Non-dits algéro-marocains (2/4) : les fractures d’après l’indépendance
Frontière fermée depuis 2021, rhétoriques hostiles, dossier du Sahara qui s’enlise : le climat entre Rabat et Alger semble aujourd’hui figé dans une hostilité presque structurelle. Dans notre premier épisode, nous avons montré qu’il n’en a pas toujours été ainsi — qu’avant les indépendances, une génération de nationalistes marocains et algériens s’est battue côte à côte, au nom d’un même idéal maghrébin. Ce deuxième volet s’attarde sur un moment de bascule : comment, en quelques années à peine, cette fraternité de combat a-t-elle laissé place à des lignes de fracture qui pèsent encore aujourd’hui sur les deux peuples ?
Une précision s’impose avant d’aller plus loin : ce texte ne prétend trancher aucune controverse historique définitivement close. Il pose des questions, à partir de faits documentés, sans prétendre à une vérité unique.
Un redécoupage qui précède les indépendances
Le premier non-dit concerne une zone méconnue du grand public : le Sahara oriental. Dès 1952, plusieurs années avant l’indépendance du Maroc comme de l’Algérie, l’administration française commence à transférer progressivement des territoires jusque-là sous influence marocaine — les régions de Tindouf, de Béchar (alors Colomb-Béchar) et de Kenadza — vers le giron administratif de l’Algérie française. Le “commandement des confins”, basé à Agadir et actif depuis 1933, est ainsi démantelé entre 1952 et 1955.
Ce redécoupage coïncide, ce n’est pas un hasard, avec la découverte de gisements de fer importants près de Tindouf. Il s’inscrit dans une logique plus large : quelques années plus tard, en 1957, la France crée même un ministère du Sahara à Paris et détache administrativement le Sahara algérien du reste du territoire, pour préserver ses intérêts pétroliers à l’approche de l’indépendance algérienne. Le Maroc indépendant, en 1956, hérite ainsi d’une frontière orientale déjà largement redessinée par la puissance coloniale — sans qu’il ait été partie prenante à ce redécoupage.
Mohammed V refusera d’ailleurs de négocier ces frontières avec Paris, et rejettera le projet français d’Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS), qui visait à maintenir sous contrôle français l’ensemble du Sahara algérien après l’indépendance — par solidarité, une fois encore, avec la cause algérienne.
Un phénomène qui dépasse largement le seul cas marocain
Faut-il y voir une punition délibérée contre un royaume qui avait refusé de trahir ses frères algériens ? La tentation est grande d’y lire une forme de vengeance historique. Mais l’histoire mondiale invite à la prudence face à cette lecture univoque.
Le redécoupage de territoires au sortir de conflits, au mépris des populations concernées, est une pratique constante des puissances impériales et coloniales, bien au-delà du seul cas maghrébin. Les tracés arbitraires du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale, les déplacements de populations et de frontières en Europe centrale après 1945, le partage de l’Afrique subsaharienne selon des logiques purement administratives et économiques : partout, les puissances sortant d’un rapport de force redessinent l’espace selon leurs intérêts résiduels, rarement selon la volonté des peuples. Le Sahara oriental s’inscrit dans cette logique plus vaste — celle d’un intérêt économique et stratégique français (le fer, puis le pétrole) qui a primé sur toute considération pour les populations locales ou les futurs États indépendants.
Cela ne rend pas la question moins douloureuse pour autant. Que l’intention ait été punitive ou simplement indifférente aux peuples concernés, le résultat reste le même : une frontière héritée, jamais véritablement choisie par ceux qui la vivent aujourd’hui.
De la Guerre des Sables au dossier du Sahara : l’héritage qui pèse encore
Cette frontière mal définie éclatera au grand jour dès octobre 1963, à peine un an après l’indépendance algérienne, lors de la Guerre des Sables — un conflit armé bref mais marquant entre les deux jeunes États, précisément sur ce tracé hérité de la période coloniale. Le traumatisme laissera des traces durables dans les relations bilatérales.
Six décennies plus tard, c’est un autre dossier, celui du Sahara, qui cristallise l’essentiel des tensions diplomatiques entre les deux pays. Cette série ne porte pas sur sa souveraineté — un sujet tranché côté marocain depuis longtemps, et qui dépasse largement son propos — mais sur un constat plus étroit : ce dossier continue d’être instrumentalisé comme point de blocage dans la relation bilatérale, au bénéfice d’intérêts extérieurs à la région bien plus que des deux peuples eux-mêmes.
Une question qui reste ouverte
Ce deuxième chapitre n’apporte pas de réponse définitive à la question posée en introduction. Mais il invite à un déplacement de regard : et si les véritables bénéficiaires de ces frontières héritées et de ces rivalités entretenues n’étaient, au fond, ni le peuple marocain ni le peuple algérien — mais les intérêts extérieurs qui ont tracé ces lignes en premier lieu, et qui trouvent depuis un intérêt certain à ce qu’elles ne bougent pas ?
C’est cette question que les deux derniers épisodes de cette série tenteront de retourner en une perspective d’avenir — d’abord à travers des précédents internationaux de réconciliation entre peuples, puis à travers celle des diasporas maghrébines, qui n’ont, elles, jamais cessé de vivre au-delà de ces frontières.
Prochain épisode : ce que l’histoire récente enseigne — quatre modèles de réconciliation que les diasporas peuvent adapter au Maghreb.





