Après cinq volets sur l’argent de l’OCP et de l’UM6P, ce sont des gens de l’intérieur qui nous écrivent. Ce qu’ils racontent ne se trouve dans aucun rapport annuel.
Notre enquête a d’abord suivi l’argent : la gouvernance, les campus, le capital-risque au Delaware, les sous-traitants impayés. Depuis, des personnes qui travaillent ou ont travaillé à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) nous ont contactés. Elles disent toutes la même chose : elles aiment leur université, mais elles ne comprennent plus comment elle reconnaît ceux qui la font vivre.
Au moment où tous les pays se mobilisent pour leur souveraineté numérique et technologique, l’UM6P forme des compétences sans les garder dans l’écosystème marocain. Des cerveaux pour l’étranger, alors que le Maroc en a besoin aujourd’hui plus que jamais.
Ce volet repose en partie sur leurs témoignages. Jisr.media connaît l’identité de ses sources, qui assument leurs propos. À leur demande, nous ne les nommons pas.
25 000
DH par mois pour des docteurs de grandes écoles
≈ 200 000
DH pour certains cadres de direction
2 000+
postes supprimés chez Jesa, selon Africa Intelligence
65 %
des Marocains disent passer par des relations (Arab Barometer)
25 000 dirhams pour un docteur, 200 000 pour un cadre ?
Selon nos sources, à l’UM6P, les salaires mensuels vont de un à huit : des docteurs formés dans de grandes écoles françaises ou nord-américaines seraient payés entre 25 000 et 40 000 dirhams, quand d’autres collègues des mêmes départements toucheraient autour de 70 000 dirhams, et certains cadres de direction près de 200 000 dirhams.

« Malgré mon parcours et mes compétences, je ressens un manque de reconnaissance », nous écrit l’un d’eux, qui n’ose pas demander d’augmentation, de peur de fragiliser sa position. Nos sources le reconnaissent : ces comparaisons doivent tenir compte des responsabilités, des statuts et des contrats. Mais elles posent une question simple, à laquelle l’UM6P n’a jamais répondu publiquement : quels critères fixent les salaires et les promotions ?
COMMENT CES SALAIRES SONT DEVENUS VISIBLES
Le 8 avril 2025, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) a été victime d'une cyberattaque sans précédent : les données de près de deux millions de salariés, dont leurs salaires déclarés, ont été diffusées en ligne par un groupe se présentant comme « Jabaroot DZ ». Pour beaucoup d'employés, c'était la première fois qu'ils pouvaient comparer leur fiche de paie à celle de leurs collègues.
Jisr.media ne publie aucun nom tiré de cette fuite. Les montants cités dans cet article viennent de nos sources, qui en assument la responsabilité.
Partir, de l’UM6P aux directions de l’OCP ?
Selon nos sources, plusieurs enseignants et chercheurs ont quitté l’UM6P en 2025, après la fuite de la CNSS, pour la France, une multinationale ou une entreprise technologique. Et le mouvement ne s’arrête pas à l’université.
En septembre 2026, selon Africa Intelligence, le groupe OCP a vu partir plusieurs cadres de haut niveau : Kenza Margaoui, à la tête de la direction juridique, au moment où le groupe affronte des dossiers sensibles, et Iliass Elfali, directeur du pilotage de la performance, après cinq mois seulement. Le 1er octobre, Nexans a annoncé la nomination d’Amine Houssaim, jusque-là directeur général d’InnovX, la filiale d’innovation de l’UM6P, à la tête de Nexans Maroc. Chez Jesa, la coentreprise d’ingénierie de l’OCP, plus de 2 000 postes auraient été supprimés ces derniers mois, toujours selon Africa Intelligence. Lire notre volet 5 sur les sous-traitants.
Ces départs ont des raisons différentes, et certaines sont personnelles. Mais ensemble, ils dessinent un groupe sous tension, au moment où se prépare l’après-Terrab.
Faut-il un nom pour réussir au Maroc ?
