Non-dits algéro-marocains (1/4) : quand les frères d’armes ne faisaient qu’un
Frontière fermée depuis 2021, rhétoriques hostiles, dossier du Sahara qui s’enlise, diplomatie sous tension permanente : le climat entre Rabat et Alger donne aujourd’hui l’impression d’une hostilité presque naturelle, presque écrite d’avance. Les jeunes générations, marocaines comme algériennes, grandissent avec l’idée que cette rivalité a toujours existé, qu’elle est dans l’ordre des choses.
Elle ne l’est pas. Et c’est précisément ce qui rend cette histoire porteuse d’espoir : ce que des hommes et des femmes ont su construire dans les conditions les plus dures — sous occupation coloniale, sans État, sans moyens — peut aussi se reconstruire. Cette série en quatre volets part de ce constat simple : avant d’être des rivaux, les peuples marocain et algérien ont été des frères d’armes. Ce premier épisode revient sur cette période fondatrice, trop souvent effacée par ce qui a suivi ; le deuxième interroge les fractures nées des indépendances ; les troisième et quatrième se tournent vers l’avenir — d’abord à travers des précédents internationaux de réconciliation, puis à travers celles et ceux qui, aujourd’hui, dans les diasporas maghrébines à travers le monde, peuvent renouer ce fil.
Avant les frontières figées, avant le dossier du Sahara, avant les ruptures diplomatiques, il y a eu une solidarité concrète, organisée, et payée au prix du sang.
Un projet d’unité antérieur aux indépendances
Dès 1947, alors qu’aucun des trois pays du Maghreb n’est encore indépendant, le résistant rifain Mohamed Ben Abdelkrim El-Khattabi — de son exil au Caire — fonde le Comité de Libération du Maghreb arabe. Son manifeste, publié le 9 décembre de la même année, est signé par des figures qui deviendront les pères des indépendances nationales : côté marocain, Allal El Fassi et plusieurs cadres de l’Istiqlal, du Parti démocratique de l’indépendance et du Parti de la réforme nationale ; côté tunisien, Habib Bourguiba lui-même ; côté algérien, des dirigeants du Parti du peuple algérien.
Ce texte n’est pas un vœu pieux de circonstance. Il pose déjà, sept ans avant le déclenchement de la guerre d’Algérie et huit ans avant l’indépendance marocaine, l’idée que la libération du Maghreb ne pouvait être que collective. Le Caire devient à cette époque un véritable quartier général de la cause maghrébine : Bourguiba s’y exile de 1945 à 1949, les cadres du futur FLN — Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider — s’y réfugient à leur tour en 1953, et Mohamed Boudiaf y est chargé par El-Khattabi lui-même de coordonner les forces armées marocaines et algériennes.
La solidarité sur le terrain, pas seulement dans les discours
Cette unité ne reste pas théorique. Lorsque la guerre d’Algérie éclate en novembre 1954, l’Armée de Libération du Maroc — qui mène en parallèle sa propre lutte contre le protectorat français et espagnol — met concrètement ses moyens au service des combattants algériens. La 5ᵉ zone de l’Armée de libération nationale algérienne, celle de l’Oranie, dirigée par Larbi Ben M’hidi, installe ses quartiers à Nador, dans le Rif marocain. Un chef de l’armée marocaine, le colonel Ben Miloudi, va jusqu’à céder gracieusement aux combattants algériens le camp de Khemisset.
Le geste n’est pas isolé. Le Maroc et la Tunisie serviront durant toute la guerre d’Algérie de base arrière, d’arsenal et de camp d’entraînement pour le FLN — au risque de s’attirer les foudres de Paris. En 1956, l’armée française va jusqu’à intercepter en plein vol un avion marocain qui transportait plusieurs chefs historiques du FLN, dont Ahmed Ben Bella, provoquant un incident diplomatique retentissant. Que le royaume ait accepté ce risque pour ses relations naissantes avec la France en dit long sur la hiérarchie des priorités de l’époque : la cause maghrébine passait avant les ménagements diplomatiques.
Une synchronisation qui n’a rien d’un hasard
Un détail, longtemps resté anecdotique, mérite d’être souligné : au printemps 1955, une réunion tenue à Madrid rassemble des dirigeants marocains (Abdelkébir El Fassi, Abdelkrim El Khatib, Abderrahmane Youssoufi) et Ahmed Ben Bella pour le compte du FLN naissant. C’est lors de cette rencontre qu’est fixée la date du 20 août 1955 pour le déclenchement de l’offensive algérienne dans le Constantinois.
Deux jours plus tard, le 22 août 1955, s’ouvrent à Aix-les-Bains les négociations qui allaient sceller le retour d’exil de Mohammed V et la marche du Maroc vers l’indépendance. Cette proximité de calendrier n’est pas fortuite : le gouvernement français, déstabilisé par l’embrasement simultané des deux fronts nationalistes et hanté par la crainte d’une contagion régionale, se retrouve contraint d’ouvrir un dialogue qu’il aurait sans doute préféré repousser. L’unité maghrébine, en ce sens, n’a pas seulement été un idéal : elle a été un levier de pression qui a précipité le cours de l’histoire marocaine elle-même.
Ce que cette période nous enseigne
Cette solidarité d’avant 1955 n’était ni naïve ni sentimentale. Elle reposait sur un calcul politique lucide : aucun des trois pays du Maghreb ne pouvait espérer arracher son indépendance seul face à une puissance coloniale qui jouait précisément sur les divisions entre nationalismes locaux. Les nationalistes de l’époque — marocains, algériens, tunisiens — l’avaient compris avant même que leurs propres États n’existent.
Ce premier chapitre pose ainsi le décor d’une question que les épisodes suivants de cette série tenteront d’éclairer : comment cette solidarité fondatrice s’est-elle progressivement effritée dans les décennies qui ont suivi les indépendances ? Et que reste-t-il aujourd’hui, dans les diasporas maghrébines à travers le monde, de cet héritage de fraternité ?
Prochain épisode : les fractures post-indépendance — frontières héritées, rivalités entretenues, et la question de savoir à qui ces divisions ont vraiment profité.





