L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) se présente comme une université financée par une fondation reconnue d’utilité publique. Sur le papier, c’est simple. Dans les faits, l’UM6P est une société anonyme, au capital de près de 38 milliards de dirhams, entourée d’une vingtaine de filiales au Maroc et à l’étranger. Et ce sont toujours les mêmes noms que l’on retrouve aux postes de décision.
Depuis longtemps, on entend dire de l’OCP qu’il est « un État dans l’État ». L’expression revient régulièrement dans le débat public marocain. Ce dossier ne prétend pas la démontrer à lui seul. Mais les documents officiels que nous avons examinés semblent, chiffre après chiffre, lui donner corps.

Cette enquête de Jisr.media s’appuie d’abord sur un document public : le document de référence d’OCP SA pour l’exercice 2025, déposé auprès de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC). OCP, émetteur d’obligations, est tenu de le publier. Ce document dit beaucoup, à condition de le lire jusqu’au bout.
Six ministres autour de la table
Au 12 mars 2026, le conseil d’administration d’OCP SA compte onze membres. Six sont des ministres du gouvernement sortant :
| Administrateur | Fonction |
|---|---|
| Nadia Fettah | Économie et Finances |
| Abdelouafi Laftit | Intérieur |
| Nasser Bourita | Affaires étrangères et Marocains résidant à l’étranger |
| Ryad Mezzour | Industrie et Commerce |
| Leila Benali | Transition énergétique et Développement durable |
| Ahmed El Bouari | Agriculture et Pêche maritime |
S’y ajoutent Mostafa Terrab (PDG), Abdellatif Zaghnoun (Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État) et la Banque Centrale Populaire. Seules deux administratrices sont indépendantes : Ilham Kadri et Ismahane El Ouafi, nommées le 12 janvier 2026.
L’État étant actionnaire majoritaire, sa présence au conseil n’a rien d’illégal. Mais avec six ministres sur onze administrateurs, sept sièges si l’on compte le représentant de l’agence des participations de l’État, le gouvernement est majoritaire au conseil d’OCP. Les décisions qui financent l’UM6P relèvent donc, en dernier ressort, de la responsabilité politique des gouvernements : ceux d’hier, et celui que forme aujourd’hui Fatima Ezzahra El Mansouri. Encore faut-il nuancer : deux de ces six ministres, Abdelouafi Laftit (Intérieur) et Nasser Bourita (Affaires étrangères), n’appartiennent à aucun parti. Ils dirigent des ministères dits « de souveraineté », traditionnellement confiés à des personnalités proches du Palais, et ne doivent pas leur poste au verdict des urnes. Une partie des sièges gouvernementaux au conseil d’OCP échappe donc, de fait, à l’alternance électorale. Ce tableau va d’ailleurs en partie changer : une partie de ces six ministres sera remplacée, et avec eux une partie des visages autour de la table d’OCP. Mais la question de fond demeure : le nouveau gouvernement reconduira-t-il cette forte présence ministérielle au conseil, ou la remettra-t-il en cause ?
Avec six ministres sur onze administrateurs, le gouvernement est majoritaire au conseil d’OCP.
Mostafa Terrab : celui qui finance et celui qui possède
Selon le même document, Mostafa Terrab cumule trois fonctions :
- président-directeur général d’OCP SA, nommé par le Roi en 2006 ;
- président du conseil d’administration de la Fondation OCP, qui détient 97,5 % de l’UM6P ;
- administrateur de l’UM6P SA.
Il se trouve donc aux deux bouts de la chaîne : à la tête de l’entreprise qui finance, et à la tête de la fondation qui possède l’université financée. Ce cumul est courant dans les groupes qui financent leur propre fondation. Il pose pourtant une question simple, que nous avons adressée à l’OCP le 13 septembre : existe-t-il un mécanisme d’évaluation indépendant de ces décisions de financement ? Nous n’avons reçu aucune réponse.
Septembre 2026 : les mêmes noms changent de chaise
Le mois de septembre a confirmé la tendance.
- Hicham El Habti, président de l’UM6P, est devenu secrétaire général d’OCP, sans quitter la présidence de l’université (nous l’annoncions dès la mi-septembre). Il dirigeait déjà, depuis avril 2026, le pôle « Innovation & Learning » du groupe. Le même homme dirige désormais l’université et occupe l’un des postes clés du groupe qui la finance.
