Nos questions, notre méthode. Jisr.media a écrit à l’OCP et au ministère de la Santé, pour les interroger sur ces points. Nous avons adressé notre lettre au département, et non à une personne, car la composition du gouvernement se précise après les législatives du 23 septembre. Nos pages restent ouvertes aux réponses des parties responsables. Nous présentons les faits tels que les sources les rapportent, sans affirmer de lien de cause à effet entre l’OCP et une maladie précise : aucune étude épidémiologique publique n’a été trouvée.
L’OCP a réalisé 113,9 milliards de dirhams de chiffre d’affaires en 2025, en hausse de 17 %. Près de ses sites, les riverains cherchent des chiffres sur leur santé. Ils en trouvent peu.
Les chiffres clés en un coup d’œil
| Indicateur | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Chiffre d’affaires de l’OCP, 2025 | 113,9 milliards de DH (+17 %) | Résultats annuels du groupe |
| Résultat net part du groupe, 2025 | 17,65 milliards de DH (−13 %) | Résultats annuels du groupe |
| Dette financière nette, fin 2025 | 119,12 milliards de DH | Résultats annuels du groupe |
| Premier semestre 2026 | Perte nette de 2,8 milliards de DH, chiffre d’affaires −7,3 % | Résultats semestriels du groupe |
| Retards de paiement aux sous-traitants | 9 mois, selon Tarik Aitri | Déclarations de l’industriel |
| Particules fines à Safi (2019) | 6 à 16 fois la valeur journalière de l’OMS, résultats contestés par l’OCP | SwissAid et partenaires |
| Stations de mesure de l’air | 29 au Maroc, dont 1 à Safi, 1 à Khouribga, 2 à El Jadida | Ministère de l’Environnement |
| Stockage du phosphogypse (projet) | 190 M€, 22 millions de tonnes, prêt de la SFI jusqu’à 95 M€ | OCP, SFI |
| Eau potable dessalée (objectif) | 75 millions de m³ pour Safi, El Jadida et les environs | OCP |
| Études de santé publique des riverains trouvées | 0 | Recherche de Jisr.media |
| Réponses à nos lettres (OCP, ministère de la Santé) | 0 sur 2 | Jisr.media |
Un géant dans les chiffres
L’État détient l’essentiel du capital du groupe, 94,12 % selon ses documents de référence. Le résultat net part du groupe s’est établi à 17,65 milliards de dirhams en 2025, en recul de 13 % par rapport à 2024, et la dette financière nette à 119,12 milliards à la fin de l’année. Au premier semestre 2026, le groupe a affiché une perte nette de 2,8 milliards (notre enquête). Tout cela contraste avec le peu de données publiques sur la santé autour de ses sites. Selon les documents de référence du groupe, les dividendes de 2023 et de 2024 ont été versés malgré un résultat social négatif : nous avons demandé à l’OCP d’en expliquer l’origine.
Un groupe fragilisé, des prestataires sous pression
Cette opacité sanitaire s’ajoute à une fragilité récente du groupe. Au premier semestre 2026, l’OCP a basculé dans le rouge, avec un chiffre d’affaires en recul de 7,3 % et une perte nette de 2,8 milliards de dirhams, en bonne partie due à une perte de change. Selon l’industriel Tarik Aitri, que nous avons déjà cité, les fournisseurs et sous-traitants de l’OCP et de sa coentreprise Jesa subissent une pression énorme, avec neuf mois de retards de paiement. Notre enquête détaille ces chiffres : sous-traitants marocains impayés, 450 millions de dollars pour la Louisiane. Quand les prestataires sont sous pression, qui assure le suivi de l’environnement et de la santé autour des sites ?
L’expertise qui part
Selon nos sources, des départs massifs de cadres et d’ingénieurs ont marqué l’année 2025 à l’OCP et dans ses filiales, dont l’UM6P, qui a perdu d’éminents experts entre mai et septembre 2025. Cette période coïncide avec la fuite des données de la CNSS, et avec la sortie dans la presse des salaires au sein du groupe et de ses filiales. Selon nos premières vérifications sur LinkedIn, des enseignants et des ingénieurs ont rejoint la France et le Canada, et d’autres ont suivi. Nous y reviendrons sous peu, après quelques vérifications.
Safi : des particules, des doutes
En 2019, un rapport de SwissAid, de Pain pour le prochain et d’Action de Carême a mesuré des particules fines (PM2.5) de 6 à 16 fois au-dessus de la valeur journalière recommandée par l’OMS près de l’usine de Safi. L’OCP conteste ces résultats. Le média Le Desk a relevé des « fragilités » dans le rapport, tout en soulignant le contexte de lobbying. Selon TelQuel, un rapport de l’État s’inquiétait déjà en 1997 des maladies respiratoires et des particules à Safi.
