Un même mois, trois frontières. Le 13 octobre, le roi d’Espagne est à Ceuta, au Nord. Le 1er octobre, le rapport du secrétaire général de l’ONU a confirmé que le plan d’autonomie est la base des discussions sur le Sud. Et à l’Est, la frontière avec l’Algérie reste fermée. Le Maroc défend sa souveraineté sur tous les fronts. Mais une question ne se pose qu’à l’intérieur : qui défend cette souveraineté, et pourquoi ?

Les cinq points cardinaux de la souveraineté. Infographie Jisr.media.
Au Nord : la souveraineté qu’on réclame, celle qu’on exerce
Avec Felipe VI à Ceuta et Melilla, les deux villes que le Maroc considère comme occupées reviennent au premier plan, pour la première visite d’un roi d’Espagne depuis 2007. À l’époque, Rabat avait rappelé son ambassadeur. En 2026, le silence. Nous avons analysé ce silence dans un article dédié. Retenons ici l’essentiel : à Madrid, une campagne électorale dominée par l’immigration ; à Rabat, un discours royal qui défend la souveraineté sans prononcer le mot « Ceuta ».
Au Sud : une autonomie qui promet la démocratie locale
Le 31 octobre 2025, la résolution 2797 du Conseil de sécurité a soutenu pour la première fois explicitement le plan d’autonomie marocain de 2007, décrit comme une base sérieuse pour une solution réaliste, pragmatique et durable. Début 2026, le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie se sont retrouvés à Washington, Madrid, puis à nouveau à Washington, une première en sept ans. Dans son rapport du 1er octobre, Antonio Guterres appelle, selon la presse, à explorer une autonomie véritable, qui devrait être soumise aux Sahraouis, libres de l’accepter ou de la rejeter.
Ce que dit le plan est précis. Les populations du Sahara géreraient démocratiquement leurs affaires par des organes législatif, exécutif et judiciaire. Le parlement régional réunirait des membres élus par les tribus et des membres élus au suffrage universel direct. Le chef du gouvernement serait élu par ce parlement, investi par le Roi, et responsable devant lui. L’État garderait la souveraineté, la défense, la politique étrangère, la monnaie et les prérogatives religieuses du Roi.
Autrement dit, le plan d’autonomie est un projet de démocratie locale. Sa crédibilité dépend donc de ce que les citoyens voient de la démocratie dans le reste du pays.
À l’Est : une frontière fermée, un différend non soldé
Du 1er octobre au 5 novembre 1963, la guerre des Sables a opposé le Maroc et l’Algérie autour de leur frontière. Le traité d’Ifrane de 1969 puis la convention de 1972 sur le tracé devaient clore le sujet. Plusieurs sources notent pourtant que les régions de Tindouf et de Béchar restent au cœur d’un différend non entièrement résolu. La frontière terrestre est fermée depuis 1994, et l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en 2021. Un front fermé à l’Est complique tous les autres : il alimente la crispation au Sud, et prive la région du Maghreb d’intégration économique.
La souveraineté économique et numérique : l’autre front
Dans son discours du 9 octobre, le Roi a insisté sur la souveraineté stratégique : sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, émergence industrielle, économie numérique et intelligence artificielle. Les chantiers existent : la feuille de route « Maroc IA 2030 », lancée en janvier, place la souveraineté technologique parmi ses cinq piliers, et un projet de centre de données d’IA de 1,2 milliard de dollars est annoncé à Nouaceur, près de Casablanca. À Tanger, Orange Maroc a présenté début octobre ses offres de cloud souverain.
Mais la souveraineté économique se mesure aussi aux dépendances. Notre dossier sur les droits humains a montré comment des outils étrangers et des données échappent à tout contrôle national. Notre enquête sur la santé autour de l’OCP et sur ses sous-traitants impayés montre que même le fleuron industriel du pays est plus fragile qu’il n’y paraît, et que les données publiques manquent là où elles seraient le plus nécessaires.
Le cinquième point cardinal : le citoyen
Aux trois frontières et aux deux souverainetés économique et numérique, il manque le point de l’intérieur : le citoyen. Les chiffres sont connus. Aux législatives du 23 septembre, la participation a été de 38,02 %, la plus basse depuis 2007, soit environ 6 millions de votants sur 28 millions de personnes en âge de voter. Au classement 2026 de Reporters sans frontières, le Maroc est 105e sur 185, en hausse de 15 places, mais dans la catégorie « situation difficile ». Et notre dossier sur les droits humains documente des cas où la liberté d’expression et la surveillance posent question.
