Tribune libre : les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que son autrice, et non Jisr.media.
Ce que les enfants regardent sur les écrans n’est plus seulement le fruit de leurs propres choix. Qui décide de ce qui apparaît devant eux ? Et comment les protéger sans les priver de ce que la technologie leur offre ?
Traduction de la rédaction de Jisr.media — texte original en arabe.
Avec des réseaux sociaux qui s’appuient sur des algorithmes d’intelligence artificielle pour proposer du contenu, ce que regardent les enfants n’est plus seulement le résultat de leurs propres choix. Cela dépend désormais de décisions numériques invisibles, qui déterminent ce qui s’affiche devant eux et ce qui retient leur attention. La question a pris encore plus d’importance avec l’essor de l’intelligence artificielle générative : celle-ci ouvre de nouvelles possibilités d’apprentissage, mais elle soulève aussi des défis liés à la désinformation, à la vie privée et à l’influence sur la pensée et les comportements.
La protection des enfants ne se résume plus à limiter les heures passées devant les écrans. On s’interroge désormais sur la nature des contenus auxquels ils sont exposés, sur ceux qui contrôlent ce qui apparaît, et sur leur capacité à comprendre comment ces contenus sont orientés. Le danger ne se limite pas aux contenus violents ou aux publicités trompeuses : il tient aussi à la capacité des algorithmes à façonner l’attention, à créer des habitudes et à influencer peu à peu les valeurs et les centres d’intérêt.
Dans ce contexte, l’éducation aux médias s’impose comme une nécessité éducative et sociale. Elle aide les enfants à distinguer l’information fiable de l’information trompeuse, à comprendre le fonctionnement des plateformes numériques et à développer l’esprit critique qui leur permet d’utiliser la technologie de façon consciente et responsable.
1. Comment les algorithmes sont-ils devenus des partenaires dans l’éducation des enfants ?
Les algorithmes influencent les enfants en choisissant les contenus qu’ils leur proposent, à partir de leur comportement en ligne et de leurs interactions passées. Quand un enfant regarde une vidéo sur un jeu électronique, la plateforme peut commencer à lui suggérer des vidéos semblables, puis l’amener peu à peu vers d’autres contenus qu’il ne cherchait pas au départ. Ainsi, les algorithmes ne se contentent pas de répondre à ses centres d’intérêt : ils peuvent contribuer à les façonner et à les orienter.
Ce mécanisme est particulièrement visible sur les plateformes de vidéos courtes, où les défis viraux se propagent très vite. Plus un contenu suscite d’interactions, plus il a de chances d’être proposé à d’autres utilisateurs, y compris des enfants et des adolescents, sans qu’il soit forcément sûr ou adapté à leur âge.
Le danger, c’est que l’enfant peut croire qu’il choisit librement, alors que ce sont les systèmes de recommandation qui décident de ce qui apparaît en premier et de ce qui revient sans cesse devant lui. Et comme les plateformes s’appuient sur les indicateurs d’interaction et la durée de visionnage, elles parviennent à capter son attention longtemps. C’est ce qu’on appelle « l’économie de l’attention », où le temps et les données de l’utilisateur sont les deux ressources clés du modèle économique des plateformes.
Un enfant peut ainsi commencer par regarder un contenu éducatif, puis enchaîner des vidéos de divertissement et passer bien plus de temps qu’il ne le voulait. Le problème ne tient donc pas seulement à la durée d’utilisation, mais aussi à la nature des contenus proposés et à leur effet sur ses centres d’intérêt et ses comportements.
2. Pourquoi le contrôle parental ne suffit-il plus ?
Certains parents pensent que surveiller les téléphones et limiter le temps d’écran suffit à protéger leurs enfants. Mais l’environnement numérique est devenu plus complexe, avec la multiplication des plateformes, l’évolution des algorithmes de recommandation et la diffusion des outils d’intelligence artificielle. Un enfant peut utiliser une application qui semble sûre, tout en y étant exposé à des contenus qui changent sans cesse et qui sont choisis en fonction de son comportement en ligne.
Certains faits survenus ailleurs dans le monde montrent le danger d’une exposition répétée à des contenus nocifs. Le cas de l’adolescente britannique Molly Russell, morte en 2017 après avoir été exposée en ligne à des contenus liés à l’automutilation, a suscité un large débat sur la responsabilité des plateformes envers les utilisateurs mineurs, surtout lorsque leurs systèmes de recommandation renforcent l’exposition répétée à des contenus nuisibles.
Ce cas montre que la protection ne peut pas reposer uniquement sur l’interdiction et la surveillance. Elle doit aussi développer la capacité des enfants à comprendre et à analyser les contenus, et à prendre des décisions réfléchies. Un enfant qui apprend à se demander pourquoi une vidéo apparaît, à qui profite son visionnage et si l’information présentée est fiable devient plus capable de résister aux influences numériques invisibles.
