrier, il peut affaiblir la capacité de négociation commune et faire du désaccord entre organisations un élément de sa gestion du conflit social. Il ne s’agit pas d’accuser qui que ce soit de ce qui ne peut être matériellement prouvé, mais la politique, l’histoire et leurs méthodes sont des outils importants de lecture, d’analyse, d’usage des indices et de déduction.
C’est là que réside l’enseignement de cette expérience : lorsque l’opposition syndicale est forte, capable de mobiliser la rue et soutenue politiquement par un grand parti d’opposition ancré dans la société, les moyens de l’affronter ne se limitent pas à la répression directe. Ils peuvent aussi passer par son infiltration, la rupture de son unité, l’isolement de sa direction, la négociation sélective avec certaines de ses composantes, puis l’imputation des tensions qui accompagnent la contestation à la partie la plus ferme dans ses revendications.
Cela ne signifie pas que tout désaccord syndical est un complot, ni que les organisations syndicales n’assument pas la responsabilité de leurs choix. Mais l’analyse de ces choix reste incomplète sans l’étude de l’environnement politique dans lequel ils ont été faits, des intérêts nés des différences de calendrier et de la manière dont le pouvoir a profité des divergences entre les centrales syndicales.
3. La bataille du 14 décembre 1990, quand l’État a voulu isoler et cibler la CDT
Les événements du 14 décembre 1990 occupent une place à part dans la mémoire syndicale marocaine. La grève générale à laquelle avaient appelé la CDT et l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) est intervenue dans un contexte social et politique tendu. Elle exprimait l’ampleur des tensions et l’incapacité des politiques publiques à répondre aux revendications des travailleurs.
Le pays, et surtout la ville de Fès, a connu des événements sanglants. Mais une question doit rester présente dans la lecture de cette période : la grève a-t-elle été traitée comme un droit syndical et une expression du conflit social, ou les troubles qui l’ont accompagnée ont-ils été exploités pour l’associer au chaos et déplacer le débat des revendications sociales vers l’accusation du mouvement syndical d’être responsable des débordements ?
Cette question tire aussi son importance des informations publiées par le journal Al Alam au sujet d’une réunion organisée par Driss Basri à son domicile, en présence de M’hamed Boucetta, secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, du docteur Azzeddine Laraki, alors Premier ministre, et d’Abderrazak Afilal, secrétaire général de l’UGTM. Selon ce qui a été publié, il aurait été proposé lors de cette réunion que le gouvernement négocie avec l’UGTM et lui accorde certains acquis en échange de son retrait de la grève, pour laisser la CDT seule face au pouvoir, l’isoler politiquement et syndicalement, et même la liquider sur le plan organisationnel.
Mais M’hamed Boucetta et Abderrazak Afilal ont refusé cette logique et ont révélé ce qui s’était passé dans les pages d’Al Alam. L’UGTM a mené la grève aux côtés de la CDT, il s’est passé ce qui s’est passé, et une commission d’enquête a été créée à la demande de l’opposition au Parlement.
L’importance de cet épisode ne tient pas seulement aux détails de la réunion, mais à sa portée politique : « tenter de séparer une composante du mouvement syndical de l’autre, utiliser la négociation et des acquis partiels pour affaiblir la mobilisation commune, puis laisser l’organisation la plus visée affronter seule le pouvoir ».
C’est l’une des formes de gestion du conflit social depuis l’intérieur des institutions de l’État : non pas en répondant à l’ensemble des revendications, mais en essayant de modifier le rapport de force entre les acteurs qui les portent.
J’ai vécu cette période en tant que responsable syndical et politique. Je l’évoque ici non comme une anecdote sortie de son contexte, mais comme une partie de l’expérience historique du mouvement syndical marocain, abordée par de nombreux écrits, déclarations, articles et études. Le devoir de la recherche historique est de replacer ces faits dans leur contexte et d’en étudier les mécanismes et les conséquences, pas de les détacher de la lutte politique et sociale qui les a produits.
