Hay El Bahr · Chapitre 1 — Le Taxi
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 1/46
Casablanca, automne 2025
Adil serre la poignée de sa valise comme si quelqu’un allait la lui reprendre.
Quinze ans, presque. À Montréal, à Bruxelles, à Madrid, on l’invite pour parler de ce qu’il a vécu. En anglais, en espagnol, parfois en allemand. On l’écoute avec ce respect poli qu’on réserve aux survivants. Ici, personne ne le regarde. À la sortie de l’aéroport, l’air sent le kérosène, la mer lointaine et le pain chaud d’un chariot ambulant. Cela suffit pour que sa gorge se serre.
Il n’a dit à personne pourquoi il rentre.
Un grand taxi blanc s’arrête devant lui. Le chauffeur descend, soulève la valise sans un mot, la cale dans le coffre. Adil s’installe à l’arrière. La banquette est tiède, usée, reprisée d’un fil qui ne va pas avec le tissu.
— Où ça ?
— Aïn Diab. Mais passe par Bourgogne.
Le regard du chauffeur apparaît dans le rétroviseur. Un regard fatigué, qui jauge.
— Où exactement, Bourgogne ?
Adil cite une ruelle. Il cite le café Al Manar, où son père ne s’asseyait jamais mais où tous ses amis s’asseyaient. Il cite l’épicerie de Ssi Hmida, qui vendait le sucre au détail et les cigarettes à l’unité. Il cite un terrain vague où l’on jouait au football jusqu’à ce que la nuit efface le ballon.
Le chauffeur secoue la tête, lentement.
— Monsieur, ça n’existe plus depuis longtemps.
Le taxi roule. Adil regarde la ville défiler et ne la reconnaît pas. Un tramway glisse en silence. Des tours de verre prennent la lumière. Des panneaux annoncent des appartements « avec vue sur l’essentiel ». Il se dit que la ville a continué à avancer pendant qu’il croyait que sa vie était suspendue derrière un mur.
Ils quittent la grande avenue. Puis la route se resserre, et le chauffeur ralentit devant une palissade qui court sur deux cents mètres. Des affiches vantent des noms que personne n’a jamais portés dans ce pays : Palm Heights, Ocean Prestige. Au-delà, des grues dorment.
— C’est ici, dit le chauffeur. Ou plutôt, c’était ici.
Adil paie. Il descend.
La mer est toujours là, il la sent plus qu’il ne la voit. Mais devant lui, à la place des maisons basses, des linges aux fenêtres et des enfants qui crient, s’élève une résidence. Façades vitrées. Palmiers alignés comme des gardes. Une piscine d’un bleu impossible derrière une grille. Au-dessus du portail, en lettres discrètes : Signature Living.
Deux vigiles en costume sombre le regardent sans bouger.
Adil reste longtemps immobile. Il cherche un point de repère. Un angle de mur. Un arbre. Le parfum de la blanchisserie, qui faisait sentir la lessive jusqu’à la plage. Rien. Rien qui lui réponde.
Il s’approche enfin du gardien, un homme jeune, au visage poli comme une pièce neuve.
— Ici, il y avait quoi avant ?
Le gardien hausse à peine les épaules.
— Rien.
Adil sourit. Un sourire triste, qui n’atteint pas les yeux.
Parce qu’ici, il y avait tout. Sa mère, qui étendait le linge sur le toit. Ses amis, dont certains avaient disparu avant lui. Sa jeunesse. Son premier amour, dont il n’avait jamais osé dire le nom. Ses rêves, qu’il portait alors comme un manteau trop grand.
Et personne ne s’en souvient plus.
Il reste là. Le soleil monte, puis descend. Les vigiles se relaient. Un jardinier arrose des palmiers qui n’ont jamais eu soif. Adil ne bouge pas. Les voitures de luxe entrent et sortent, leurs vitres fumées lui renvoient son propre visage, plus âgé qu’il ne l’avait imaginé.
Quand la lumière devient orange, le gardien revient vers lui, hésitant. Il y a quelque chose de presque gentil dans sa voix.
— Vous cherchez quelqu’un, monsieur ?
Adil regarde la grille, les palmiers, la piscine, la mer cachée derrière.
— Moi-même, dit-il.
Dans sa poche, son téléphone vibre.
Un numéro inconnu. Un message de deux lignes.
Bon retour, Adil. Quand tu auras fini de te chercher, passe me voir. M.
Il le relit. Il n’a dit à personne qu’il rentrait. Il lève lentement les yeux vers les deux vigiles, puis vers la plus haute fenêtre de la tour, où quelque chose brille un instant. Peut-être le soleil. Peut-être une vitre qui se referme.
Le fil · Après quinze ans d’absence, Adil rentre à Casablanca. Son quartier a disparu sous une résidence de luxe, et un inconnu signé « M. » sait déjà qu’il est revenu.
Pour y réfléchir · Qui savait qu’Adil rentrait, et pourquoi lui écrire avant tout le monde ?
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Hay El Bahr · Chapitre 2 — Le Parloir
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 2/46
2018
Elle attendait depuis sept ans, et cette fois l’attente avait un goût de métal.
La salle commune sentait le plastique chaud, la sueur et l’eau de Cologne bon marché qu’on met pour les occasions. Des chaises vissées au sol. Un numéro tamponné sur un morceau de carton. Un haut-parleur qui grésillait des noms qu’on n’entendait jamais en entier. Autour d’elle, des mères avec des sacs de gâteaux, des épouses avec des dossiers, un enfant qui coloriait un dessin sur son genou. Il avait dessiné une maison avec une cheminée, comme si les maisons d’ici avaient des cheminées.
Elle avait fouillé son sac vingt fois dans la matinée. Elle y avait mis une photo, puis l’avait retirée. Elle y avait mis un foulard, puis un livre, puis rien.
À la porte, un Hadj en uniforme lisait la liste sans lever les yeux.
— Numéro quarante et un.
C’était elle.
Le parloir avait deux rangées de tables séparées par une vitre épaisse, rayée par des années de mains posées au même endroit. Elle s’assit. De l’autre côté, la chaise était vide. Puis une porte s’ouvrit, et il entra.
Il avait maigri, encore. Ou peut-être était-ce la lumière. Ses cheveux avaient blanchi aux tempes, d’un blanc qu’il n’avait pas choisi. Il s’assit, posa ses mains sur la table, les retira aussitôt, comme s’il avait peur de les laisser parler.
— Tu as l’air fatiguée, dit-il.
Elle faillit rire.
— Toi aussi.
Ils restèrent un moment sans rien dire. Le haut-parleur grésilla un nom. Quelqu’un pleura, deux tables plus loin, sans bruit, avec cette retenue qu’on apprend ici.
Elle avait répété cette phrase pendant des nuits. Dans la cuisine, dans le bus, devant le miroir. Elle l’avait dite à voix basse, à voix haute, avec colère, avec douceur. Aucune version n’était la bonne.
Ses mains tremblaient. Elle les glissa sous la table.
— Je suis venue te dire quelque chose.
Il ne répondit pas. Il avait déjà compris. Les hommes enfermés comprennent tout ce qui touche à l’abandon. C’est leur seule science.
— Je ne peux plus, dit-elle.
Sa voix était calme. Elle s’en étonna.
— Je ne peux plus vivre dans une salle d’attente.
Il fixa la vitre, quelque part à la hauteur de son épaule.
— Sept ans, reprit-elle. J’ai tout fait. J’ai tenu quand ta mère est partie. J’ai tenu quand ton père a cessé de venir. J’ai tenu devant les voisins, devant ma famille, devant tout le monde. On me disait que j’étais courageuse. Tu sais ce que ça veut dire, courageuse ? Ça veut dire seule.
Il ferma les yeux.
— Je ne t’abandonne pas, dit-elle. Je me sauve.
Elle avait cru que cette phrase la libérerait. Elle découvrit qu’elle pesait aussi lourd à dire qu’à entendre.
Le Hadj, derrière, toussa. Le temps du parloir touchait à sa fin. Elle voulut tendre la main, la pressa contre la vitre. Lui leva la sienne, lentement. Leurs paumes ne se touchèrent pas. Elles ne se touchèrent jamais plus.
Elle se leva. Elle marcha jusqu’à la porte sans se retourner, parce qu’elle savait que si elle se retournait, elle resterait.
Dehors, il pleuvait. Elle n’ouvrit pas son parapluie.
Le fil · En 2018, derrière une vitre de parloir, une femme dit adieu à un homme après sept ans d’attente. Aucun nom n’est prononcé.
Pour y réfléchir · Qui sont ces deux silhouettes, et qu’est-ce qui les a séparées ? Gardez ce visage en mémoire : il reviendra.
Hay El Bahr · Chapitre 3 — Le Café
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 3/46
Casablanca, février 2011
Une pluie fine tombait sur le boulevard Mohammed V, de celles qui ne mouillent pas vraiment mais qui font briller la ville comme un trottoir de cinéma.
Dans un café enfumé du centre, six jeunes gens occupaient la grande table du fond, celle qu’on réserve aux clients qui ne commandent rien et restent des heures. Des ordinateurs portables ouverts. Des câbles qui couraient d’une prise à l’autre. Des verres de thé refroidis qu’on oubliait de boire. Sur chaque écran, les mêmes images : une grande place, des drapeaux, une foule qui criait en arabe un mot que tout le monde comprenait.
— Regardez ça, dit Yassine. Regardez-moi ces visages.
Il avait trente-deux ans, un col de chemise mal repassé et des lunettes qu’il remontait toutes les trois minutes. Il avait étudié en France, il en était revenu convaincu que le journalisme pouvait changer le monde, et il n’avait toujours pas trouvé le moyen de le prouver.
— Si cela a été possible là-bas, dit-il, pourquoi pas ici ?
— Parce qu’ici, dit Hamza, on a déjà trop de cafés.
Quelques rires. Hamza avait vingt-trois ans et un blouson trop léger pour la saison. Il parlait fort, bougeait beaucoup, ne tenait jamais en place. Il avait déjà participé à trois manifestations, et il comptait participer à toutes les autres.
