Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 4/46
Hay El Bahr, juin 2004
Le jour où Khadija apprit qu’elle avait son baccalauréat, le quartier sentait la lessive, la sardine grillée et la mer.
Elle l’apprit au lycée, sur une liste collée à la porte, entre deux épaules qui se poussaient. Son nom était là, le sien, écrit à la machine, sans faute. Elle le lut trois fois. Puis elle sortit sans rien dire à personne et se mit à marcher. Elle était la première de la famille. Son père, menuisier, savait signer mais lisait lentement. Sa mère avait appris ses lettres à quarante ans, en cachette, avec les cahiers de ses enfants.
Elle prit le chemin le plus long, celui qui passait par le terrain.
C’était un grand rectangle de terre battue, coincé entre le mur de la blanchisserie et la route qui descendait vers les rochers. Deux poteaux de fer tordus faisaient office de buts. Des pêcheurs à la ligne s’installaient derrière, sur le muret, et jugeaient les matchs sans quitter leurs cannes des yeux. Quand le ballon atterrissait chez eux, ils le renvoyaient d’un coup de pied paresseux et sans un mot.
Ce soir-là, on jouait.
Elle s’assit sur le muret, un peu à l’écart, et regarda.
Il y avait Kamal, au milieu du terrain, qui parlait plus qu’il ne courait. Il commentait chaque action, imitait la voix des commentateurs, se faisait huer et applaudir en même temps. Tout le monde l’aimait. Il avait cette qualité qu’on remarque rarement chez les gens qui rient beaucoup : il ne laissait jamais personne seul.
Il y avait Mourad, sur le côté, qui ne jouait presque jamais. Il avait dans les vingt-huit ans, déjà un travail dont personne ne savait rien, et une façon de se tenir au bord des choses comme s’il en lisait le prix. C’est lui qui organisait les tournois. C’est lui qui tenait un petit carnet noir où il notait qui devait quoi à qui, qui avait prêté, qui avait promis. Il ne criait jamais. On l’écoutait.
Il y avait Adil.
Adil jouait mal. Il le savait, il s’en moquait. Il avait ce visage de garçon qui pense à autre chose, même pendant qu’il court. Elle le connaissait depuis toujours. Ils avaient grandi dans la même rue, à quatre portes d’écart. Elle avait vu sa mère étendre le linge sur le toit chaque matin, les draps blancs claquant contre le ciel comme des voiles. Elle avait vu Adil lire sous le lampadaire quand l’électricité coupait chez lui.
Elle repensa, en le regardant courir, à l’année du bac, qui n’avait pas été une année mais une seule longue maison.
Les révisions se faisaient chez les uns et chez les autres. Le lundi chez Kamal, dont la mère servait le thé sans demander qui avait faim. Le mardi chez Khadija, où il fallait baisser la voix à cause du père, qui rabotait même la nuit. Le mercredi chez Adil, sur le toit, entre les draps. Les portes n’étaient jamais fermées. On entrait sans frapper, on laissait ses chaussures au seuil, on trouvait sa place sur un tapis, un lit, une marche d’escalier. Les mères se mêlaient de tout, nourrissaient tout le monde, corrigeaient des devoirs de maths qu’elles n’avaient jamais faits avec l’autorité de professeures d’université. Il n’y avait pas de portes à Hay El Bahr. Il y avait des seuils.
On révisait devant des berrads de thé à la menthe, trois théières pour six cahiers, et du sfenj de chez El Fassi, enfilé sur une feuille de palmier, encore brûlant, qui laissait sur les cahiers de philosophie des taches de graisse qu’on appelait les annotations du jury. La queue chez El Fassi servait de baromètre. Quand elle dépassait dix mètres, on savait qu’il y avait eu un enterrement, un mariage ou une décision du gouvernement.
C’était aussi l’année de Ssi Lahlou. Le professeur de philosophie était un homme maigre, en veste de velours râpée, qui entrait en classe en posant une question au lieu de dire bonjour. Il ne faisait pas de politique. Il faisait pire : il faisait penser. Il prêtait des livres, jamais les mêmes à deux élèves, avec une patience de jardinier. À Adil, il avait donné des essais sur la justice. À Kamal, un roman drôle sur la prison, et Kamal avait ri aux larmes sans voir venir la suite. À elle, des recueils de poèmes qu’elle n’avait jamais osé avouer lire.