Le vrai défi n’est donc pas la technologie elle-même, mais la question de savoir si les enfants disposent des compétences nécessaires pour l’utiliser en toute sécurité et de façon responsable.
3. L’éducation aux médias, un droit fondamental de l’enfant
L’éducation aux médias ne se limite plus à apprendre aux enfants à vérifier les nouvelles ou à repérer les rumeurs. Elle comprend aussi la compréhension des algorithmes, la protection des données personnelles, la reconnaissance de la publicité ciblée et la prise de conscience de l’effet des contenus numériques sur l’identité, la santé mentale et les relations sociales.
Ces compétences comptent d’autant plus que l’intelligence artificielle générative se répand, et que les enfants l’utilisent pour apprendre, chercher et faire leurs devoirs. Ces outils offrent des possibilités réelles, mais ils peuvent produire des informations inexactes ou des réponses sans contexte. Il faut donc apprendre aux enfants à vérifier ce qu’ils produisent et à le comparer avec des sources fiables, plutôt que de le prendre pour une vérité définitive.
Une éducation aux médias moderne doit passer de « apprendre à l’enfant à faire marcher les applications » à « lui apprendre à réfléchir pendant qu’il les utilise ». Le but n’est pas de lui faire peur de la technologie, mais de lui permettre de la comprendre, de la questionner et d’en tirer parti sans tomber dans ses pièges.
Cela suppose d’intégrer l’éducation aux médias et à l’information dans les programmes scolaires, et de former les enseignants à l’utiliser dans toutes les matières, pour aider les enfants à acquérir l’esprit critique, à vérifier l’information et à comprendre comment les contenus sont produits et diffusés.
4. Une responsabilité partagée pour protéger les enfants
On ne peut pas faire porter à la seule famille la responsabilité de protéger les enfants dans l’environnement numérique. Cette tâche exige la coopération des gouvernements, des établissements scolaires, des entreprises technologiques, des médias et des organisations de la société civile.
Les établissements scolaires doivent intégrer l’éducation aux médias et au numérique dans les programmes dès les premières années, et former les enseignants pour aider les enfants à comprendre les algorithmes et à distinguer l’information fiable des contenus orientés. La famille, de son côté, doit passer du rôle de surveillant qui impose des restrictions à celui de partenaire qui discute avec ses enfants, écoute leurs expériences numériques et les encourage à poser des questions.
Les entreprises technologiques doivent être plus transparentes sur leurs mécanismes de recommandation, développer des outils de protection efficaces et adaptés à l’âge des utilisateurs, et limiter l’exposition des enfants aux contenus nocifs ainsi que l’exploitation commerciale de leurs données. Les médias, eux, ont la responsabilité de sensibiliser au numérique et de rendre accessibles les informations sur l’effet des algorithmes et de l’intelligence artificielle.
Ces responsabilités montrent que la protection des enfants ne passe pas par la simple interdiction de la technologie, mais par la construction d’un environnement numérique plus sûr et par le renforcement de leur capacité à l’utiliser avec un esprit critique.
✦ ✦ ✦
Les algorithmes sont devenus un élément influent de l’environnement dans lequel grandissent les enfants. Ils ne se contentent pas d’afficher des contenus : ils peuvent orienter les centres d’intérêt, façonner les habitudes et déterminer ce qui revient sans cesse devant eux. La question essentielle n’est donc plus de savoir si les enfants utilisent la technologie, mais s’ils ont la conscience et les compétences nécessaires pour en comprendre les effets et y faire face.
Dans ce cadre, l’éducation aux médias est une porte d’entrée essentielle pour permettre aux enfants de vérifier l’information, de comprendre les mécanismes de recommandation, de protéger leur vie privée et d’exercer leur esprit critique. Sa réussite exige que les rôles de la famille, de l’école, de l’État et des plateformes numériques se complètent.
Le but n’est pas de combattre la technologie ni d’en priver les enfants, mais de leur permettre de l’utiliser avec une liberté responsable et un regard critique. Chaque enfant qui apprend à questionner, à vérifier et à comprendre ce qui se passe derrière l’écran devient plus capable de prendre des décisions par lui-même, et moins exposé à l’influence cachée des algorithmes.
Dre Fatima Dahmani
Algérie
Tribune libre : les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que son autrice, et non Jisr.media. Les pages de la Tribune-lectorat sont ouvertes à toutes et à tous : écrivez-nous à [email protected].
À lire aussi sur Jisr.media :
- Gangs de rue : le recrutement se fait maintenant en ligne, et vise aussi les jeunes filles
- Quand l’IA pille les journaux : qui va payer ?
- L’IA va transformer le travail — mais le Sud global aura-t-il vraiment sa chance ?
- Tribune-lectorat : entre rêves, spiritualité et psychologie, comment comprendre ce que l’on voit en dormant ?