— Je suis sérieux, dit Yassine. Je vais lancer un journal numérique. Pas un site, un vrai journal. Des enquêtes. Des vidéos. Du débat. Avec n’importe qui qui a quelque chose à dire.
— Avec quel argent ? demanda une voix calme.
Salma n’avait presque pas parlé depuis une heure. Elle avait vingt-huit ans, une petite caméra posée près de sa tasse, et cette manie de regarder les gens pour de bon. Elle filmait déjà. Pas pour montrer. Pour garder.
— On trouvera, dit Yassine.
— On trouve toujours, dit un homme qui n’avait pas encore ouvert la bouche.
Mourad était le plus âgé de la table, trente-cinq ans, et le plus à l’aise. Il portait une veste qui n’était pas celle d’un militant. Il sourit à Yassine, d’un sourire qui donnait envie de croire tout ce qu’il dirait ensuite.
— Ce n’est pas l’argent le problème, dit-il. C’est de savoir à qui on le demande. Et ce qu’on lui donne en échange.
— Je ne donne rien, dit Yassine.
— On donne toujours quelque chose.
Adil, au bout de la table, leva les yeux de son écran. Vingt-six ans, la voix posée, un militant que personne ne connaissait encore. Il lisait depuis une heure un texte sur la justice transitionnelle, et il trouvait les autres un peu bruyants.
— Le vrai problème, dit-il, c’est de savoir ce qu’on veut. Pas ce qu’on refuse.
— On veut tout, dit Hamza.
— On ne peut pas vouloir tout.
— Pourquoi pas ?
Kamal, assis à côté d’Adil, ne dit rien. Il tournait sa cuillère dans un verre vide, avec ce sourire un peu moqueur de ceux qui regardent la scène de côté. Il avait compris depuis longtemps que le café de ce soir coûterait plus cher que le thé de ce midi, et il avait vérifié ses poches deux fois.
— Et moi, je veux un film, dit Salma. Un vrai. Sur eux.
Elle désigna les écrans, puis la salle, puis la rue derrière la vitre.
— Sur nous.
Personne ne releva. Ils étaient trop occupés à parler en même temps. Chacun avait un projet, une urgence, une idée qu’il croyait unique. Yassine voulait un journal. Hamza voulait une manifestation. Salma voulait des images. Mourad voulait trouver des investisseurs et ne le disait pas tout à fait. Adil voulait comprendre. Kamal voulait que ses amis aient raison.
Tous se croyaient en train d’entrer dans l’Histoire.
Le garçon qui servait les cafés passa entre les tables, plateau en équilibre. Il posa deux verres de thé, ramassa trois tasses vides, tendit une addition à quelqu’un qui ne la regarda pas. Il disparut derrière le comptoir. Personne ne retint son prénom. Personne ne l’avait jamais demandé.
À deux tables de là, un homme était assis seul.
Il ne prenait aucune note. Il n’utilisait aucun téléphone. Il avait commandé un café noir, qu’il ne buvait presque pas. Il écoutait. Simplement. Son regard ne se posait sur aucun visage, et pourtant il semblait tous les connaître.
Ceux qui connaissaient ce genre d’hommes auraient dit : un hnech, comme le serpent. Personne, à cette table, ne connaissait encore ce genre d’hommes.
Dehors, la pluie continuait de tomber. Elle ne tombait pas fort. Elle tombait avec patience.
Sur la grande table, Yassine répéta, plus bas, pour lui-même :
— Si cela a été possible là-bas…
L’homme seul reposa sa tasse. Il se leva sans bruit, laissa un billet sur la table, et sortit sous la pluie.
Le fil · Février 2011 : six jeunes rêvent d’un journal, d’un film, de manifestations. Seul au fond du café, un homme écoute sans prendre de notes.
Pour y réfléchir · Qui, à cette table, ne dit pas tout ce qu’il veut vraiment ? Et que cherche l’homme au café noir ?
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Hay El Bahr · Chapitre 4 — Le Terrain de foot
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 4/46
Hay El Bahr, juin 2004
Le jour où Khadija apprit qu’elle avait son baccalauréat, le quartier sentait la lessive, la sardine grillée et la mer.
Elle l’apprit au lycée, sur une liste collée à la porte, entre deux épaules qui se poussaient. Son nom était là, le sien, écrit à la machine, sans faute. Elle le lut trois fois. Puis elle sortit sans rien dire à personne et se mit à marcher. Elle était la première de la famille. Son père, menuisier, savait signer mais lisait lentement. Sa mère avait appris ses lettres à quarante ans, en cachette, avec les cahiers de ses enfants.
Elle prit le chemin le plus long, celui qui passait par le terrain.
C’était un grand rectangle de terre battue, coincé entre le mur de la blanchisserie et la route qui descendait vers les rochers. Deux poteaux de fer tordus faisaient office de buts. Des pêcheurs à la ligne s’installaient derrière, sur le muret, et jugeaient les matchs sans quitter leurs cannes des yeux. Quand le ballon atterrissait chez eux, ils le renvoyaient d’un coup de pied paresseux et sans un mot.
Ce soir-là, on jouait.
Elle s’assit sur le muret, un peu à l’écart, et regarda.
Il y avait Kamal, au milieu du terrain, qui parlait plus qu’il ne courait. Il commentait chaque action, imitait la voix des commentateurs, se faisait huer et applaudir en même temps. Tout le monde l’aimait. Il avait cette qualité qu’on remarque rarement chez les gens qui rient beaucoup : il ne laissait jamais personne seul.
Il y avait Mourad, sur le côté, qui ne jouait presque jamais. Il avait dans les vingt-huit ans, déjà un travail dont personne ne savait rien, et une façon de se tenir au bord des choses comme s’il en lisait le prix. C’est lui qui organisait les tournois. C’est lui qui tenait un petit carnet noir où il notait qui devait quoi à qui, qui avait prêté, qui avait promis. Il ne criait jamais. On l’écoutait.
Il y avait Adil.
Adil jouait mal. Il le savait, il s’en moquait. Il avait ce visage de garçon qui pense à autre chose, même pendant qu’il court. Elle le connaissait depuis toujours. Ils avaient grandi dans la même rue, à quatre portes d’écart. Elle avait vu sa mère étendre le linge sur le toit chaque matin, les draps blancs claquant contre le ciel comme des voiles. Elle avait vu Adil lire sous le lampadaire quand l’électricité coupait chez lui.
Elle repensa, en le regardant courir, à l’année du bac, qui n’avait pas été une année mais une seule longue maison.
Les révisions se faisaient chez les uns et chez les autres. Le lundi chez Kamal, dont la mère servait le thé sans demander qui avait faim. Le mardi chez Khadija, où il fallait baisser la voix à cause du père, qui rabotait même la nuit. Le mercredi chez Adil, sur le toit, entre les draps. Les portes n’étaient jamais fermées. On entrait sans frapper, on laissait ses chaussures au seuil, on trouvait sa place sur un tapis, un lit, une marche d’escalier. Les mères se mêlaient de tout, nourrissaient tout le monde, corrigeaient des devoirs de maths qu’elles n’avaient jamais faits avec l’autorité de professeures d’université. Il n’y avait pas de portes à Hay El Bahr. Il y avait des seuils.
On révisait devant des berrads de thé à la menthe, trois théières pour six cahiers, et du sfenj de chez El Fassi, enfilé sur une feuille de palmier, encore brûlant, qui laissait sur les cahiers de philosophie des taches de graisse qu’on appelait les annotations du jury. La queue chez El Fassi servait de baromètre. Quand elle dépassait dix mètres, on savait qu’il y avait eu un enterrement, un mariage ou une décision du gouvernement.
C’était aussi l’année de Ssi Lahlou. Le professeur de philosophie était un homme maigre, en veste de velours râpée, qui entrait en classe en posant une question au lieu de dire bonjour. Il ne faisait pas de politique. Il faisait pire : il faisait penser. Il prêtait des livres, jamais les mêmes à deux élèves, avec une patience de jardinier. À Adil, il avait donné des essais sur la justice. À Kamal, un roman drôle sur la prison, et Kamal avait ri aux larmes sans voir venir la suite. À elle, des recueils de poèmes qu’elle n’avait jamais osé avouer lire.
Mme Chraïbi, qui enseignait les sciences sociales, faisait l’inverse avec la même efficacité : elle donnait des chiffres. Combien de familles par pièce dans le quartier. Combien d’enfants quittaient l’école à douze ans. Elle les envoyait mener des enquêtes dans les ruelles, un carnet à la main, comme de petits sociologues. Ils revenaient bouleversés, et fiers.
Ni l’un ni l’autre ne recrutait. C’était la beauté et le danger de l’affaire. Un jour, après un cours, Ssi Lahlou avait dit à Adil, comme en passant : « Il y a une association à Bouchentouf qui cherche des bras pour l’alphabétisation. » Quelques semaines plus tard, Mme Chraïbi avait mentionné un ciné-club à Derb Ghallef, puis une maison de jeunes à Ben M’Sick qui avait besoin de quelqu’un pour tenir la bibliothèque. Chaque porte ouvrait sur une autre. Les élèves n’y voyaient que des occasions d’être utiles. Les adultes derrière ces portes y voyaient des militants en puissance, et savaient attendre.
C’est ainsi qu’on entrait en politique à Hay El Bahr : sans le savoir, par la bibliothèque.
Khadija, elle, n’avait pas suivi. Elle avait préféré les cahiers. Adil avait tout accepté.
Le ballon roula jusqu’à ses pieds. Elle le renvoya sans se lever.
— Tu as joué au foot dans une autre vie, toi, lança Kamal en riant.
— Non, dit-elle. J’ai surtout regardé.
À la fin du match, tout le monde vint se laver le visage à la fontaine. Adil la repéra sur le muret. Il hésita, puis il s’approcha en s’essuyant les mains sur son short.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— La liste.