Côté mesures publiques, le réseau national de surveillance de la qualité de l’air compte, selon le ministère de l’Environnement, 29 stations fixes, dont une à Safi, une à Khouribga et deux à El Jadida, la ville la plus proche de Jorf Lasfar. Nous n’avons pas trouvé où sont publiés leurs résultats annuels depuis 2015.
Jorf Lasfar et le phosphogypse
La production d’acide phosphorique génère d’importantes quantités de phosphogypse, un résidu qui est en partie rejeté en mer et en partie stocké. L’OCP a annoncé en avril 2026 un projet de 190 millions d’euros pour un site de stockage de 22 millions de tonnes, d’une hauteur de 60 mètres, à Jorf Lasfar. La Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, devait examiner un prêt pouvant atteindre 95 millions d’euros le 11 mai 2026. La SFI présente le projet comme un moyen de réduire les rejets en mer. Le calendrier de sortie de ces rejets et les résultats du suivi marin restent à publier.
L’eau : ce que dit l’OCP
Selon l’OCP, ses sites chimiques de Jorf Lasfar et de Safi sont autonomes en eau non conventionnelle depuis mai 2023. Un plan d’urgence signé le 5 juillet 2023 prévoit de l’eau potable dessalée pour Safi et El Jadida : 10 millions de mètres cubes pour Safi et 30 millions pour El Jadida en 2023, puis 15 et 32 millions par an en 2024 et 2025, avec un objectif de 75 millions de mètres cubes à terme. Autour des mines, les chiffres viennent d’ailleurs. Selon Yabiladi, les mines de Khouribga puisaient 10 millions de mètres cubes d’eau par an en 2008, et le besoin projeté pour 2025 est de 50 millions. Autour des laveries, une étude de 2011 réalisée pour la Banque européenne d’investissement a noté des impacts « modérés à majeurs » sur les eaux. À Benguerir, une étude universitaire parle de pollution, de poussières et d’expropriations, sans les mesurer. La qualité de l’eau des nappes reste à documenter.
Bou Craa : aucune donnée
Pour le site de Bou Craa, aucune donnée de santé publique n’a été trouvée. Le statut du territoire reste contesté, et les organisations qui s’y intéressent suivent surtout le commerce du phosphate. Nous avons demandé à l’OCP et au ministère de la Santé s’il existe des données pour les travailleurs et les habitants de la zone.
Les ONG : absentes, ou sans accès aux données ?
On reproche souvent aux ONG un suivi insuffisant. Les sources que nous avons trouvées montrent plutôt un problème d’accès aux données. Selon Follow the Money, il n’existe pas de données de santé publiques fiables. Des courriers de l’AMDH Safi sont restés sans réponse, rapporte le Business & Human Rights Resource Centre. Parmi les responsables associatifs, Me Bouchta El Hali, militant et responsable de l’AMDH, section de Khouribga, a confirmé les craintes des autres ONG et les difficultés d’accès à l’information. Selon Middle East Eye, l’OCP aurait aussi rémunéré des journalistes, ce que nous ne pouvons pas confirmer : nous le rapportons comme une allégation. Nous poursuivons l’inventaire des associations actives à Safi, El Jadida, Khouribga et Laâyoune.
Ce que nous demandons au prochain gouvernement et à la Chambre
Le Parlement s’est ouvert le 9 octobre. Ses organes et ses commissions se mettent en place, et le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri se forme. C’est le bon moment pour poser six questions simples :
- Publier les mesures de l’air : stations, résultats annuels des particules et du dioxyde de soufre depuis 2015, comparés aux seuils nationaux et à ceux de l’OMS, pour Safi, Jorf Lasfar, Khouribga et Benguerir.
- Publier les données de santé par province (maladies respiratoires, asthme, cancers) pour Safi, El Jadida, Khouribga, Rehamna et Laâyoune, depuis 2015.
- Lancer une étude épidémiologique indépendante, dont le rapport serait public.
- Publier les volumes de phosphogypse stockés et rejetés en mer, et le calendrier de sortie des rejets.
- Soumettre les grands projets à enquête publique, dont le stockage de phosphogypse et le dessalement.
- Ouvrir l’accès aux données aux ONG, nationales et étrangères, pour un suivi indépendant.
Nous proposons que ces questions soient reprises sous forme de questions écrites aux ministres de la Santé et de l’Environnement par les députées et députés, et examinées par les commissions concernées.
Où en sont nos questions ?
Jisr.media a écrit à l’OCP et au ministère de la Santé pour les interroger sur ces points. À la date de publication de cet article (12 octobre 2026), aucune réponse n’a été reçue, ni de l’un ni de l’autre. Nos pages restent ouvertes aux réponses des parties responsables : leur position sera publiée telle quelle, avec sa date de réception, et cet article sera mis à jour.
APPEL À TÉMOIGNAGES
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Abdesselam Mejlaoui, rédacteur en chef