4. Entre les événements de Fès et le récit qui rend la grève responsable du chaos
La bataille autour de la grève du 14 décembre 1990 ne s’est pas limitée au terrain ou aux négociations. Elle s’est étendue au champ médiatique et politique, où l’interprétation des événements est devenue une partie de la bataille elle-même. Dans ce contexte, il faut distinguer la position du regretté Ali Yata d’une accusation nommément portée contre la CDT. D’après mon souvenir de ses positions, Ali Yata n’a pas accusé directement la CDT, mais il a lié l’appel à la grève générale aux événements de Fès, ce qui a contribué à ancrer l’image d’une grève synonyme de chaos. La télévision a retransmis son intervention au Parlement, et chacun se souvient de ce qu’il a dit, en particulier de l’histoire liée à son petit-fils.
Rappeler cette position ne vise pas à mettre en doute les intentions de son auteur, mais à montrer comment, même sans accusation directe contre une organisation précise, la simple coïncidence dans le temps entre une grève et des violences peut se transformer en verdict politique contre la grève elle-même.
La grève générale est un droit syndical légitime. Les événements qui peuvent survenir pendant une grève doivent être examinés à la lumière de leurs causes et des responsabilités réelles. On ne peut pas réduire un vaste mouvement social aux violences survenues dans son sillage, pas plus qu’on ne peut exempter de poursuites quiconque dont la responsabilité dans ces violences est établie.
Il y a une grande différence entre enquêter sur les causes des troubles et établir les responsabilités sur la base de preuves, et utiliser ces troubles pour condamner un mouvement syndical ou une organisation politique. Le premier est un devoir de l’État ; le second peut devenir un outil pour discréditer l’opposition et affaiblir sa légitimité sociale.
5. Le Hirak du Rif, des revendications sociales à l’accusation de séparatisme
Des mécanismes semblables se sont répétés pendant le Hirak du Rif, en 2016 et lors des manifestations de 2017. Le mouvement est né dans un contexte social, après la mort de Mohcine Fikri, avec des revendications de dignité, de justice sociale, de développement et de fin de la marginalisation de la région. Mais plusieurs dirigeants des partis de la majorité gouvernementale de l’époque ont lié les manifestations à des ingérences étrangères et au séparatisme. C’est une accusation très grave, car elle déplace le débat du contenu des revendications sociales vers le doute sur le patriotisme des manifestants.
La majorité gouvernementale était alors composée du Parti de la justice et du développement (PJD), du Rassemblement national des indépendants (RNI), du Mouvement populaire, de l’Union constitutionnelle, de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et du Parti du progrès et du socialisme (PPS).
Le chef du gouvernement, Saâdeddine El Othmani, a reconnu le 1er juillet 2017 que l’accusation de séparatisme portée contre les manifestants n’aurait pas dû être lancée et l’a qualifiée d’erreur, et des partis de la majorité sont revenus sur ces accusations. Mais ce recul est intervenu après les arrestations, alors que ces accusations avaient déjà empoisonné le climat politique. Il a soulevé des questions douloureuses sur le rapport de l’État aux revendications sociales, et sur la frontière entre la protection de la sécurité nationale et l’usage du vocabulaire de la sécurité et de l’intégrité territoriale pour faire taire la contestation.
Plus significatif encore, les manifestants ont répondu aux accusations de séparatisme en affirmant leur attachement à la patrie et en insistant sur le fait que leurs revendications portaient sur la dignité, la justice et le développement. D’où une question essentielle : pourquoi demande-t-on à des citoyens qui réclament leurs droits sociaux de prouver leur patriotisme, au lieu de demander aux institutions de prouver leur capacité à répondre à leurs revendications ?
L’expérience du Hirak du Rif montre que l’accusation toute faite peut remplir une fonction politique précise : couper la contestation de sa base sociale, mettre ses sympathisants dans l’embarras et transformer des revendications légitimes en question de loyauté envers l’État. Et lorsque ceux qui ont lancé les accusations reviennent en arrière, ce recul n’efface pas forcément leurs effets sur la confiance entre les citoyens et les institutions.