Elle haussa une épaule.
— Je l’ai.
Il sourit. Un sourire entier, sans calcul, comme on en voit rarement.
— Je savais.
Il fouilla dans son sac et en sortit un cahier d’écolier, couvert de papier kraft, noirci de son écriture serrée.
— Tiens. Je l’ai fini hier. Ce sont des notes sur des livres. Ça te servira à la fac.
Elle prit le cahier. Il pesait presque rien. Elle sentit qu’il pesait beaucoup.
— Je te le rendrai, dit-elle.
— Garde-le.
Ils restèrent un instant à regarder les pêcheurs. Aucun des deux ne dit ce qu’il ne dirait pas pendant vingt ans.
— Tu rentres ? demanda-t-il.
— Oui.
— Je t’accompagne.
Ils firent le trajet à pied, sans se presser, avec la mer qui s’éloignait derrière eux. Devant le café Al Manar, Mourad leur fit un signe de la main, depuis une table où il comptait quelque chose sur ses doigts. Devant l’épicerie de Ssi Hmida, Kamal leur cria une blague que le vent emporta. Ils passèrent sous les fenêtres, devant les linges, entre les odeurs.
Arrivée devant sa porte, elle se retourna.
— Merci pour le cahier.
— De rien.
Il resta un moment, les mains dans les poches, puis s’éloigna en sifflotant faux.
Elle monta l’escalier, entra dans la chambre qu’elle partageait avec ses sœurs, et posa le cahier sur son lit. Elle l’ouvrit à la première page. Elle lut une ligne, puis une autre. Dehors, les voix du terrain montaient encore, mêlées au ressac.
Elle ne le rendit jamais.
Elle le rangea au fond d’un tiroir, à côté de sa liste de résultats pliée en quatre. Sans savoir pourquoi, elle se dit qu’il y avait des choses qu’on doit garder, simplement parce que le monde ne les gardera pas.
Le fil · Retour en 2004, avant tout : le quartier, les révisions dans toutes les maisons, les professeurs qui ouvrent des portes. Adil offre son cahier à Khadija, qui ne le rendra jamais.
Pour y réfléchir · Que contient ce cahier gardé vingt ans ? Et qui attendait, derrière les portes que les professeurs ouvraient ?
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Hay El Bahr · Chapitre 5 — Le Sfenj
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 5/46
Hay El Bahr, été 2006
À Hay El Bahr, le bonheur sentait l’huile chaude.
Il commençait à cinq heures du matin, devant la petite échoppe de El Fassi, un cube de planches et de tôle peint en vert qu’on ne remarquait pas, sauf quand la file dépassait dix mètres. Alors on savait. Il y avait eu un enterrement, un mariage, ou une décision du gouvernement. Ce samedi-là, la file faisait quatorze mètres, ce qui voulait dire tournoi.
Kamal attendait son tour, les mains dans les poches, vingt et un ans, un tee-shirt trop grand et des projets dont aucun ne rapportait. Devant lui, une grand-mère, un ouvrier de la blanchisserie, deux gamins qui se disputaient une pièce de dix dirhams en la lançant en l’air. Au fond de l’échoppe, El Fassi plongeait ses boules de pâte dans l’huile, d’un geste de prestidigitateur, les retournait avec une baguette en roseau, les enfilait sur une feuille de palmier par chapelets de dix.
— Quatre, Ssi El Fassi, dit Kamal quand vint son tour.
— Trois, par client.
— C’est jour de tournoi.
El Fassi leva les yeux. Il avait des bras de forgeron, un tablier sans âge, et le visage d’un homme qui avait compris très tôt que sa tâche n’avait pas de fin.
— Le jour du tournoi, dit-il enfin, la limite saute. Je donne ce que tu peux porter.
Il lui tendit deux chapelets, que Kamal serra contre sa poitrine comme un bébé. Il sortit, la graisse déjà sur les doigts, en riant tout seul, et se mit à courir vers le terrain.
· · ·
La Coupe de la Mer était la plus ancienne compétition du quartier, ce qui voulait dire qu’elle avait trois ans. Mourad l’avait inventée.
Il se tenait au bord du terrain, le carnet noir à la main, en chemise blanche, aussi à l’aise qu’un notaire dans un mariage. Les équipes s’étaient formées selon les métiers. Les Blanchisseurs, en maillots roses lavés à la va-vite. Les Pêcheurs, en pantalons relevés jusqu’aux genoux. Les Garagistes, avec des taches indélébiles aux coudes. Et les Sans-Équipe, un mélange de cousins, de collégiens et de chômeurs qui avaient en commun de ne jamais gagner.
Le trophée trônait sur une caisse de bière retournée : un tuyau de plomberie peint en bronze, surmonté d’un dauphin en plastique. Personne ne savait d’où venait le dauphin.
— Mourad, murmura Kamal en lui tendant un sfenj encore fumant. On parie combien ?
— En sucre.
— En sucre ?
— Ici, on parie en kilos. Les billets, ça se perd. Le sucre, ça se mange.
Il sourit et nota quelque chose dans son carnet. Il était le seul adulte du quartier à qui personne ne devait plus de deux jours d’avance. On le disait sévère. On disait surtout qu’il tenait ses comptes à la ligne près, et qu’on pouvait dormir tranquille.
Sous un figuier, au bord du terrain, Adil lisait, assis par terre, le dos contre le tronc, indifférent aux cris. À côté de lui, Khadija, un berrad de thé à la menthe dans une main et un plateau de verres dans l’autre, servait les spectateurs avec un sérieux d’élève surveillante. De temps en temps, elle levait les yeux, vérifiait que le livre était toujours tenu, que la page tournait, puis reprenait son service.
— Il n’a pas vu un seul but, dit Kamal en s’asseyant près d’eux.
— Il en a vu un, dit Khadija.
— Lequel ?
— Celui de la page quarante-deux.
Adil ne releva pas la tête. Il sourit en tournant la page.
· · ·
Le match commença à neuf heures, sous un ciel d’un bleu impeccable. Lalla Zhor, la veuve du quatrième étage, avait sorti une chaise sur son balcon et distribuait des conseils tactiques, à pleine voix, à des joueurs qui ne les écoutaient pas.
Kamal avait pris position sur un muret, une bouteille d’eau en guise de micro, et commentait.
— Mesdames et messieurs, bonsoir, ou plutôt bonjour. Nous sommes en direct du stade historique de Hay El Bahr, devant quatre cent mille spectateurs, dont trois cent quatre-vingt-dix mille qui n’ont pas payé leur place. Les Blanchisseurs, en rose, mènent un à zéro. On peut dire que leur jeu est propre.
Le public rit. Les Pêcheurs égalisèrent sur une erreur de la défense. Kamal prit une voix de speaker national, grave, ému.
— Et c’est l’égalisation. L’égalisation, mesdames et messieurs, c’est ce qui arrive quand la mer décide de ne plus attendre.
Un Garagiste dégagea le ballon d’un coup de pied sauvage. Le ballon monta, décrivit une courbe majestueuse, passa au-dessus du muret, du mur de la blanchisserie, de la route, des rochers, et plongea dans la mer sans éclaboussure.
Il y eut un silence.
— Et le ballon, dit Kamal avec solennité, dans un geste de maturité, choisit la mer.
Le terrain explosa de rire. Un gamin d’une dizaine d’années, en caleçon, courut vers les rochers, plongea, nagea, revint avec le ballon sous le bras, trempé et triomphant. On l’applaudit comme un héros national.
· · ·
Un Hadj en uniforme apparut vers onze heures, sur le bord de la route, un carnet à la main. Il venait, expliqua-t-il, pour un contrôle de rassemblement. Il regarda le terrain, les équipes, le dauphin en plastique. Il demanda s’il y avait une autorisation. Mourad répondit qu’il y avait un tournoi.
Le Hadj nota quelque chose, s’assit sur le muret, tendit la main. Kamal lui donna un sfenj. Il le mangea en silence. Il en demanda un deuxième.
À la mi-temps de la finale, il était toujours là. Quand l’arbitre improvisé, un oncle de la blanchisserie, déclara forfait pour cause de rhumatismes, ce fut le Hadj qui se leva.
— Je n’ai pas de sifflet, dit-il.
Un enfant lui tendit une petite flûte en plastique orange, qu’il gardait dans sa poche depuis la fête de l’école. Le Hadj la mit à ses lèvres. Il siffla, un son aigu et ridicule, qui fit hurler de rire tout le quartier.
Il arbitra le penalty de la finale avec un sérieux absolu, le dos droit, les deux bras levés, comme un homme qui sait que l’Histoire le regarde. Le tir fut manqué. Les Pêcheurs gagnèrent. Le dauphin changea de mains. On aurait dit un jugement de Salomon sous un figuier.
— Bien joué, dit Mourad au Hadj en lui serrant la main. Vous reviendrez l’an prochain ?
— Si l’autorisation est en règle, dit le Hadj avec un grand sourire.
· · ·
Le soir, il y eut un mariage sur les toits.
Celui de la nièce de Lalla Zhor, qui épousait un garçon de la blanchisserie, devant deux cents invités répartis sur trois immeubles reliés par des planches. Il y avait des tapis étendus sur le ciment, des tables de fortune, des berrads fumants posés sur des réchauds, des plateaux de gâteaux au miel. Des enfants couraient entre les antennes. Le tambour battait sans s’arrêter, un rythme patient, très ancien.
Kamal dansa. Il dansa mal, avec une conviction totale. Il saisit Adil par le bras, l’entraîna au milieu du cercle, le fit tourner deux fois avant qu’il retrouve son livre. Adil rit, un rire sans calcul, la tête rejetée en arrière.
— Lis-nous quelque chose, dit Kamal en le lâchant.
— Je ne sais rien par cœur.
— Alors invente.
Adil réfléchit. Il regarda la mer, très loin, avec ses lumières de bateaux. Il dit quelques mots, à voix basse, d’une phrase qu’il ne pourrait jamais redire, qui parlait de linge au vent et de mains qu’on ne sait pas lâcher. Personne n’applaudit tout de suite. Puis tout le monde le fit, très fort.
