Maroc 2026 : 450 millions de dirhams pour les partis — et 63% d’entre eux épinglés pour irrégularités par la Cour des Comptes
Au-delà du vote par procuration et des candidatures MRE documentés dans notre premier volet côté Maroc, cette élection soulève une question plus large : quand l’État finance massivement la compétition électorale, qui vérifie que cet argent est bien dépensé ? Le public a droit à une réponse précise — pas seulement à des pourcentages agrégés. C’est pourquoi, plutôt que de nous arrêter aux résumés de presse, nous sommes allés chercher le rapport intégral de la Cour des Comptes, publié en avril 2025, qui audite les comptes 2023 des partis politiques poste par poste, parti par parti.
Le financement public plus que doublé
Le gouvernement a fixé à 450 millions de dirhams la contribution de l’État au financement des campagnes des législatives du 23 septembre 2026 : 400 millions pour les partis politiques, et 50 millions réservés aux listes de jeunes candidats indépendants de moins de 35 ans, sous forme d’aide forfaitaire combinée à un financement lié aux résultats électoraux. C’est plus du double du montant mobilisé en 2021 (160 millions de dirhams) — une hausse de 181%. Cette enveloppe s’appuie sur la loi organique n°29.11 relative aux partis politiques (article 35), la loi organique n°27.11 relative à la Chambre des représentants, et un décret du 22 avril 2026 précisant les modalités de versement pour les candidats de moins de 35 ans.
Cette hausse s’inscrit dans une réforme plus large actuellement en discussion : le projet de loi 54.25, qui doit moderniser en profondeur la loi 29.11 encadrant la création, la gouvernance, la comptabilité et le financement des partis.
Pour le seul soutien annuel de gestion (distinct du financement de campagne), la loi de finances 2023 avait ouvert 140 millions de dirhams — dont seuls 60,38 millions (43%) ont finalement été versés, à 17 partis sur 33. Les 16 autres n’ont simplement rempli aucune des conditions légales requises lors des législatives de 2021 pour y avoir droit.
63% des partis ayant produit leurs comptes, épinglés pour irrégularités
C’est là que le rapport de la Cour des Comptes devient concret. Sur les 33 partis reconnus légalement, 27 ont produit leurs comptes annuels 2023 à la Cour — six ne l’ont même pas fait (MDS, PRD, PRV, PAA, PFC, UNFP). Sur ces 27, 17 ont eu des dépenses signalées pour irrégularités — soit 63%, près des deux tiers. Le montant total concerné s’élève à 5,73 millions de dirhams, soit 6,27% de l’ensemble des dépenses déclarées par tous les partis (91,37 MDH) — mais jusqu’à 15,42% si on ne compte que les dépenses des 17 partis concernés.
Voici la liste complète, parti par parti, telle que publiée par la Cour (annexe 4 du rapport) — montant non justifié et part de leurs propres dépenses déclarées :
| Parti | Montant non justifié (DH) | Part de ses propres dépenses |
|---|---|---|
| Union Marocaine pour la Démocratie | 66 520 | 100% |
| Annahj Addimoqrati Travailliste | 61 155 | 90% |
| Société Démocratique | 139 385 | 61% |
| Mouvement Populaire | 1 084 013 | 41% |
| Parti de l’Action | 307 018 | 40% |
| Marocain des Verts | 180 479 | 34% |
| Liberté et Justice Sociale | 241 072 | 32% |
| Istiqlal | 2 258 071 | 14% |
| Socialiste Unifié | 98 768 | 13% |
| Justice et Développement (PJD) | 908 319 | 20% |
| Environnement et Développement Durable | 21 000 | 3% |
| Al Amal | 16 674 | 3% |
| Union Socialiste des Forces Populaires | 315 600 | 7% |
| Marocain Libéral | 10 000 | 2% |
| Équité | 1 757 | 1% |
| Néo-Démocrates | 12 540 | 1% |
| Fédération de la Gauche Démocratique | 4 000 | 0,1% |
Deux lectures possibles sautent aux yeux. En valeur absolue, ce sont les plus gros partis — Istiqlal (2,26 M DH) et PJD (908 319 DH) — qui pèsent le plus lourd, tout simplement parce qu’ils gèrent les plus gros budgets. Mais en proportion de leurs propres dépenses, ce sont des partis plus petits qui affichent les taux les plus alarmants : l’Union Marocaine pour la Démocratie n’a justifié aucune de ses dépenses déclarées (100%), Annahj Addimoqrati Travailliste 90%, la Société Démocratique 61%. Les irrégularités elles-mêmes se répartissent entre salaires non appuyés de pièces (3,40 M DH, 6 partis), loyers non justifiés (600 835 DH, 6 partis), et autres dépenses diverses sans justificatif (1,34 M DH, 8 partis).
Ce que la Cour ne trouve pas, aussi, mérite d’être noté
À décharge, le rapport signale une amélioration nette sur un point précis : le nombre de partis dont les salaires versés au personnel manquaient de pièces justificatives est passé de 17 en 2022 à seulement 6 en 2023 — neuf partis (RNI, PAM, USFP, PPS, PJD, PEDD, PCS, PLJS et l’ex-PCNI fusionné dans la FGD) ayant régularisé leur situation entre-temps. Le taux global d’irrégularités sur dépenses a lui aussi beaucoup varié d’une année à l’autre : 4% en 2021, 26% en 2022, 6,27% en 2023 — un signal que la rigueur du contrôle progresse par à-coups plutôt que de façon linéaire, et qu’aucune tendance simple («ça empire» ou «ça s’améliore») ne résiste à un vrai regard sur plusieurs années.
Une dette qui remonte à dix ans
Le point le plus frappant du rapport n’est peut-être pas le taux d’irrégularité de l’année en cours, mais l’ancienneté de certaines dettes envers le Trésor. À fin mars 2025, 24 partis avaient restitué au total 35,92 millions de dirhams sur la période 2022-2024. Il reste toutefois 21,96 millions de dirhams dus par 15 partis — et une partie de cette somme concerne le financement de campagnes électorales datant de 2015 et 2016 (2,41 M DH pour trois partis) et de 2021 (18,13 M DH pour sept partis). Autrement dit, à l’approche du scrutin de 2026, des sommes engagées pour des campagnes vieilles de dix ans n’ont toujours pas été remboursées au Trésor public.
Une même question, année après année
La vraie question n’est plus combien coûte cette élection, mais si des partis dont deux sur trois ne savent pas justifier leurs propres dépenses ont les moyens de leur propre crédibilité. Aucun citoyen ne pourrait se permettre la même désinvolture face au fisc.
Sources : Rapport intégral de la Cour des Comptes, avril 2025 (PDF), Belpresse — financement public 450 MDH, Yabiladi — répartition 350/50 MDH.
Abdesselam Mejlaoui