6. Les États-Unis et le dossier du Covid-19, quand l’information du renseignement devient un enjeu politique
Les États-Unis offrent eux aussi un exemple de l’enchevêtrement entre renseignement et politique, notamment sur la question de l’origine du Covid-19. Depuis le début de la pandémie, le débat américain a été marqué par des accusations sur la responsabilité de la Chine dans la propagation du virus, mais elles visaient en fait certains acteurs intérieurs, en particulier le Parti démocrate. Pendant le premier mandat de Donald Trump, le président américain tenait la Chine pour responsable de l’apparition du virus et intégrait l’hypothèse d’une origine en laboratoire à Wuhan à son discours politique. La question restée en suspens est de savoir dans quelle mesure le Parti démocrate, lorsqu’il était au pouvoir, était lié à la décision de financer certaines recherches, et si les institutions américaines ont été transparentes dans la présentation des informations sur ce financement.
En juin 2026, la directrice du renseignement national américain a publié, peu avant sa démission, de nouveaux documents sur le financement des recherches sur les coronavirus à l’Institut de Wuhan, et sur ce qu’elle a considéré comme une influence sur les évaluations du renseignement concernant l’origine du virus. Ces documents ont relancé le débat sur le financement américain de recherches biologiques à l’étranger, sur les limites de la transparence et sur l’indépendance des évaluations du renseignement à l’égard des calculs politiques.
La leçon de ce dossier n’est pas que tout ce que les responsables politiques américains ont dit sur l’origine du virus a été prouvé. La leçon la plus importante est que l’information du renseignement n’est pas à l’abri d’une instrumentalisation politique, et que ce qui est présenté au public comme une vérité établie peut changer lorsque de nouveaux documents sont révélés.
C’est là qu’apparaît une autre facette du problème : lorsque les intérêts politiques se mêlent au travail du renseignement, il revient aux institutions de contrôle, à la presse indépendante et au Parlement d’exiger la publication des documents, et de distinguer l’information prouvée, l’évaluation du renseignement et l’accusation politique.
La démocratie ne se mesure pas seulement à l’existence de services de renseignement ou à leur capacité à recueillir des informations, mais aussi à l’existence de garanties qui empêchent de transformer ces informations en instruments de désinformation ou de règlement de comptes politiques. Lever le secret sur des documents, lorsque la loi le permet, peut être nécessaire pour demander des comptes au pouvoir, mais cela ne dispense pas les chercheurs et les journalistes de vérifier le contenu de ces documents et les limites de ce qu’ils prouvent réellement.
7. Qu’ont en commun ces expériences ?
La France diffère du Maroc, et les États-Unis diffèrent des deux, par la nature du régime politique, les institutions et les garanties juridiques. Les faits évoqués ne se ressemblent ni par leurs causes ni par leurs conséquences. Mais la comparaison permet de dégager une série de questions communes sur le rapport de l’État à l’opposition, et sur les limites qui devraient séparer le travail sécuritaire de la lutte politique.
Premièrement, lorsque l’État subit une forte pression sociale ou politique, certains centres d’influence peuvent tenter de déplacer le débat de sa responsabilité dans la crise vers celle de l’opposition. Cela passe parfois par l’association de la contestation au chaos, la description des opposants comme des aventuriers, la mise en doute de leur loyauté nationale ou leur présentation comme le prolongement d’acteurs étrangers.
Deuxièmement, l’affrontement ne vise pas forcément toute l’opposition de la même manière. Le pouvoir peut chercher à isoler la composante la plus influente, à défaire les alliances entre ses composantes ou à ouvrir des négociations sélectives avec certaines d’entre elles pour affaiblir leur capacité d’action commune. C’est ce que montrent les leçons de l’histoire syndicale marocaine, notamment les épisodes du 20 juin 1981 et du 14 décembre 1990.
Troisièmement, les médias et le discours officiel peuvent jouer un rôle central dans la construction de l’image de la contestation, et parfois même les mosquées et d’autres espaces sont entraînés dans cette guerre médiatique. À force d’être répétées, des accusations non prouvées peuvent devenir des vérités admises dans l’opinion, avant même la fin de l’enquête ou l’apparition des preuves. L’opposition peut alors devoir défendre son droit d’exister politiquement avant même de pouvoir défendre son programme et ses revendications.