Khadija, de l’autre côté du cercle, tenait un plateau de thé. Elle ne dit rien. Elle regardait Adil comme on regarde quelque chose qu’on a décidé de ne pas demander.
Mourad s’était éloigné, au bord du toit, une cigarette à la main. Il contemplait le quartier d’en haut : les toits, les fils à linge, les fenêtres allumées. Il comptait. Il comptait toujours, par habitude, comme d’autres prient. Kamal le vit de loin et ne pensa à rien.
· · ·
Quand la fête s’apaisa, Kamal monta jusqu’à la terrasse la plus haute, celle de la blanchisserie, un sfenj froid à la main, resté du matin. Il s’assit sur le muret, les jambes dans le vide.
En bas, le terrain de foot dormait sous la lune, avec ses poteaux tordus, son dauphin oublié sur une caisse. Les pêcheurs étaient revenus, des lampes à pétrole accrochées à leurs cannes. On entendait la mer, qui n’avait rien perdu du match.
Il pensa à tout ce qui s’était passé en une journée. Un ballon sauvé, un Hadj arbitre, un mariage, une phrase qu’Adil avait faite sans la savoir. Il pensa que c’était cela, le bonheur : ne pas savoir qu’on le vit.
Il mordit dans le sfenj. Il était froid, un peu gras, un peu sucré. Il était parfait.
Il ignorait que le bonheur a un prix au mètre carré.
Le fil · Été 2006 : un tournoi, un Hadj arbitre, un mariage sur les toits. C’est le bonheur, et Mourad, carnet noir en main, en tient déjà le compte.
Pour y réfléchir · Que comptait Mourad, ce soir-là, au bord du toit ?
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Hay El Bahr · Chapitre 6 — La Rédaction
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 6/46
Casablanca, mars 2011
La lettre de démission tenait en trois lignes. Yassine l’avait réécrite onze fois pour qu’elle n’en ait pas davantage.
Il la posa sur le bureau du rédacteur en chef, un homme de cinquante-huit ans qui avait survécu à tous les ministres et à tous les changements de maquette. Le rédacteur la lut sans bouger les sourcils. Il la relut. Puis il enleva ses lunettes et le regarda longuement.
— Tu as une famille, Yassine.
— Je sais.
— Un loyer. Un salaire qui tombe le vingt-cinq. Une carte de presse qui ouvre des portes.
— Je sais.
— Et tu veux faire quoi ?
— Un journal en ligne. Indépendant.
Le rédacteur eut un sourire qui n’avait rien de méchant. C’était celui de quelqu’un qui a déjà entendu cette phrase, et qui sait comment elle finit.
— Indépendant de qui ?
Yassine ne répondit pas. Il n’avait pas encore la réponse. Il avait seulement l’intuition que c’était maintenant ou jamais.
· · ·
Sa femme l’attendait dans la cuisine. Elle avait préparé une soupe, qu’elle n’avait pas touchée. Il comprit en entrant qu’elle savait déjà.
— Tu l’as fait.
— Oui.
Elle resta longtemps debout, la main sur le dossier d’une chaise. Elle était belle comme les gens qui ont cessé d’espérer qu’on le remarque.
— Réfléchis encore, dit-elle. Je t’en supplie. Pas pour moi. Pour nous.
Yassine voulut la prendre dans ses bras. Elle recula d’un pas, doucement.
— Si nous n’essayons pas maintenant, dit-il, nous ne le ferons jamais.
— Tu dis nous, répondit-elle. Mais c’est toi qui essaies.
Il ne trouva rien à répondre. Elle ramassa le bol de soupe, le vida dans l’évier, et alla se coucher sans lumière.
· · ·
Le local de la rédaction était un appartement au troisième étage d’un immeuble du Maârif, sans ascenseur, avec une odeur d’humidité et une connexion qui s’évanouissait chaque fois qu’on faisait chauffer de l’eau. Il y avait un matelas dans un coin, pour les nuits trop longues, et des câbles qui couraient le long des plinthes comme des racines.
Ils étaient quatre ce premier matin. Salma, qui testait un micro en parlant à voix basse. Un jeune développeur qui ne disait jamais son nom entier. Une étudiante en droit qui voulait écrire sur les prisons. Et Yassine, debout au milieu de la pièce, un carnet à la main, qui répétait pour lui-même les mots d’un site qui n’existait pas encore.
Mourad arriva vers onze heures.
Il entra sans frapper, comme s’il avait toujours eu la clef, avec deux cafés dans des gobelets en carton et une chemise de plastique bleu sous le bras. Il posa un café devant Yassine, sans demander s’il en voulait.
— Alors, la rédaction la plus pauvre du royaume ?
— La plus libre, corrigea Salma sans lever les yeux.
Mourad rit. Il fit le tour de la pièce, regarda les murs nus, le matelas, l’ordinateur posé sur une pile de dictionnaires.
— Vous allez tenir trois mois, dit-il. Après, il faudra payer le loyer, les serveurs, les voyages, les logiciels, les déplacements. Les idées coûtent cher.
— On trouvera.
— Justement.
Il ouvrit la chemise bleue et en sortit une brochure sur papier glacé. Yassine la prit. En couverture, un logo discret : un globe stylisé, fait de lignes fines qui se croisaient. Dessous, un seul mot.
Atlas.
— C’est quoi ?
— Un programme, dit Mourad. Pour les jeunes médias. Formation numérique, ateliers d’écriture, bourses, matériel, accès à des serveurs sécurisés. Il y a même des voyages, pour rencontrer des confrères en Europe. Le tout financé officiellement pour soutenir l’innovation médiatique.
Yassine feuilleta. Des photos de jeunes gens souriants autour de tables claires. Des mots qu’on aime lire : indépendance, innovation, citoyenneté, avenir.
— Qui finance ?
— Des fonds. Des partenaires. Des gens qui croient en vous.
— Quel genre de gens ?
Mourad haussa les épaules, avec cette légèreté étudiée dont il avait le secret.
— Le genre qui n’a pas besoin de vous connaître pour vous aider.
Yassine garda la brochure en main un moment trop long. Quelque chose, tout au fond de lui, murmura une phrase qu’il avait entendue au café, quelques semaines plus tôt : On donne toujours quelque chose.
Puis il regarda la pièce. Le matelas. Les câbles. Le loyer qu’il ne pourrait pas payer. Salma, qui le fixait sans rien dire. Il pensa à sa femme, couchée dans le noir.
— Où est-ce qu’on s’inscrit ? demanda-t-il.
Mourad sourit.
— J’ai le formulaire.
Il sortit une deuxième feuille de la chemise bleue. Elle était déjà remplie à moitié, avec leurs noms.
Le fil · Mars 2011 : Yassine quitte son poste pour fonder un journal. Mourad lui présente Atlas, un programme généreux, avec un formulaire déjà à moitié rempli à leurs noms.
Pour y réfléchir · Qui avait rempli la moitié du formulaire avant même qu’on en parle ?
Hay El Bahr · Chapitre 7 — La Rue
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 7/46
Casablanca, un dimanche de mars 2011
La foule ne ressemblait pas à ce que Salma avait imaginé.
Elle avait cru voir un fleuve, un seul corps avançant d’un seul mouvement. Elle découvrit des centaines de gens séparés, chacun avec sa peur, son pas, ses chaussures, son histoire. Un vieux monsieur en djellaba grise qui portait une pancarte à l’envers sans le savoir. Deux étudiantes qui se tenaient par la main, riant trop fort. Un père avec son fils sur les épaules, qui demandait à voix basse si c’était bientôt fini.
Elle filmait. Elle filmait les visages, pas les slogans.
· · ·
Yassine, lui, courait.
Il courait d’un groupe à l’autre avec son carnet à la main, cherchant un syndicaliste qu’il avait promis à son rédacteur d’interviewer, et qui n’était pas là. Ou qui était là mais qu’il ne reconnaissait pas. Les gens se déplaçaient trop vite pour qu’il puisse vérifier une identité. Il notait quand même. Il notait des phrases, des bribes, des fragments d’un pays qui se parlait enfin à voix haute.
— Excusez-moi, vous êtes qui ?
— Je suis quelqu’un qui est venu, répondit un homme sans s’arrêter.
Yassine écrivit la phrase. Il la trouva belle. Il se demanda si elle suffirait.
· · ·
Hamza, lui, ne courait pas. Il marchait en tête, un peu en avant des autres, la gorge brûlée par les slogans. Il avait crié si fort depuis une heure qu’il ne reconnaissait plus sa propre voix. Elle lui paraissait venir de quelqu’un d’autre, de plus grand que lui.
— Liberté, dignité, justice !
Les mots entraient dans sa poitrine et en ressortaient comme du feu. Il se sentait invincible. Pour la première fois de sa vie, il n’avait pas peur de ceux qui avaient peur de lui.
· · ·
À l’avant du cortège, une camionnette Honda blanche, cabossée, roulait au pas, et des jeunes y tenaient le haut-parleur.
Personne ne savait à qui elle appartenait. On disait : à la tante de quelqu’un. Tout le monde avait une tante.
Ilyass, vingt ans, debout sur le plateau, les bras en croix, chantait plus qu’il ne criait. Anouar, au volant, klaxonnait en mesure avec des airs de chef d’orchestre. Le klaxon, pour une raison que personne n’avait jamais éclaircie, jouait les premières notes de La Cucaracha. Zineb distribuait des tracts par la vitre, d’une main tremblante et gracieuse. Et Hind, dix-neuf ans, un foulard rouge autour du cou, tenait le micro comme on tient un bouquet de mariée : très droite, très sérieuse.
— Dégagez ! lança-t-elle.
— Dégagez ! répondit la foule.
— Le pouvoir au peuple !
— Le pouvoir au peuple !
