Hier encore, la santé était un portefeuille politique. Depuis ce vendredi, elle est confiée à un ministre sans parti, Youns Bjijou. Au même moment, les chiffres officiels racontent une autre histoire : l’argent de l’assurance maladie des Marocains part, pour l’essentiel, dans les cliniques privées.
Ce n’est pas une opinion. C’est le constat de la Cour des comptes, dans son rapport annuel 2024-2025 : en 2024, le secteur privé a capté près de 91 % des dépenses de soins des régimes d’assurance maladie obligatoire (AMO). L’hôpital public : 9 %.
91 %
des dépenses de soins de l'AMO vont au privé (2024)
79 %
même pour l'AMO-Tadamon, le régime des plus démunis
× 5,6
le coût d'un dossier dans le privé par rapport au public
30-37 %
des frais restent à la charge des assurés
Même les plus pauvres financent les cliniques ?
L’AMO-Tadamon a remplacé le RAMED. Elle couvre les personnes qui ne peuvent pas cotiser, et c’est l’État qui paie pour elles : 9,4 milliards de dirhams en 2024, selon la Cour des comptes. Sur le papier, ce régime devait d’abord faire vivre l’hôpital public, où ses bénéficiaires étaient soignés gratuitement.
La réalité est différente. En 2024, les hôpitaux publics n’ont reçu que 21 % des dépenses facturées de l’AMO-Tadamon. Le privé : 79 %. Autrement dit, l’État paie deux fois : une fois pour subventionner ses hôpitaux (3,1 milliards de dirhams), une autre pour rembourser les cliniques où les patients préfèrent aller.
L’argent public de la solidarité nationale finit, à près de 80 %, dans le privé.
Un système qui dépense plus vite qu’il ne cotise
Les dépenses de l’AMO sont passées de 13,62 à 24,95 milliards de dirhams entre 2022 et 2024, soit + 83 %. Les ressources, elles, n’ont progressé que de 36 %. La Cour relève que la plupart des régimes sont en déséquilibre financier, à l’exception de celui des salariés du privé.
La tendance ne faiblit pas. Le 14 octobre, à Marrakech, le directeur général de la CNSS, Hassan Boubrik, a donné les chiffres de 2025 pour les régimes de la Caisse : environ 23 milliards de dirhams de prestations (+ 17 % en un an), dont près de 89 % pour le privé et 11 % pour le public. Hors médicaments, la part du privé reste d’environ 83 %.
Et pour le patient, la couverture n’est pas la gratuité. Selon la Cour, 30 à 37 % des frais facturés restent à la charge des assurés. Les tarifs de référence, jugés dépassés, sont souvent inférieurs aux prix pratiqués, et la différence sort de la poche des familles. Enfin, la couverture réelle reste incomplète : 25,6 millions de personnes seulement ont des droits ouverts, soit environ 70 % de la population, et quelque 1,5 million de salariés ont vu leurs droits suspendus en 2024 parce que leur employeur ne payait pas ses cotisations.
Pourquoi l’hôpital public perd la bataille
La Cour des comptes le dit sans détour : les établissements publics « restent peu attractifs pour les personnes assurées, compte tenu du niveau et de la qualité des services de soins de santé qu’ils offrent ». Délais d’attente, équipements, manque de personnel : les assurés votent avec leurs pieds, et leur carte AMO part avec eux.
Le manque de bras est massif. Selon le Haut-Commissariat au Plan, le pays comptait 29 180 médecins en 2022, public et privé confondus, soit moins de 8 pour 10 000 habitants. Le ministère de la Santé évaluait lui-même le besoin supplémentaire à 32 000 médecins et 64 000 infirmiers.
De l’autre côté, le privé s’organise. Depuis la loi 131-13 de 2015, des investisseurs qui ne sont pas médecins peuvent détenir des cliniques. Des groupes se sont formés, puis sont entrés en Bourse. Le premier groupe de cliniques coté à la Bourse de Casablanca est passé de 33 à 41 établissements en un an et a annoncé un chiffre d’affaires de 4,41 milliards de dirhams pour 2025, en hausse de 49 %.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) l’avait écrit dès 2024 : plus de 90 % des dépenses des caisses vont aux établissements privés, et un dossier y coûte 5,6 fois plus cher. Pour le CESE, renforcer l’hôpital public est la condition d’un accès équitable aux soins et de la survie financière du système.
