Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 2/46
2018
Elle attendait depuis sept ans, et cette fois l’attente avait un goût de métal.
La salle commune sentait le plastique chaud, la sueur et l’eau de Cologne bon marché qu’on met pour les occasions. Des chaises vissées au sol. Un numéro tamponné sur un morceau de carton. Un haut-parleur qui grésillait des noms qu’on n’entendait jamais en entier. Autour d’elle, des mères avec des sacs de gâteaux, des épouses avec des dossiers, un enfant qui coloriait un dessin sur son genou. Il avait dessiné une maison avec une cheminée, comme si les maisons d’ici avaient des cheminées.
Elle avait fouillé son sac vingt fois dans la matinée. Elle y avait mis une photo, puis l’avait retirée. Elle y avait mis un foulard, puis un livre, puis rien.
À la porte, un Hadj en uniforme lisait la liste sans lever les yeux.
— Numéro quarante et un.
C’était elle.
Le parloir avait deux rangées de tables séparées par une vitre épaisse, rayée par des années de mains posées au même endroit. Elle s’assit. De l’autre côté, la chaise était vide. Puis une porte s’ouvrit, et il entra.
Il avait maigri, encore. Ou peut-être était-ce la lumière. Ses cheveux avaient blanchi aux tempes, d’un blanc qu’il n’avait pas choisi. Il s’assit, posa ses mains sur la table, les retira aussitôt, comme s’il avait peur de les laisser parler.
— Tu as l’air fatiguée, dit-il.
Elle faillit rire.
— Toi aussi.
Ils restèrent un moment sans rien dire. Le haut-parleur grésilla un nom. Quelqu’un pleura, deux tables plus loin, sans bruit, avec cette retenue qu’on apprend ici.
Elle avait répété cette phrase pendant des nuits. Dans la cuisine, dans le bus, devant le miroir. Elle l’avait dite à voix basse, à voix haute, avec colère, avec douceur. Aucune version n’était la bonne.
Ses mains tremblaient. Elle les glissa sous la table.
— Je suis venue te dire quelque chose.
Il ne répondit pas. Il avait déjà compris. Les hommes enfermés comprennent tout ce qui touche à l’abandon. C’est leur seule science.
— Je ne peux plus, dit-elle.
Sa voix était calme. Elle s’en étonna.
— Je ne peux plus vivre dans une salle d’attente.
Il fixa la vitre, quelque part à la hauteur de son épaule.
— Sept ans, reprit-elle. J’ai tout fait. J’ai tenu quand ta mère est partie. J’ai tenu quand ton père a cessé de venir. J’ai tenu devant les voisins, devant ma famille, devant tout le monde. On me disait que j’étais courageuse. Tu sais ce que ça veut dire, courageuse ? Ça veut dire seule.
Il ferma les yeux.
— Je ne t’abandonne pas, dit-elle. Je me sauve.
Elle avait cru que cette phrase la libérerait. Elle découvrit qu’elle pesait aussi lourd à dire qu’à entendre.
Le Hadj, derrière, toussa. Le temps du parloir touchait à sa fin. Elle voulut tendre la main, la pressa contre la vitre. Lui leva la sienne, lentement. Leurs paumes ne se touchèrent pas. Elles ne se touchèrent jamais plus.
Elle se leva. Elle marcha jusqu’à la porte sans se retourner, parce qu’elle savait que si elle se retournait, elle resterait.
Dehors, il pleuvait. Elle n’ouvrit pas son parapluie.
Le fil · En 2018, derrière une vitre de parloir, une femme dit adieu à un homme après sept ans d’attente. Aucun nom n’est prononcé.
Pour y réfléchir · Qui sont ces deux silhouettes, et qu’est-ce qui les a séparées ? Gardez ce visage en mémoire : il reviendra.