La batterie du haut-parleur couina, un sifflement horrible, et les premiers rangs se bouchèrent les oreilles en riant. Ilyass reprit à pleins poumons, sans micro, avec une voix qui n’appartenait à aucun parti. Le cortège rugit. Pendant quelques secondes, on aurait cru que la ville entière avait la même voix.
Salma les filma un instant, et les trouva beaux. Cela ne l’empêcha pas de se demander où ils dormaient, ce qu’ils mangeaient, et qui payait l’essence.
· · ·
Pendant ce temps, à trois rues de là, dans un café presque vide, Mourad buvait un thé à la menthe en face d’un homme en costume gris.
L’homme parlait un français sans accent, mais pas tout à fait natif. Il avait posé sur la table un téléphone retourné, une carte de visite qu’il ne tendait pas, et un sourire d’une politesse parfaite.
— Vous connaissez beaucoup de monde, ces jours-ci, dit-il.
— Je connais ceux qui comptent, répondit Mourad.
— C’est précieux.
— Tout dépend de ce qu’on en fait.
À travers la vitre, on entendait au loin le grondement du cortège, comme un orage qui se promène. Aucun des deux ne tourna la tête.
· · ·
Le cortège s’étrangla soudain au carrefour.
Salma sentit la poussée avant de la voir. Un mouvement de recul, puis d’avancée, puis les corps qui se pressaient sans raison. Elle serra sa caméra contre elle. Devant, une jeune femme perdit l’équilibre. Elle portait un manteau trop beau pour une manifestation, des bottines blanches, et une expression de pure surprise, celle de quelqu’un qui n’a jamais été bousculé de sa vie.
Elle tomba.
Hamza se retourna au bruit. Il hésita une seconde, pas plus. Puis il fendit les épaules, attrapa le bras de la jeune femme, la releva d’un seul geste.
— Ça va ? cria-t-il par-dessus le vacarme.
— Oui… oui, ça va.
Elle avait les joues rouges et les yeux brillants. Elle ne savait pas si c’était la peur ou autre chose. Elle regardait ce garçon trop maigre, au blouson trop léger, qui la tenait encore par le coude comme s’il avait oublié de la lâcher.
— Merci.
— De rien. Je m’appelle Hamza.
Elle sourit. Elle ne dit pas son nom. Elle dit seulement :
— J’avais peur que ce soit plus violent.
— C’est pas fini, dit-il en riant.
Ils restèrent un instant face à face, au milieu de la foule qui les contournait comme l’eau contourne une pierre. Puis un nouveau mouvement les sépara. Elle disparut dans la marée. Il ne la revit pas ce jour-là.
Mais Salma, à dix mètres, avait tout filmé. Elle ne l’avait pas voulu. Son objectif avait glissé vers eux par hasard, ou par cette obstination de l’œil à capter ce qui ne se reproduit pas. Elle regarda l’écran de contrôle. Deux visages, une main, un regard.
Elle ne supprima pas le fichier.
· · ·
Le soir, quand la foule fut dispersée et les rues redevenues des rues, Yassine s’assit sur un banc, dans une avenue calme, les doigts noircis d’encre. Il avait des pages de notes, aucune interview, et le sentiment confus d’avoir assisté à quelque chose de plus grand que lui.
Salma le rejoignit. Elle s’assit sans un mot.
— Tu as filmé ?
— Beaucoup.
— Et ?
Elle réfléchit.
— Je ne sais pas encore ce que j’ai.
Ils restèrent là, côte à côte, dans la lumière orange des lampadaires. Autour d’eux, la ville reprenait son souffle. Quelque part, une radio diffusait une chanson de variété. Un chat traversa la rue.
— Si cela a été possible là-bas, dit Yassine.
Elle ne répondit pas. Elle observait ses mains, qui tremblaient encore un peu. Elle se demanda, sans le dire, ce que l’Histoire faisait de ceux qui la filment.
Le fil · Première grande marche, camionnette Honda en tête. Salma filme sans savoir ce qu’elle garde, et Mourad boit le thé en face d’un homme en costume gris.
Pour y réfléchir · De quoi parlent Mourad et l’homme en gris, pendant que les autres défilent ? Et quel visage Salma a-t-elle filmé sans le vouloir ?
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Hay El Bahr · Chapitre 8 — La Corniche
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 8/46
Casablanca, automne 2025
Chez Boubker, rien n’a changé depuis dix-huit ans, sauf les prix, et encore.
Le bar se cache au premier étage d’un immeuble de la rue Mustapha El Maâni, derrière une porte vitrée qu’on prendrait pour celle d’un cabinet d’assurances. Boiseries sombres, banquettes en skaï fatiguées, un ventilateur qui grince depuis le règne de quelqu’un. Salma y vient un jeudi par mois pour ne penser à rien. Elle commande une bière. Elle la boit à peine.
— Alors, madame la réalisatrice, dit Ssi Boubker en essuyant un verre qu’il a déjà essuyé. Toujours à filmer les gens qui ne veulent pas être filmés ?
— Toujours.
— C’est un beau métier. Chez moi, c’est l’inverse. Tout le monde veut être écouté, mais personne ne veut payer.
Il a soixante-trois ans, un gilet de laine boutonné de travers et la discrétion de ceux à qui on a tout confié. Dans ce bar, on a pleuré, juré, trahi, demandé en mariage et rompu, parfois dans la même soirée. Boubker sert. Il ne répète jamais.
Dans le coin, près de la fenêtre, un homme d’une cinquantaine d’années écrit dans un petit carnet à spirale. Il est là presque chaque soir. Il commande un jus d’orange, ce qui est déjà suspect dans un endroit pareil.
— Lui, murmure Boubker en suivant son regard, c’est le poète de la maison. Pour les anciens du quartier, c’est un hnech, comme le serpent : on ne l’entend jamais venir, et on sait toujours après qu’il était là. Il écrit tout ce qu’on dit. Il ne laisse jamais de pourboire. Il paraît qu’on le paie à la page.
— Et ça ne vous dérange pas ?
— Madame, dans ce pays, le plafond écoute, les murs ont des oreilles et les chaises prennent des notes. Moi, je sers des bières. C’est la seule chose qui n’a pas encore été nationalisée.
Elle rit malgré elle. Elle boit une gorgée. Son téléphone vibre sur la table.
Un numéro qu’elle n’a jamais effacé, même si elle n’a plus entendu cette voix depuis des années. Un message, une seule ligne.
Demain, six heures. La Corniche, devant le phare. Venez seule, venez à pied. Omar.
Omar Berrada. Un homme calme, patient, qui avait travaillé pour l’État puis cessé d’y travailler, sans que personne sache vraiment pourquoi. Elle relit le message. Elle le relit encore.
Dans le coin, le poète tourne une page.
· · ·
À cinq heures cinquante, la Corniche appartient aux pêcheurs et aux gens qui courent pour se punir.
Le vent vient de la mer, chargé de sel et de mazout. Des cannes à pêche forment une haie fragile le long du muret. Des joggeurs en survêtements fluo passent en soufflant, les écouteurs vissés aux oreilles, convaincus d’être seuls au monde. Salma marche les mains dans les poches, la caméra restée à la maison pour la première fois depuis des années.
Omar l’attend devant le phare.
Il a vieilli. Pas comme les autres, pas par le visage. Par la manière de se tenir, les épaules légèrement rentrées, comme quelqu’un qui porte depuis trop longtemps quelque chose de lourd et qui a cessé de s’en plaindre. Il tient un sac en plastique, avec une baguette qui dépasse.
— Du pain frais, dit-il en voyant son regard. À mon âge, c’est la meilleure façon de paraître innocent.
— Vous l’êtes ?
— Innocent ? Personne ne l’est, Salma. Mais certains ont meilleure mine.
Il sourit à peine. Ils marchent côte à côte, sans se presser. Un pêcheur ramène une sardine minuscule et la regarde avec une tristesse presque philosophique.
— Pourquoi moi ? demande-t-elle.
— Parce que vous avez gardé les images.
Il s’arrête. Il sort de sa poche une clé USB, noire, sans marque, qu’il pose dans la paume de Salma comme on pose une pièce de monnaie sur le seuil d’une église.
Elle baisse les yeux. Sur l’étiquette collée au capuchon, quelques lettres tracées au feutre.
ATLAS_FINAL.
— Je ne comprends pas.
— Vous comprendrez.
Il lui reprend doucement la main, la referme sur la clé.
— Vous avez toujours cru que vous étiez surveillés. La vérité est pire. Vous avez aidé à construire le système.
Le vent claque dans leurs vêtements. Un goéland crie, très haut. Salma ouvre la bouche pour dire quelque chose, n’importe quoi, un nom, une question.
Un groupe de coureurs surgit entre eux, bruyant, essoufflé, éclaboussant la lumière de leurs vestes jaunes. Quand il est passé, Omar n’est plus là.
Il y a seulement la baguette, posée sur le muret, encore tiède.
Le fil · Chez Boubker, Salma apprend ce que sont les Hnech. Au petit matin, à la Corniche, Omar Berrada, ancien homme de l’ombre, lui remet une clé marquée ATLAS_FINAL et disparaît : « Vous avez aidé à construire le système. »
Pour y réfléchir · Que voulait dire Omar : comment les victimes ont-elles pu « aider à construire » ce qui les surveillait ?
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Hay El Bahr · Chapitre 9 — La Morgue
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 9/46
Casablanca, deux jours plus tard
Le téléphone sonne à neuf heures douze. Numéro inconnu. Salma sait avant de décrocher.
— Madame Naciri ? Commissariat central. Vous êtes bien la dernière personne que monsieur Omar Berrada a contactée ?
Elle regarde par la fenêtre. Un camion de livraison bloque la rue, son chauffeur invective quelqu’un qui n’est pas là.
— Il m’a écrit, oui.
— Pouvez-vous passer ?
— Où est-il ?
— À la morgue, madame.
Un silence.
— Il lui est arrivé quoi ?
— C’est ce que nous aimerions comprendre avec vous.
