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Hay El Bahr · Chapitre 3 — Le Café

Une pluie fine tombait sur le boulevard Mohammed V, de celles qui ne mouillent pas vraiment mais qui font briller la ville comme un trottoir de cinéma.

Hay El Bahr · Chapitre 3 — Le Café

Hay El Bahr, roman de Salim Hakim — Acte I — L’illusion

Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 3/46

Casablanca, février 2011

Une pluie fine tombait sur le boulevard Mohammed V, de celles qui ne mouillent pas vraiment mais qui font briller la ville comme un trottoir de cinéma.

Dans un café enfumé du centre, six jeunes gens occupaient la grande table du fond, celle qu’on réserve aux clients qui ne commandent rien et restent des heures. Des ordinateurs portables ouverts. Des câbles qui couraient d’une prise à l’autre. Des verres de thé refroidis qu’on oubliait de boire. Sur chaque écran, les mêmes images : une grande place, des drapeaux, une foule qui criait en arabe un mot que tout le monde comprenait.

— Regardez ça, dit Yassine. Regardez-moi ces visages.

Il avait trente-deux ans, un col de chemise mal repassé et des lunettes qu’il remontait toutes les trois minutes. Il avait étudié en France, il en était revenu convaincu que le journalisme pouvait changer le monde, et il n’avait toujours pas trouvé le moyen de le prouver.

— Si cela a été possible là-bas, dit-il, pourquoi pas ici ?

— Parce qu’ici, dit Hamza, on a déjà trop de cafés.

Quelques rires. Hamza avait vingt-trois ans et un blouson trop léger pour la saison. Il parlait fort, bougeait beaucoup, ne tenait jamais en place. Il avait déjà participé à trois manifestations, et il comptait participer à toutes les autres.

— Je suis sérieux, dit Yassine. Je vais lancer un journal numérique. Pas un site, un vrai journal. Des enquêtes. Des vidéos. Du débat. Avec n’importe qui qui a quelque chose à dire.

— Avec quel argent ? demanda une voix calme.

Salma n’avait presque pas parlé depuis une heure. Elle avait vingt-huit ans, une petite caméra posée près de sa tasse, et cette manie de regarder les gens pour de bon. Elle filmait déjà. Pas pour montrer. Pour garder.

— On trouvera, dit Yassine.

— On trouve toujours, dit un homme qui n’avait pas encore ouvert la bouche.

Mourad était le plus âgé de la table, trente-cinq ans, et le plus à l’aise. Il portait une veste qui n’était pas celle d’un militant. Il sourit à Yassine, d’un sourire qui donnait envie de croire tout ce qu’il dirait ensuite.

— Ce n’est pas l’argent le problème, dit-il. C’est de savoir à qui on le demande. Et ce qu’on lui donne en échange.

— Je ne donne rien, dit Yassine.

— On donne toujours quelque chose.

Adil, au bout de la table, leva les yeux de son écran. Vingt-six ans, la voix posée, un militant que personne ne connaissait encore. Il lisait depuis une heure un texte sur la justice transitionnelle, et il trouvait les autres un peu bruyants.

— Le vrai problème, dit-il, c’est de savoir ce qu’on veut. Pas ce qu’on refuse.

— On veut tout, dit Hamza.

— On ne peut pas vouloir tout.

— Pourquoi pas ?

Kamal, assis à côté d’Adil, ne dit rien. Il tournait sa cuillère dans un verre vide, avec ce sourire un peu moqueur de ceux qui regardent la scène de côté. Il avait compris depuis longtemps que le café de ce soir coûterait plus cher que le thé de ce midi, et il avait vérifié ses poches deux fois.

— Et moi, je veux un film, dit Salma. Un vrai. Sur eux.

Elle désigna les écrans, puis la salle, puis la rue derrière la vitre.

— Sur nous.

Personne ne releva. Ils étaient trop occupés à parler en même temps. Chacun avait un projet, une urgence, une idée qu’il croyait unique. Yassine voulait un journal. Hamza voulait une manifestation. Salma voulait des images. Mourad voulait trouver des investisseurs et ne le disait pas tout à fait. Adil voulait comprendre. Kamal voulait que ses amis aient raison.

Tous se croyaient en train d’entrer dans l’Histoire.

Le garçon qui servait les cafés passa entre les tables, plateau en équilibre. Il posa deux verres de thé, ramassa trois tasses vides, tendit une addition à quelqu’un qui ne la regarda pas. Il disparut derrière le comptoir. Personne ne retint son prénom. Personne ne l’avait jamais demandé.

À deux tables de là, un homme était assis seul.

Il ne prenait aucune note. Il n’utilisait aucun téléphone. Il avait commandé un café noir, qu’il ne buvait presque pas. Il écoutait. Simplement. Son regard ne se posait sur aucun visage, et pourtant il semblait tous les connaître.

Ceux qui connaissaient ce genre d’hommes auraient dit : un hnech, comme le serpent. Personne, à cette table, ne connaissait encore ce genre d’hommes.

Dehors, la pluie continuait de tomber. Elle ne tombait pas fort. Elle tombait avec patience.

Sur la grande table, Yassine répéta, plus bas, pour lui-même :

— Si cela a été possible là-bas…

L’homme seul reposa sa tasse. Il se leva sans bruit, laissa un billet sur la table, et sortit sous la pluie.

Le fil · Février 2011 : six jeunes rêvent d’un journal, d’un film, de manifestations. Seul au fond du café, un homme écoute sans prendre de notes.

Pour y réfléchir · Qui, à cette table, ne dit pas tout ce qu’il veut vraiment ? Et que cherche l’homme au café noir ?


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