Guerre commerciale Canada–États-Unis (1/3) : quand l’Amérique se retourne contre elle-même
Il y a quelque chose de vertigineux à voir Washington déclarer la guerre commerciale à ses plus proches alliés — pas à la Chine, pas à un rival stratégique, mais au Canada, à l’Union européenne, à des partenaires de l’OTAN qui envoyaient encore récemment leurs soldats aux côtés des troupes américaines. Ce que l’administration Trump présente comme une politique de rééquilibrage économique ressemble de plus en plus à un capitalisme qui, faute d’adversaire extérieur suffisant, se retourne contre son propre camp. Et le Canada, voisin, allié historique et partenaire commercial le plus intégré des États-Unis, en paie aujourd’hui le prix fort.
Une escalade qui ne date pas d’hier
Le point de départ remonte à janvier 2025, lorsque Donald Trump, à peine investi, profite du Forum économique de Davos pour menacer ouvertement ses alliés — Canada et Union européenne en tête — de nouveaux droits de douane. Ce n’est pas encore une déclaration de guerre commerciale, mais le ton est donné.
Le 4 mars 2025, la menace devient réalité : Washington impose des tarifs de 25 % sur la quasi-totalité des produits canadiens, à l’exception des ressources énergétiques (taxées à 10 %). Ottawa réplique aussitôt avec ses propres contre-mesures. Le 2 avril, les États-Unis élargissent la logique à l’échelle mondiale avec des « tarifs réciproques », puis frappent le secteur automobile le 3 avril à hauteur de 25 % — une mesure qui touche directement l’industrie intégrée de l’Ontario et du Michigan, tant les chaînes de production nord-américaines sont imbriquées depuis des décennies.
L’été 2025 marque un durcissement supplémentaire : le 1er août, les tarifs sur les produits canadiens non conformes à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) passent de 25 % à 35 %. Fin août, Washington supprime l’exonération de minimis pour les colis commerciaux, une mesure technique aux conséquences bien réelles pour le commerce électronique transfrontalier.
Puis, en cette fin août 2026, nouveau palier : les États-Unis imposent des droits de douane de 50 % sur une série de produits canadiens, après l’échec des négociations entre Ottawa et Washington. Le premier ministre Mark Carney, ancien banquier central réputé pour sa prudence, hausse le ton comme jamais, allant jusqu’à comparer la situation à un état de guerre : « On est en guerre quand on se fait attaquer. Nous avons été attaqués. » Il promet des mesures de rétorsion « dollar pour dollar » à compter du 8 septembre. La spirale continue.
Le Canada n’est pas un cas isolé
Ce qui frappe, c’est que le Canada — pourtant le partenaire le plus proche, le plus intégré, le moins hostile — n’est qu’un front parmi d’autres. Depuis 2018 déjà, les sommets du G7 ont vu Washington se retrouver isolé face à ses propres alliés, au point que certains diplomates parlaient à l’époque d’un « G6 plus un ». Mais l’escalade récente va plus loin : en 2026, huit alliés de l’OTAN se voient menacés de tarifs à 10 %, puis 25 %, dans un différend qui n’a même plus de lien direct avec le commerce — il porte sur le rachat du Groenland. L’Union européenne, de son côté, brandit la menace de son « bazooka commercial », l’Instrument anti-coercition, jamais utilisé jusqu’ici, pour répondre à des tarifs de 30 % annoncés contre elle et le Mexique.
Le fil conducteur est le même partout : une logique de rapport de force appliquée sans distinction entre rivaux stratégiques et alliés de longue date. Les diplomates européens eux-mêmes évoquaient dès 2025 le risque d’une « spirale descendante dangereuse ». Le constat est glaçant : un pays peut aujourd’hui se retrouver sous tarifs punitifs américains non pas parce qu’il triche sur ses échanges, mais parce qu’il ne cède pas assez vite à une exigence politique.
Un capitalisme qui s’auto-détruit ?
C’est là que la question dépasse la seule politique commerciale. Le capitalisme mondialisé de ces trente dernières années s’est construit sur l’intégration des chaînes de valeur, la confiance contractuelle entre partenaires et la prévisibilité des règles du jeu — l’ACEUM lui-même en est un symbole, censé sécuriser jusqu’en 2026 les échanges nord-américains. En frappant simultanément son voisin le plus intégré, ses alliés européens et une partie de l’OTAN, Washington ne combat pas un système rival : il fragilise le système qu’il a lui-même bâti et dont ses propres entreprises dépendent. Le titre de « Tariff King » que lui accolent certains médias économiques américains n’est pas qu’une formule : il traduit une politique qui semble se nourrir d’elle-même, indépendamment de ses effets sur l’économie réelle américaine — inflation en légère remontée, marchés financiers nerveux, industries automobiles des deux côtés de la frontière fragilisées.
Pour le Canada, la question n’est plus seulement celle d’un différend commercial ponctuel, mais celle de la fiabilité à long terme d’un partenaire qu’on croyait acquis. Et pour l’observateur extérieur, le spectacle d’une puissance qui impose des sanctions économiques à ses plus proches alliés — au nom d’une doctrine de rapport de force plutôt que d’un différend réel — a quelque chose d’une économie qui, à force de vouloir dominer tout le monde, finit par s’affronter elle-même.
Prochain volet : l’impact concret de cette guerre commerciale sur le portefeuille et l’emploi des Canadiens.
Abdesselam Mejlaoui