Mme Chraïbi, qui enseignait les sciences sociales, faisait l’inverse avec la même efficacité : elle donnait des chiffres. Combien de familles par pièce dans le quartier. Combien d’enfants quittaient l’école à douze ans. Elle les envoyait mener des enquêtes dans les ruelles, un carnet à la main, comme de petits sociologues. Ils revenaient bouleversés, et fiers.
Ni l’un ni l’autre ne recrutait. C’était la beauté et le danger de l’affaire. Un jour, après un cours, Ssi Lahlou avait dit à Adil, comme en passant : « Il y a une association à Bouchentouf qui cherche des bras pour l’alphabétisation. » Quelques semaines plus tard, Mme Chraïbi avait mentionné un ciné-club à Derb Ghallef, puis une maison de jeunes à Ben M’Sick qui avait besoin de quelqu’un pour tenir la bibliothèque. Chaque porte ouvrait sur une autre. Les élèves n’y voyaient que des occasions d’être utiles. Les adultes derrière ces portes y voyaient des militants en puissance, et savaient attendre.
C’est ainsi qu’on entrait en politique à Hay El Bahr : sans le savoir, par la bibliothèque.
Khadija, elle, n’avait pas suivi. Elle avait préféré les cahiers. Adil avait tout accepté.
Le ballon roula jusqu’à ses pieds. Elle le renvoya sans se lever.
— Tu as joué au foot dans une autre vie, toi, lança Kamal en riant.
— Non, dit-elle. J’ai surtout regardé.
À la fin du match, tout le monde vint se laver le visage à la fontaine. Adil la repéra sur le muret. Il hésita, puis il s’approcha en s’essuyant les mains sur son short.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— La liste.
Elle haussa une épaule.
— Je l’ai.
Il sourit. Un sourire entier, sans calcul, comme on en voit rarement.
— Je savais.
Il fouilla dans son sac et en sortit un cahier d’écolier, couvert de papier kraft, noirci de son écriture serrée.
— Tiens. Je l’ai fini hier. Ce sont des notes sur des livres. Ça te servira à la fac.
Elle prit le cahier. Il pesait presque rien. Elle sentit qu’il pesait beaucoup.
— Je te le rendrai, dit-elle.
— Garde-le.
Ils restèrent un instant à regarder les pêcheurs. Aucun des deux ne dit ce qu’il ne dirait pas pendant vingt ans.
— Tu rentres ? demanda-t-il.
— Oui.
— Je t’accompagne.
Ils firent le trajet à pied, sans se presser, avec la mer qui s’éloignait derrière eux. Devant le café Al Manar, Mourad leur fit un signe de la main, depuis une table où il comptait quelque chose sur ses doigts. Devant l’épicerie de Ssi Hmida, Kamal leur cria une blague que le vent emporta. Ils passèrent sous les fenêtres, devant les linges, entre les odeurs.
Arrivée devant sa porte, elle se retourna.
— Merci pour le cahier.
— De rien.
Il resta un moment, les mains dans les poches, puis s’éloigna en sifflotant faux.
Elle monta l’escalier, entra dans la chambre qu’elle partageait avec ses sœurs, et posa le cahier sur son lit. Elle l’ouvrit à la première page. Elle lut une ligne, puis une autre. Dehors, les voix du terrain montaient encore, mêlées au ressac.
Elle ne le rendit jamais.
Elle le rangea au fond d’un tiroir, à côté de sa liste de résultats pliée en quatre. Sans savoir pourquoi, elle se dit qu’il y avait des choses qu’on doit garder, simplement parce que le monde ne les gardera pas.
Le fil · Retour en 2004, avant tout : le quartier, les révisions dans toutes les maisons, les professeurs qui ouvrent des portes. Adil offre son cahier à Khadija, qui ne le rendra jamais.
Pour y réfléchir · Que contient ce cahier gardé vingt ans ? Et qui attendait, derrière les portes que les professeurs ouvraient ?
← Chapitre précédent : Le Café
Chapitre suivant : Le Sfenj →