La santé, une souveraineté comme les autres ?
Le Maroc parle de souveraineté alimentaire, énergétique, numérique. La pandémie de Covid-19 a rappelé que la santé en est une aussi, peut-être la première : un pays qui ne contrôle ni ses lits, ni ses soignants, ni ses médicaments dépend des autres au pire moment.
L’État a lancé une réforme : les groupements sanitaires territoriaux (GST), qui réunissent dans chaque région les hôpitaux, les centres de santé et le CHU sous une même direction. Le premier, à Tanger-Tétouan-Al Hoceima, fonctionne depuis octobre 2025, et le modèle doit être étendu à tout le pays en 2026. C’est le chantier dont hérite le nouveau ministre.
Mais une question demeure. Quand l’assurance maladie, financée par les cotisations et par l’impôt, sert surtout à remplir les cliniques, l’hôpital public devient-il le soignant de dernier recours, celui des pauvres et des urgences ? Et la santé, un marché comme un autre ?
CINQ QUESTIONS AU MINISTRE YOUNS BJIJOU
1. Quel objectif chiffré pour la part de l'hôpital public dans les dépenses de l'AMO, aujourd'hui à 9 % ?
2. Les tarifs de référence seront-ils révisés pour réduire les 30 à 37 % qui restent à la charge des familles ?
3. Des protocoles de soins obligatoires, réclamés par le CESE, seront-ils imposés aux cliniques ?
4. Comment retenir les médecins dans le public, alors qu'il en manque 32 000 ?
5. Sans parti, devant qui rendrez-vous des comptes sur la santé des Marocains ?
Un dernier détail. Les chiffres de la CNSS ont été présentés le 14 octobre lors d’une conférence sur la gouvernance du système de santé organisée par le Conseil de la concurrence, que présidait jusqu’à cette semaine Ahmed Rahhou. Il est désormais ministre de l’Intelligence artificielle et de la Réforme de l’administration. Le diagnostic est connu au sommet de l’État. Reste à savoir ce que le nouveau gouvernement en fera.
Nos pages restent ouvertes à la réponse du ministère de la Santé et de la Protection sociale.
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SOURCES
Cour des comptes, principaux axes du rapport annuel 2024-2025 (novembre 2025) ; Conseil économique, social et environnemental, avis « Généralisation de l'AMO, bilan d'étape » (2024) ; déclarations du directeur général de la CNSS, Marrakech, 14 octobre 2026 ; Haut-Commissariat au Plan ; ministère de la Santé et de la Protection sociale.
FAQ
Quelle part de l’assurance maladie va au secteur privé au Maroc ? Selon le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes, le secteur privé a capté près de 91 % des dépenses de prestations de soins des régimes AMO en 2024, contre 9 % pour le secteur public. Pour les seuls régimes de la CNSS, son directeur général a indiqué le 14 octobre 2026 une part d’environ 89 % en 2025 (83 % hors médicaments).
Pourquoi les assurés vont-ils au privé plutôt qu’à l’hôpital public ? La Cour des comptes estime que les établissements publics restent peu attractifs pour les assurés, compte tenu du niveau et de la qualité des soins qu’ils offrent. Le manque de personnel, les délais et l’équipement pèsent aussi. Résultat : les hôpitaux publics ne récupèrent pas leur part du financement de l’assurance maladie.
Combien coûte un dossier médical dans le privé par rapport au public ? Selon l’avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE) sur la généralisation de l’AMO (2024), le coût moyen de la prise en charge d’un dossier médical dans le privé dépasse de 5,6 fois celui du public.
Qui est le nouveau ministre de la Santé ? Youns Bjijou a été nommé ministre de la Santé et de la Protection sociale le 16 octobre 2026 dans le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri. Il fait partie des huit ministres sans étiquette politique.