· · ·
La morgue se cache derrière l’hôpital, dans un bâtiment que personne ne regarde jamais, par politesse. Odeur d’eau de Javel et de carton mouillé. Dans le couloir, des familles attendent, assises en rang sur des bancs en fer, avec cette dignité fatiguée que donne l’administration.
À l’accueil, un employé derrière une vitre ouvre un registre grand comme un missel.
— Lien de parenté avec le défunt ?
— Aucun.
— Ami ?
Salma réfléchit.
— Connaissance.
— Il n’y a pas de case « connaissance ». Il y a ami, collègue, voisin, créancier.
— Alors ami.
— Vous cochez « ami ».
Il lui tend un formulaire avec un stylo attaché par une ficelle.
— C’est pour éviter que les gens l’emportent, explique-t-il. Vous seriez surpris de ce que les gens emportent.
Elle coche. L’employé range le formulaire avec le soin d’un archiviste.
— Ici, dit-il en la regardant enfin, on n’a jamais de plaintes sur le service. La clientèle est d’une patience exemplaire.
Elle ne sait pas si elle doit rire. Elle sourit. Il semble satisfait.
· · ·
L’inspecteur, que tout le monde appellerait Hadj par prudence ou par ironie, l’attend dans un bureau minuscule, sans fenêtre, avec une plante verte en plastique qui a l’air plus fatiguée que lui. Quarante-cinq ans, veste froissée, cravate desserrée. Le genre d’homme qui a cessé depuis longtemps d’être surpris, et qui en est un peu triste.
— Chute du cinquième étage de son immeuble, dit-il sans préambule. Hier, vers quatre heures du matin.
— Il est tombé ?
— Ça, c’est la question.
Il ouvre un dossier mince.
— Trois hypothèses. Accident. Suicide. Ou « autre chose ». Le rapport est en cours de rédaction.
— Laquelle va gagner ?
L’inspecteur la regarde longuement. Il y a de l’humour dans ses yeux, mais un humour qui n’a plus la force de sourire.
— Celle qui fatiguera le moins de monde.
Il referme le dossier.
— Il vous a écrit : Corniche, six heures, venez seule. Vous y êtes allée ?
— Oui.
— Et ?
— Nous avons parlé du temps. Il m’a parlé de pain.
L’inspecteur hoche la tête, comme si c’était la réponse la plus raisonnable qu’on lui ait donnée de la semaine.
— On a trouvé trois baguettes dans son appartement. Fraîches. Il en achetait pour une armée, cet homme.
Salma ne dit rien. Dans la poche de sa veste, sa main s’est refermée toute seule sur un petit objet dur, noir, sans marque.
· · ·
On la conduit dans une pièce froide, tout en carrelage blanc. Un employé tire un tiroir métallique avec le grincement d’un meuble ancien qu’on ouvre à l’heure du déménagement.
Omar est là.
Il a l’air calme. Plus calme qu’à la Corniche. Son visage a perdu ce pli d’inquiétude qu’elle lui connaissait, et il a enfin l’air de quelqu’un qui n’a plus rien à cacher.
— C’est lui ? demande l’inspecteur.
— C’est lui.
— Merci.
Le tiroir se referme.
Dans le couloir, elle croise un petit garçon qui tient la main de sa mère, très droit, très sérieux, en chaussures de fête. Il la regarde passer. Elle lui sourit, par réflexe. Il ne répond pas.
Dehors, le soleil est insolent. Les voitures klaxonnent. Un vendeur de cacahuètes pousse son chariot sur le trottoir, indifférent à tout ce qui ne se grille pas.
Salma s’arrête devant la porte, respire.
Elle n’a rien dit à l’inspecteur. Elle ne sait pas encore pourquoi.
Dans sa poche, la clé pèse trois grammes. Elle n’a jamais rien porté de si lourd.
Son téléphone vibre dans sa main. Un message vient d’arriver, d’un numéro qu’elle a déjà vu s’afficher, il y a trois jours, un soir, chez Boubker. Celui d’Omar.
Si vous lisez ceci, je n’ai pas eu le temps de tout vous dire. N’ouvrez pas ce dossier sur un appareil qui s’est déjà connecté à quoi que ce soit. Et ne cherchez pas le numéro sept. Pas encore.
Elle lève la tête. Dans la rue, personne ne la regarde. C’est cela qui l’inquiète.
Le fil · Omar est mort, tombé d’un cinquième étage. Salma ne dit rien à la police, garde la clé, et reçoit un dernier message : « Ne cherchez pas le numéro sept. Pas encore. »
Pour y réfléchir · Accident, suicide ou « autre chose » ? Et qui est ce numéro sept qu’il vaut mieux ne pas chercher ?
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Hay El Bahr · Chapitre 10 — L'Atelier
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 10/46
Casablanca, 2011-2012
La formatrice s’appelait Mme Berthier, elle venait de Bruxelles, et elle croyait sincèrement au pouvoir des post-it.
L’atelier se tenait dans la salle Anfa d’un hôtel du centre, un vendredi matin, avec moquette bordeaux, climatisation polaire et un buffet de viennoiseries que Hamza avait attaqué dès l’ouverture, au nom du peuple. Une trentaine de jeunes journalistes, blogueurs et vidéastes occupaient des tables en U. Sur chacune, un bloc de papier, des stylos au logo du programme, et une boîte blanche.
— Dans chaque boîte, dit Mme Berthier avec un sourire de fée marraine, vous trouverez un téléphone neuf. Offert par Atlas. Pour que vous puissiez tester nos applications de travail collaboratif.
— On peut le garder ? demanda Hamza, la bouche pleine.
— Bien sûr.
— Alors je vais le tester très longtemps.
Rires. Salma ouvrit la sienne. Un appareil lisse, léger, d’une propreté presque indécente. Elle le retourna entre ses doigts, et ne ressentit pas la joie qu’elle aurait dû ressentir.
— Premier exercice, annonça la formatrice en distribuant des feuilles. La cartographie de votre écosystème. Vous écrivez les noms des personnes avec qui vous travaillez, vous leur attribuez une couleur : vert pour la confiance totale, orange pour la prudence, rouge pour les conflits. Cela nous aidera à mieux comprendre vos besoins.
Il y eut un silence studieux. Chacun se mit à dessiner des cercles et des flèches comme à l’école primaire.
Yassine remplit la feuille en entier, puis le dos, puis demanda une deuxième feuille. Salma n’écrivit presque rien. Elle ne dessinait pas ceux qu’elle filmait, par superstition. Hamza leva la main.
— Madame, je peux mettre ma famille ?
— Bien sûr.
— Mon oncle, je le mets en rouge. Conflit permanent. Héritage.
— Ce sont des choses qui arrivent, dit Mme Berthier avec compassion.
— Et mon voisin d’en face, en rouge aussi. Sa poule fait trop de bruit.
Le rire parcourut la salle. La formatrice prit des notes, avec la patience des gens qui ont tout prévu.
À l’autre bout du U, Mourad avait fini en dix minutes. Sa feuille était d’une beauté presque insolente : des noms alignés, des couleurs sobres, des liens tracés à la règle. Mme Berthier la prit, la lut, leva les yeux.
— Parfait, monsieur El Azhari.
— Merci, dit Mourad avec un sourire modeste. Je tenais à ce que ce soit utile.
· · ·
Le dimanche suivant, il y avait manifestation. Le samedi soir, on se réunissait.
Le local des camarades de la rue d’Agadir occupait un deuxième étage sans ascenseur, dans un immeuble dont la cage d’escalier sentait la soupe et la peinture. Une pièce principale, une cuisine minuscule, un balcon qui donnait sur des fils électriques. Quatorze personnes s’y entassaient, assises sur six chaises, trois cartons et un radiateur éteint. Quelqu’un avait apporté un thermos de thé. Un autre, un sac de pain.
— Camarades, commença Ssi Abdelkrim, qui présidait parce qu’il avait la voix la plus grave, nous devons d’abord décider de l’ordre du jour.
— On a déjà un ordre du jour, dit une jeune femme. Il est écrit.
— Je propose un point de procédure sur l’ordre du jour.
— Je propose qu’on propose après le thé.
Il y eut une discussion de vingt-cinq minutes sur le slogan principal. Faut-il un mot fort, un mot doux, un mot en arabe, un mot en amazigh, un mot qu’on peut crier sans s’étrangler ? Hamza proposa trois fois le même, avec des variantes. Quelqu’un s’endormit sur son carton, la bouche ouverte, avec une expression de paix profonde.
— Et si on est arrêtés ? demanda un étudiant, très pâle.
— On n’est pas arrêtés, dit Ssi Abdelkrim.
— Mais si.
— Alors qui garde le drapeau ? demanda Hamza.
— Et qui apporte les sandwichs ? ajouta quelqu’un.
— En cellule, dit Hamza avec un grand sérieux, c’est inclus. Je me suis renseigné.
Le rire fut sincère, un peu plus long qu’il n’aurait dû. Au fond de la pièce, dans l’ombre du balcon, Salma ne rit pas. Elle regardait l’ampoule nue au plafond, et se demandait pourquoi elle avait envie de l’éteindre.
Quand les groupes dépassaient trente personnes, on montait à Derb Omar, dans l’arrière-salle d’un magasin de tissus, où l’on parlait entre deux rouleaux de coton, sous le regard bienveillant d’un propriétaire qui ne posait jamais de question. Les murs y étaient plus épais, disait-on. Les oreilles, plus petites.
· · ·
Après la réunion, ils descendirent à Mers Sultan.
Chez Boubker, le samedi soir, c’était plein à craquer et personne n’y pensait au lendemain. La fumée montait au plafond en volutes patientes. Quelqu’un avait mis une chanson d’Oum Kalthoum qu’on n’écoutait pas vraiment, mais qu’on ne coupait pas. Boubker, plus jeune de quatorze ans mais déjà boutonné de travers, servit sans demander.
— Les révolutionnaires boivent à crédit, dit-il. Je le note dans mon cœur.
— Dans ton cœur, c’est ton meilleur coffre, dit Hamza.