Notre thèse est simple : on ne mobilise pas des régions entières pour une autonomie qui promet la démocratie locale sans leur montrer, d’abord, la démocratie nationale. Sans démocratie réelle et sans libertés, le doute se maintient face aux choix du Maroc, chez les citoyens comme chez les partenaires. À l’inverse, des citoyens qui se sentent libres et représentés sont les premiers défenseurs de leur pays, au Nord, au Sud comme à l’Est.
Douze régions : un Maroc à deux vitesses ?
Le plan d’autonomie parle d’une région, le Sahara. Mais le Maroc en compte douze, depuis le découpage de 2015. Si une région du Sud disposait d’un parlement et d’un chef de gouvernement élus, avec des compétences exclusives, pendant que les onze autres restent suspendues à des décisions prises à Rabat, nous aurions de fait deux Maroc : l’un autonome, l’autre très centralisé. Les habitants des autres régions poseraient alors une question légitime : pourquoi pas nous ?
Ce n’est pas un hasard si, le 9 octobre, le Roi a insisté sur la décentralisation et la déconcentration. Il a demandé la mise en œuvre intégrale de la Charte nationale de la déconcentration administrative, avec le transfert de compétences et de ressources humaines et financières du Centre vers les provinces et les régions. Il a jugé qu’« aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable », et recommandé des mécanismes de coordination et de contractualisation entre l’État et les régions, pour leur donner un vrai pouvoir de décision. Comme nous l’écrivions dans notre lecture du discours, le retard relève d’abord du pouvoir central.
Notre lecture. Les régions ont des conseils élus, mais un conseil élu sans budget, sans compétences transférées et sans administration à ses ordres reste un conseil sans pouvoir. L’autonomie promise au Sud ne sera crédible que si elle s’inscrit dans une régionalisation réelle pour tout le pays.
Le pouvoir est-il prêt à une constitution plus démocratique ?
La question ne peut pas être contournée. Depuis l’indépendance, une partie importante de la société marocaine, portée notamment par la gauche, réclame un régime où le pouvoir émane des urnes : une monarchie parlementaire, avec séparation des pouvoirs et justice indépendante. Cette revendication est aujourd’hui portée au Parlement par l’Alliance de la gauche, qui y compte 8 députés. Son programme prévoit une réforme constitutionnelle vers une monarchie parlementaire, avec un Parlement renforcé et une justice indépendante, et une révision envisagée pour 2030, selon la presse.
Du côté du pouvoir, nous ne connaissons à ce jour aucune déclaration publique qui ouvre ce chantier. Le discours du 9 octobre parle de territoires, de déconcentration et d’un « contrat moral » entre les élus et les citoyens, pas d’une révision de la Constitution de 2011. Le pouvoir est-il disposé à franchir ce pas ? Nous n’avons pas la réponse. Ce que nous savons, c’est que la réponse conditionne le reste : une autonomie démocratique au Sud est difficile à défendre devant les citoyens comme devant les partenaires si la démocratie nationale reste incomplète.
Ce que cela suppose
- Une régionalisation qui donne du pouvoir et de l’argent aux élus des régions, comme le demande par exemple le Dr Mohamed Sbai dans sa chronique sur le dialogue national.
- Des libertés protégées : presse, associations, expression, y compris pour les voix critiques, sans poursuites ni surveillance.
- Des élections qui mobilisent : transparence, confiance, offre politique renouvelée, pour sortir du niveau de participation de 38 %.
- Une réflexion ouverte sur la Constitution : parlementarisation du régime, séparation des pouvoirs, justice indépendante, comme le demande l’Alliance de la gauche, pour que le débat se tienne enfin sur la place publique.
- Une consultation large et réelle des habitants de toutes les régions, y compris du Sahara, sur la façon dont l’autonomie sera vécue.
- Un débat national assumé sur la souveraineté, de Sebta et Melilia au Sahara, du numérique à l’économie, plutôt qu’une souveraineté défendue seulement dans les discours.
La souveraineté ne se déclare pas seulement : elle s’exerce, elle se partage, et elle se construit avec celles et ceux qui y vivent.
Nos pages restent ouvertes aux réponses, aux critiques et aux contributions de nos lectrices et lecteurs, dans la rubrique Tribune-lectorat.
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Abdesselam Mejlaoui, rédacteur en chef