- Le 25 septembre 2026, Khalid Baddou, directeur de cabinet de la présidence de l’UM6P, a été nommé directeur général d’UM6P Hospitals, la filiale santé de l’université (hôpital de Benguerir, capital de 500 millions de dirhams). M. Baddou préside aussi EvoSport et la Digital Farming School, en Côte d’Ivoire. C’est à lui que Jisr.media avait adressé, le 13 septembre, sa demande de droit de réponse.
On recycle les mêmes noms, on cumule les fonctions, et on garde la main.
Fondation OCP, Endowment Holding : où s’arrête l’utilité publique

Le campus de l’UM6P à Rabat. Photo : Boubloub, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
C’est le point le plus technique, et le plus important.
Première étape. La Fondation OCP, reconnue d’utilité publique, convertit les dotations du groupe en capital de l’UM6P. Ce capital est passé d’environ 15 milliards de dirhams au début de 2022 à 37 984 651 648 dirhams aujourd’hui. Jusque-là, on reste dans l’utilité publique : un groupe à capitaux publics finance une université par l’intermédiaire d’une fondation.
Deuxième étape. L’UM6P a créé sa propre structure : l’UM6P Endowment Holding, détenue à 100 %. Elle porte des activités et des participations commerciales. Cette holding n’a, elle, aucun statut d’utilité publique. Selon les annonces légales, son capital a été porté à plus de 3 milliards de dirhams (3,03 milliards) en 2024, après plusieurs augmentations successives depuis 2021. Son activité déclarée : la gestion de valeurs mobilières et la détention de participations. D’où vient cet argent ? De son unique actionnaire, l’UM6P, elle-même détenue à 97,5 % par la Fondation OCP, financée par OCP SA, dont l’État détient 94,12 %. C’est là le comble : des fonds publics alimentent une holding de placement dont les activités et les résultats ne sont pas publiés, et restent donc inconnus ou incertains. Que finance-t-elle, et avec quels résultats ? La question est posée, sans réponse à ce jour.
Troisième étape, la plus étonnante. Le document de l’AMMC révèle que la société SADV, actionnaire d’OCP SA à hauteur de 0,88 %, est détenue en totalité par l’UM6P Endowment Holding. L’argent part d’OCP, passe par la Fondation, entre dans l’université, rejoint sa holding… et revient, en partie, au capital d’OCP.
À côté, l’UM6P contrôle aussi InnovX (capital de 2,4 milliards de dirhams, 18 filiales), UM6P Ventures, UM6P Hospital, Atlas Cloud Services, et, selon le document de l’AMMC, des « Global Hubs » en France, au Canada (UM6P Canada Inc., à Montréal) et aux États-Unis, où est aussi logé, au Delaware, le fonds Bidra Innovation Ventures. Elle s’implante enfin en Afrique subsaharienne : en Côte d’Ivoire, la Digital Farming School de Yamoussoukro, créée avec l’Institut national polytechnique Félix-Houphouët-Boigny et soutenue par OCP Africa, doit accueillir en novembre 2026 sa première promotion de 50 étudiants, entièrement financée.
L’argent part d’OCP, passe par la Fondation, entre dans l’université, rejoint sa holding… et revient, en partie, au capital d’OCP.
Le paradoxe de l’utilité publique. Tout le financement de l’université passe par la Fondation OCP. Son statut d’utilité publique n’est pas un détail : il lui ouvre des avantages, notamment fiscaux (les dons qui lui sont versés sont déductibles du résultat imposable des entreprises donatrices, selon le Code général des impôts), en contrepartie d’une mission désintéressée, sans activité commerciale. Or, au bout de la chaîne, une partie de ces fonds sert des activités de placement et de participations aux contours, à tout le moins, vagues, plutôt que l’enseignement universitaire des jeunes Marocains, pour qui le coût de la vie et des études ne cesse d’augmenter. Les filiales à l’étranger, que nous examinerons dans le troisième volet de ce dossier, posent la même question.