— C’est le seul où personne ne va fouiller.
Ils s’installèrent à la grande table du fond, entre deux colonnes. Mourad paya la première tournée sans qu’on le lui demande.
— Je ne paie pas, dit-il quand Yassine protesta. J’investis.
— Dans quoi ?
— Dans votre bonne humeur. C’est la seule matière première qui ne dépend pas des importations.
On parla de tout. De la formatrice et de ses post-it. Du rédacteur en chef de Yassine, qui avait envoyé un message de condoléances au lieu de félicitations. De la femme du syndicaliste introuvable. Hamza fit l’imitation de Mme Berthier avec une voix de fée et un geste de baguette magique, et pendant cinq minutes la table fut une seule bouche qui riait.
À une table voisine, un jeune homme à lunettes, jus d’orange devant lui, écrivait dans un carnet à spirale.
— Lui ? dit Boubker en suivant le regard de Salma. Un étudiant en lettres. Il écrit un roman.
— Sur quoi ?
— Sur nous, sans doute. Tout le monde écrit sur nous.
On rit encore. Le jeune homme sourit sans lever les yeux, avec la politesse d’un client qui ne veut déranger personne.
Salma regarda son téléphone, posé près de son verre. Elle l’avait chargé à fond avant de sortir. L’écran affichait trente et un pour cent.
— Mon téléphone est en train de mourir, dit-elle.
— Il est jaloux, dit Hamza. Il voit que tu parles à d’autres.
— Il fait du sport, dit Yassine. C’est la saison.
— Il vient de l’atelier, dit Mourad en levant son verre. Il est trop bien élevé pour rester en veille.
La table éclata de rire. Salma sourit, par politesse. Elle posa le téléphone face contre la table, puis le retourna, puis le glissa dans son sac.
— Quelqu’un nous écoute, murmura-t-elle, mi-sérieuse, mi-moqueuse.
— Quelqu’un sait toujours avant nous, compléta Hamza avec une voix de film d’espionnage.
On rit encore plus fort. Boubker essuya un verre. Au fond de la salle, dans la fumée, le jeune homme referma son carnet, laissa quelques pièces sur la table et sortit.
Il ne laissa pas de pourboire.
Le fil · 2011-2012 : l’atelier d’Atlas distribue des téléphones neufs et fait dessiner à chacun sa « carte » de relations. Mourad rend la sienne en dix minutes. Le soir, chez Boubker, on plaisante : « Quelqu’un nous écoute. »
Pour y réfléchir · À quoi ont servi ces cartes, et ces téléphones offerts avec le sourire ?
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Hay El Bahr · Chapitre 11 — La Cuisine
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 11/46
Hay El Bahr, 2010-2012
À Hay El Bahr, les révolutions se préparaient au thé à la menthe, et c’était Khadija qui le servait.
Chaque soir, vers dix-neuf heures, l’appartement familial changeait de nature. Trois pièces où l’on mangeait, dormait et se disputait devenaient une salle de congrès. Son frère Driss, trente-trois ans, licencié de l’usine de textile après la fermeture de la chaîne de montage, ouvrait la porte comme on ouvre un parlement. Les camarades arrivaient un à un, en sandales ou en chaussures de ville, avec des dossiers sous le bras et des questions sur les lèvres.
Il y avait des syndicalistes licenciés qui parlaient du patronat comme d’un ancien beau-père. Il y avait un poète raté qui se disait en grève de rimes. Il y avait un étudiant inscrit en philosophie depuis onze ans, qui promettait de terminer sa thèse dès que le monde serait réglé. Il y avait des journalistes débutants, des militants plus ou moins fatigués, et parfois un étranger de passage, un sac à dos sur l’épaule et un enthousiasme si poli qu’on aurait voulu le protéger.
Les jours de grande manifestation, quand le local de la rue d’Agadir débordait ou que l’arrière-salle de Derb Omar fermait pour inventaire (les magasins de tissus ont aussi leurs bilans), tout ce monde se rabattait chez Driss. On s’asseyait par terre, sur le canapé, sur les marches du couloir. Le soir, il y avait trente-deux paires de chaussures dans l’entrée.
Sa mère les comptait.
— Chaque révolution, disait-elle en fouillant le placard, consomme trois kilos de sucre par semaine. Je voudrais qu’on le mentionne dans le programme.
· · ·
Khadija écoutait depuis la cuisine, la porte entrouverte, un plateau à la main.
Elle entendait des mots compliqués. Contradiction principale. Rapport de forces. Hégémonie. Elle entendait des récits de prison, qu’on racontait avec un frisson de fierté, comme des cicatrices de guerre. Elle entendait des rêves de grand soir, dits d’une voix si belle qu’elle n’osait pas respirer. Pour une jeune fille qui avait appris à lire dans des cahiers d’occasion, ces hommes avaient l’air de géants.
Puis, lentement, très lentement, elle observa.
Elle remarqua que celui qui parlait le plus de l’ouvrier n’avait jamais mis les pieds dans une usine. Que celui qui défendait les femmes interrompait toutes celles qui parlaient. Que celui qui jurait liberté se comportait en petit tyran avec la femme qui l’attendait, le soir, à la maison. Que celui qui promettait l’avenir à une fille avant de disparaître avait la même phrase pour toutes, avec la même pause au même endroit, comme un acteur qui connaît son texte.
Elle prit l’habitude de penser, sans le dire, une phrase qui revenait comme un refrain.
Ils aimaient davantage les idées que les êtres humains.
On la regardait peu. Quand on la regardait, c’était pour demander du sucre. L’un de ces hommes lui expliqua, un soir, qu’une femme émancipée ne devait pas croire aux sentiments. Il lui expliqua cela pendant quarante minutes, assis dans leur salon, un verre de thé à la main. Puis il repartit chez sa femme.
· · ·
Un dimanche de mars, après une manifestation que tout le monde appelait déjà historique avant même de savoir pourquoi, vingt-deux personnes envahirent l’appartement.
On débattait de savoir si la marche avait été un succès. Les uns disaient oui, parce qu’on avait été nombreux. Les autres disaient non, parce qu’on avait été trop nombreux pour s’entendre. Un troisième déclara que le véritable succès serait de comprendre pourquoi personne ne savait si c’était un succès. L’étudiant en philosophie hocha la tête avec une profondeur inquiétante.
Driss, au milieu du salon, ne parlait plus. Il avait un verre vide, des yeux rouges, et l’air de quelqu’un dont le discours s’était installé à sa place.
Khadija entra avec le plateau.
Elle posa les verres un à un. Personne ne la remercia. Elle resta une seconde debout, le plateau contre sa poitrine, et sentit quelque chose se détacher en elle, doucement, comme une pierre qui se descelle d’un mur.
— Vous parlez du pays depuis quinze ans, dit-elle.
La pièce se tut, par surprise plus que par respect.
— Avez-vous seulement aidé une seule famille de cette rue ?
Personne ne bougea.
— Connaissez-vous le nom de la veuve du quatrième étage ? Savez-vous combien de jeunes ont quitté l’école cette année dans ce quartier ?
Un des syndicalistes ouvrit la bouche, puis la referma. L’étudiant en philosophie regarda ses chaussures.
— Vous parlez des gens, dit-elle. Mais vous ne les regardez même plus.
Le silence dura longtemps. Quelqu’un finit par tousser. Un autre murmura : « Elle a raison », avec l’air de dire une phrase très juste dans une langue qu’il ne parlait pas. Driss se leva, gêné, passa la main dans ses cheveux.
— Ma sœur est fatiguée.
On changea de sujet. On revint à la contradiction principale, qui n’avait pas bougé.
Khadija sortit sans bruit. Elle monta sur le toit, où sa voisine étendait encore le linge d’un jour sans vent. La mer, au loin, ne se préoccupait de rien. Elle regarda longtemps les lumières du quartier, ces petites fenêtres jaunes derrière lesquelles chacun vivait sans programme.
Elle comprit ce soir-là qu’on pouvait aimer un pays sans aimer personne. Elle comprit aussi qu’elle n’avait pas le talent.
Quand elle redescendit, la cuisine était vide. Sa mère faisait le thé elle-même, en soupirant sur le sucre.
— Tu as dit des choses justes, murmura-t-elle sans se retourner.
— Merci.
— Mais maintenant, il n’y en a plus, du sucre.
Le fil · À Hay El Bahr, les réunions se tiennent dans la cuisine de Khadija, qui sert le thé et regarde. Un soir, elle dit tout haut ce que personne ne veut entendre : on parle du peuple sans plus regarder les gens.
Pour y réfléchir · Que voit Khadija, depuis sa cuisine, que les autres ne voient pas ?
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Hay El Bahr · Chapitre 12 — Le Tribunal
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte II : Les ombres · Chapitre 12/46
Casablanca, 2012
Kamal avait fait le calcul : la blague la plus chère de sa vie allait lui coûter dix ans.
La salle quatre sentait la poussière, le vernis et la sueur des gens qui espèrent. Un ventilateur mort pendait au plafond comme un poisson séché. Les bancs du public étaient bondés. Des mères avaient apporté des thermos et des sandwichs pour les accusés, que personne ne pourrait leur remettre. Des pères restaient debout, les bras croisés, avec cette dignité raide des hommes qui ne savent pas pleurer en public. Au premier rang, Nora, l’épouse de Kamal, se tenait très droite, une main sur son sac, comme si elle avait peur qu’on le lui confisque.
Il y avait aussi, tout au fond, une jeune institutrice qu’on ne remarquait pas. Elle gardait les yeux fixés sur le box.
Les chefs d’accusation tenaient sur deux pages et ne ressemblaient à aucun des garçons assis derrière la barrière. Atteinte à l’ordre public. Rassemblement non autorisé. Diffusion de contenus. Des mots qu’on dirait choisis dans un dictionnaire par quelqu’un qui n’avait jamais rencontré personne.