Quatrièmement, la puissance des services de sécurité et l’étendue de leurs pouvoirs ne suffisent pas à garantir la sécurité et la stabilité. La vraie stabilité exige la confiance des citoyens dans les institutions de l’État : la confiance que les informations sécuritaires sont recueillies et analysées de façon professionnelle, que les accusations reposent sur des preuves, et que l’opposition n’est pas traitée en ennemie du seul fait qu’elle s’oppose au pouvoir.
Cinquièmement, demander des comptes ne signifie pas accepter toute accusation portée contre l’État ou ses services. Cela signifie exiger une enquête indépendante, la publication des documents lorsque la loi le permet, permettre à la justice, au Parlement et à la presse de jouer leur rôle de contrôle, et sanctionner les responsables s’il est établi qu’ils ont enfreint la loi ou abusé de leur position.
Dès lors, la question que pose l’affaire de La France insoumise ne concerne pas seulement le sort d’un parti français, et l’évocation de l’expérience marocaine ne vise pas à mettre sur le même plan tous les contextes ou tous les régimes. La question est plus profonde : comment protéger l’espace politique pour qu’il ne devienne pas un terrain où les outils administratifs et sécuritaires de l’État servent à affaiblir les adversaires ? Et comment garantir que des services censés protéger la société ne deviennent pas des acteurs des luttes de pouvoir ?
Conclusion : un État fort n’a pas besoin de fabriquer des complots contre ses opposants
L’histoire politique et sociale nous enseigne qu’un État peut être au sommet de sa puissance matérielle et se trouver pourtant en position de faiblesse politique lorsqu’il perd sa capacité de convaincre, lorsque le fossé se creuse entre lui et les attentes de la société, ou lorsqu’il fait face à une opposition organisée, dotée d’une légitimité sociale et d’une capacité de mobilisation.
Dans ces moments-là, la tentation d’utiliser les services de sécurité ou les médias pour discréditer l’opposition devient forte. Certains centres d’influence peuvent fabriquer des récits accusant les adversaires de violence, de chaos, de complot ou de quoi que ce soit d’autre, dans l’espoir de les couper de la société et d’affaiblir leur influence. Mais ces méthodes, même lorsqu’elles rapportent des gains immédiats, peuvent laisser des traces profondes dans la confiance envers les institutions et dans la légitimité du système politique.
Les leçons du 20 juin 1981 et du 14 décembre 1990 dans l’histoire du mouvement syndical marocain, comme les accusations lancées pendant le Hirak du Rif puis retirées, nous rappellent que la bataille ne porte pas seulement sur les revendications sociales, mais aussi sur qui a le droit de définir la crise, d’interpréter la contestation et de fixer les responsabilités. Quant aux développements français, ils placent la démocratie face à une question tout aussi importante : les appareils de l’État restent-ils neutres face à la compétition politique, ou peuvent-ils devenir des instruments aux mains de forces qui cherchent à exclure leurs adversaires ?
La force d’un État ne se mesure pas à sa capacité à surveiller ses opposants, à les discréditer ou à défaire leurs alliances, mais à sa capacité à affronter la critique, à répondre aux revendications légitimes, à garantir l’indépendance de ses institutions et à respecter le droit à la différence et à l’opposition. Lorsqu’une opposition forte devient une source d’inquiétude pour l’État, le vrai test n’est pas la capacité du pouvoir à l’affaiblir, mais sa capacité à respecter les règles du jeu démocratique en l’affrontant. Un État sûr de sa légitimité n’a pas besoin de fabriquer des ennemis, ni de transformer la contestation sociale en complot, ni d’utiliser ses services pour retourner l’opinion contre ses adversaires. Et lorsque les accusations sécuritaires remplacent les solutions politiques, la question ne porte plus seulement sur le comportement de l’opposition : elle s’étend à la nature même du pouvoir, et à son respect de la loi et du droit des citoyens à s’organiser, à manifester et à changer les choses. Et Dieu est le plus savant.
Othmane Bakka
Tribune libre : les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que leur auteur, et non Jisr.media. Nos pages restent ouvertes à toutes les parties citées pour répondre : [email protected].
À lire aussi sur Jisr.media :