Ce que nous avons demandé
Le 13 septembre 2026, Jisr.media a adressé à Khalid Baddou une demande détaillée de droit de réponse. Elle portait sur six thèmes : le fonds Bidra Innovation Ventures, la gouvernance décrite ici, le statut de la Fondation OCP et de l’Endowment Holding, le pilotage du programme national de recherche PNARDI, les filiales commerciales de l’université et le coût de son expansion internationale. L’échéance était fixée au 21 septembre.
Aucune réponse ne nous est parvenue. Les prochains articles de ce dossier examinent le financement de la recherche, le coût des campus et de l’expansion internationale, et le fonds Bidra.
L’enquête continue : les questions posées
- Que finance l’UM6P Endowment Holding avec plus de 3 milliards de dirhams venus de la Fondation OCP, et avec quels résultats ?
- Pourquoi une holding de l’université, sans statut d’utilité publique, détient-elle, par la SADV, une part du capital d’OCP SA ?
- Existe-t-il un mécanisme d’évaluation indépendant des décisions de financement de l’UM6P, alors que les mêmes personnes siègent à OCP, à la Fondation et à l’université ?
- Quelles rémunérations perçoivent les dirigeants qui cumulent des fonctions à OCP, à la Fondation OCP, à l’UM6P et dans ses filiales ?
- Les ministres du nouveau gouvernement hériteront-ils des six sièges ministériels au conseil d’OCP ?
- Le nouveau gouvernement rendra-t-il compte devant le Parlement des décisions prises par ses ministres au conseil d’OCP ?
APPEL À TÉMOIGNAGES
Vous travaillez ou avez travaillé à l'OCP, à l'UM6P ou dans leurs filiales ? Vous disposez d'informations sur ce dossier ? Écrivez-nous à [email protected].
Anonymat garanti, sources protégées. Votre identité reste confidentielle : nous ne publions rien qui permette de vous reconnaître, et nous vous relisons les passages qui s'appuient sur votre témoignage avant publication.
L’enquête continue. Nous attendons toujours les réponses des responsables de l’OCP et de l’UM6P, et nous publierons toute réponse qui nous parviendra. Parce qu’il s’agit, en fin de compte, de fonds publics (l’État marocain détient 94,12 % du capital d’OCP SA), Jisr.media remettra ce dossier aux nouveaux élus de la Chambre des représentants, afin qu’ils puissent, s’ils le jugent utile, poser ces questions au gouvernement.
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Les principales questions posées
Qui possède l’UM6P ? L’UM6P est une société anonyme au capital de 37 984 651 648 dirhams, détenue à 97,5 % par la Fondation OCP et à 2,5 % par OIFFA, selon le document de référence d’OCP SA déposé auprès de l’AMMC (exercice 2025).
Combien de ministres siègent au conseil d’administration d’OCP SA ? Six, au 12 mars 2026 : Nadia Fettah (Économie et Finances), Abdelouafi Laftit (Intérieur), Nasser Bourita (Affaires étrangères), Ryad Mezzour (Industrie et Commerce), Leila Benali (Transition énergétique) et Ahmed El Bouari (Agriculture). Le conseil compte onze membres, dont deux administratrices indépendantes.
Quelles fonctions cumule Mostafa Terrab ? Il est président-directeur général d’OCP SA, président du conseil d’administration de la Fondation OCP, propriétaire de l’UM6P, et administrateur de l’UM6P SA, selon le document de référence d’OCP SA.
Quels changements de postes ont eu lieu en septembre 2026 ? Hicham El Habti, président de l’UM6P, est devenu secrétaire général d’OCP sans quitter l’université. Le 25 septembre 2026, Khalid Baddou, directeur de cabinet de la présidence de l’UM6P, a été nommé directeur général d’UM6P Hospitals, la filiale santé de l’université.
L’OCP et l’UM6P ont-ils répondu aux questions de Jisr.media ? Non. Une demande détaillée de droit de réponse a été envoyée le 13 septembre 2026 à Khalid Baddou, avec une échéance fixée au 21 septembre. Aucune réponse n’est parvenue.
Source principale : document de référence d’OCP SA, exercice 2025, déposé auprès de l’AMMC (composition du conseil au 12 mars 2026).
Abdesselam Mejlaoui, rédacteur en chef