La greffière tapait avec deux doigts, très vite, avec le soin d’une brodeuse. L’avocat commis d’office parlait d’une voix grave, presque funèbre, comme s’il lisait déjà l’oraison. Le juge, un homme au teint de cire, ferma les yeux un instant pendant la plaidoirie. Ce n’était pas du mépris, pensa Kamal. C’était de la fatigue, ce qui est bien pire.
Le procureur demanda qu’on projette la vidéo.
Il fallut quinze minutes pour trouver la rallonge. Quelqu’un finit par brancher un écran de fortune, et sur le mur apparut une image pixellisée, tremblante, d’une qualité de souvenir lointain. Une pièce. Des silhouettes. Quarante secondes, sans le son. Des jeunes riaient en se levant, quelqu’un levait un verre, quelqu’un d’autre disait une phrase qu’on ne pouvait pas entendre.
On avait coupé le début. On avait coupé la fin. On avait posé dessus des sous-titres.
Dans le box, Hamza murmura :
— Au moins, on a été bien filmés.
Kamal ne rit pas. Il fixait l’écran. Il avait déjà vu cette vidéo, comme tout le monde. Elle avait circulé la veille de la première marche, partagée trois mille fois en une nuit, commentée par des gens qui n’y étaient pas. Personne n’avait jamais su qui l’avait tournée. Personne n’avait jamais su qui l’avait diffusée.
Qui tenait la caméra ? Cette question lui revenait la nuit, comme un moustique.
· · ·
Il pensait à tout et à rien, comme on pense dans ces moments.
Il pensait à la nuit de l’arrestation. À quatre heures du matin, on avait frappé à la porte de sa mère. Elle avait ouvert en chemise de nuit, ses cheveux gris défaits, et regardé les trois Hadj sur le palier. Dans le quartier, on appelait Hadj tout homme en uniforme, par politesse, par prudence ou par ironie.
— Vous voulez du thé ? avait-elle demandé. Vous avez l’air fatigués.
Le plus jeune avait accepté. Il avait bu son verre en silence, debout dans le salon, pendant que les autres retournaient les tiroirs. Il avait dit merci, sans lever les yeux. Kamal avait compris ce soir-là que la cruauté, parfois, avait de très bonnes manières.
Il pensait à Boubker aussi, et à l’ardoise du bar, sur laquelle il devait cent quarante dirhams. Cent quarante. Il mourrait peut-être de cette dette. C’était la seule chose dont il était certain.
· · ·
Le juge se réveilla pour le verdict.
Il lut d’une voix claire, d’une précision presque chirurgicale. Les phrases se suivaient comme des briques. Chaque mot semblait posé avec soin sur le précédent, jusqu’à former un mur.
— Dix ans.
Il y eut un souffle dans la salle, une mère qui poussait un cri sans le laisser sortir. Adil, à côté de Kamal, devint blanc. Il regardait droit devant lui, la bouche légèrement ouverte, comme s’il cherchait un mot qu’il ne trouvait pas.
— Dix ans, répéta Hamza à voix basse. C’est la durée d’un bon crédit immobilier.
— Silence, dit le juge.
— On a eu un bon taux, ajouta Hamza.
On les emmena. Kamal se retourna une fois. Il vit Nora, immobile, qui ne pleurait pas. Il vit sa mère, debout sur son banc, qui criait à l’attention de tout le monde :
— Il n’a pas mangé ! Il n’a rien mangé depuis hier !
Personne ne lui répondit. Un Hadj en uniforme referma la porte du box. Il y eut le bruit métallique d’une serrure, ce bruit de chose définitive que l’on n’oublie plus.
Le fourgon attendait dans la cour. Dehors, il pleuvait, de cette pluie fine qui ne mouille pas mais qui brille.
Le fil · 2012 : la vidéo d’une soirée entre amis, coupée et sous-titrée, devient la preuve du procès. Dix ans pour Adil, Kamal et Hamza. Kamal n’arrive pas à chasser une question : qui tenait la caméra ?
Pour y réfléchir · Qui a tourné cette vidéo, et qui l’a fait circuler la veille de la première marche ?
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Hay El Bahr · Chapitre 13 — La Cellule 18
Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte II : Les ombres · Chapitre 13/46
2012-2013
La cellule dix-huit mesurait douze mètres carrés et contenait sept hommes, un seau, une radio sans piles et une idée fixe : le temps.
Adil découvrit vite que le temps, en prison, n’avait rien à voir avec celui du dehors. Dehors, il passait. Ici, il se posait sur vous comme un chat sur un coussin, avec la même nonchalance et le même poids. Une heure pouvait durer une semaine. Une semaine, une saison. Une saison, rien du tout, parce qu’on n’en gardait aucun souvenir.
Il passa par toutes les phases, dans l’ordre, avec la rigueur d’un étudiant modèle.
D’abord la colère. Il frappa la porte jusqu’à s’ouvrir les poings. Il cria ses droits, ses innocences, des noms d’avocats, le nom du juge, le nom de celui qui avait filmé. Les autres le regardaient sans commenter, avec la patience de ceux qui ont déjà tout vu. Un soir, un détenu lui dit gentiment :
— Tu cries bien, mais le mur est un mauvais public.
Puis la dépression. Il passa trois semaines allongé sur sa couchette, les yeux fixés au plafond, à compter les fissures. Quatre cent dix-sept. Il les nomma. La grande, la petite, la jumelle, celle qui ressemblait à une rivière. Il aurait pu dessiner la carte du plafond de mémoire.
Vint ensuite le fanatisme, qu’il vécut avec une certaine fierté. Il se mit à prêcher. Il fit des discours sur la justice, sur l’Histoire, sur le peuple. Il organisa des débats que personne n’avait demandés. Ses compagnons de cellule votèrent à l’unanimité pour qu’il fasse ses discours dans la cour. Un seul s’abstint. C’est lui qui devint son ami.
· · ·
Ssi Mokhtar avait soixante-huit ans, une barbe blanche taillée à la hâte et des yeux d’enfant très âgé. Il était là depuis si longtemps que personne ne se souvenait de ce qu’il avait fait. Lui-même hésitait. Quand on lui posait la question, il haussait les épaules avec une courtoisie ironique.
— Le motif, disait-il, ça se périme comme le yaourt.
Il occupait la couchette du fond, celle qui touchait le soupirail, et passait ses journées à regarder le morceau de ciel qu’on lui laissait. On l’écoutait. Il parlait peu. Il posait toujours la mauvaise question au mauvais moment, et c’est ce qui faisait de lui un oracle.
Un soir qu’Adil ruminait sa colère à voix haute, il demanda :
— Pourquoi tu cries ?
— Parce que je suis innocent.
— Moi aussi, dit Ssi Mokhtar. Et alors ?
— Comment ça, et alors ?
— Ici, l’innocence est une monnaie sans cours. Tu peux la garder dans ta poche, ça ne change pas le prix du pain.
Adil ne répondit pas. Il se retourna contre le mur.
Une semaine plus tard, sans transition, le vieux reprit :
— Tu sais ce qu’il y a de bien, ici ?
— Rien.
— Pas de réseau. Les gens se parlent enfin.
Adil sourit malgré lui, pour la première fois depuis des mois. Ce fut le début de la fin de sa colère.
· · ·
Il atteignit alors le fond de la résignation, celui où l’on cesse même d’attendre. Ce fut plus calme, et plus dangereux. Il mangeait, dormait, regardait, sans rien désirer. Il commençait à comprendre ce que les anciens appelaient faire son temps, cette expression qui avait toujours eu pour lui un air de métier.
Un soir d’hiver, le vieux dit, sans lever les yeux de la fenêtre :
— Si tu ne peux pas sortir de la prison, fais entrer le monde dans ta cellule.
— Comment ?
— Avec des mots.
— Quels mots ?
— N’importe lesquels. Mais pas les tiens. Ceux des autres.
Il y eut un silence. Dans le couloir, un Hadj faisait sa ronde en sifflotant une chanson de variété.
Le lendemain, Rachid, un gardien d’une quarantaine d’années, que les détenus appelaient « Hadj Rachid » avec une ironie sans méchanceté, au ventre solide et au regard fatigué, s’arrêta devant la grille. Il ne dit rien. Il glissa entre les barreaux un petit livre à la couverture déchirée, aux pages écornées, qui sentait la poussière et le crayon.
English Grammar for Beginners.
— Mon fils n’en a plus besoin, murmura-t-il. Il est passé à la page suivante.
Adil leva les yeux.
— Je ne vous ai rien donné, dit Rachid.
Il repartit. On entendit ses pas s’éloigner dans le couloir, lents, un peu lourds, ceux d’un homme qui avait un crédit sur le dos et une mère malade.
· · ·
Adil ouvrit le livre à la première page.
The cat sat on the mat.
Il lut la phrase trois fois. Il la répéta à voix basse, en articulant. The cat sat on the mat. La première phrase qu’il apprenait dans une langue étrangère parlait d’un chat assis sur un tapis. Il en conclut que les chats avaient plus de liberté de mouvement que lui.
Il continua. Il apprit les verbes, les pronoms, les articles. Il recopia les pages à l’envers pour mieux les retenir. Il les récita à Ssi Mokhtar, qui ne comprenait rien et hochait la tête avec une gravité parfaite. Un mois plus tard, il savait lire un journal. Six mois plus tard, il corrigeait les fautes des lettres que les autres envoyaient à des associations étrangères.
Un soir, il leva les yeux vers le soupirail du fond, où un carré de ciel s’obstinait à rester là.
— Window, dit-il.
Ssi Mokhtar tourna lentement la tête vers lui.
— Il n’y en a pas, de fenêtre, dans la cellule dix-huit.
— Alors c’est un mot utile, dit Adil.
Le fil · En prison, Adil traverse la colère, l’abattement, les grands discours. Grâce à Ssi Mokhtar et à un gardien nommé Hadj Rachid, qui lui glisse un livre d’anglais, il apprend à « faire entrer le monde dans la cellule ».
Pour y réfléchir · Pourquoi un gardien prend-il le risque de donner ce livre, et qu’attend-il en retour ?
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