C’est la question que posent nos sources, et elle dépasse l’UM6P. Selon l’Arab Barometer, dans une enquête menée de décembre 2023 à janvier 2024, environ 65 % des Marocains disent recourir à des relations personnelles pour accéder à un emploi ou à un service administratif. Les cours régionales des comptes ont relevé des recrutements irréguliers dans des communes, au mépris de la transparence et de l’égalité des chances. En 2023, l’examen d’accès à la profession d’avocat a déclenché une polémique nationale sur le favoritisme, au point que le gouvernement a organisé un nouvel examen.
Des banques à la RAM, de l’ONEE à l’OCP, beaucoup de jeunes diplômés marocains partagent le même sentiment : le nom de famille et les réseaux pèsent autant que les diplômes. Selon nos sources, l’UM6P n’échappe pas à cette règle de l’inégalité des chances. Dans notre premier volet, nous avions déjà montré que les mêmes noms se retrouvent à tous les étages de l’OCP, de l’UM6P et de leurs filiales. C’est le même système qu’on retrouve un peu partout, et nos prochains dossiers le montreront. Elles citent un jeune docteur recruté trois jours après sa soutenance, quand d’autres chercheurs enchaînent les contrats postdoctoraux jusqu’à six ans sans garantie d’embauche ; des postes de direction confiés à des profils dont l’expérience ne semblait pas correspondre ; de grands projets attribués à des enseignants en début de carrière ; et des enseignants expérimentés écartés entre 2020 et 2021.
Une carrière éclair aux ressources humaines ?
D’autres sources nous ont signalé un cas qui résume bien ces questions : celui d’une responsable des ressources humaines de l’UM6P qui, selon elles, « souffle le chaud et le froid » sur les équipes. Elle aurait été parachutée à ce poste avec un diplôme de technicienne, poussée par un haut responsable de l’OCP, et son salaire aurait été multiplié en moins de trois ans. Nous ne la nommons pas à ce stade : nos vérifications se poursuivent, et elle pourra donner sa version. Mais ce cas pose une question de fond : quand on décide des carrières des autres, les règles devraient d’abord s’appliquer à soi.
Et le rôle de Rachid Guerraoui ?
Professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), où il dirige un laboratoire, Rachid Guerraoui est l’une des figures mondiales de l’informatique. Il est aussi cofondateur du College of Computing de l’UM6P, à Benguérir et à Rabat, et préside son conseil consultatif. Nos sources s’interrogent sur les modalités de son engagement : sa rémunération, sa présence et ses responsabilités effectives au Maroc, et son rôle dans certains recrutements. Ce sont des questions que nous posons, pas des conclusions.
NOS QUESTIONS À L'UM6P ET À L'OCP
• L'UM6P dispose-t-elle d'une grille de salaires pour ses enseignants et ses chercheurs, et peut-elle la rendre publique ?
• Quels critères fixent les salaires, les promotions et les recrutements ?
• Combien d'enseignants, de chercheurs et de cadres ont quitté l'UM6P et l'OCP en 2025 et 2026 ?
• Comment sont pourvus les postes de direction, et selon quelle procédure ?
• Selon quels critères sont nommés et rémunérés les responsables des ressources humaines ?
• Quelles sont les conditions de l'engagement de Rachid Guerraoui auprès de l'UM6P ?
Notre enquête continue
Ces témoins ne règlent pas de comptes. « Je reste profondément attaché à l’UM6P et à sa mission », nous écrit l’un d’eux. Ce qu’ils demandent tient en deux mots : transparence et équité, pour que les compétences soient reconnues, y compris chez ceux qui n’ont pas de réseaux influents. Une université financée par la rente du phosphate, et présidée par le nouveau secrétaire général de l’OCP, Hicham El Habti, leur doit au moins cette réponse.
Notre enquête se poursuit sur les recrutements et l’égalité des chances dans d’autres organisations publiques, semi-publiques et privées du Maroc.
Depuis le 13 septembre 2026, Jisr.media a adressé à l’OCP et à l’UM6P des demandes détaillées de droit de réponse, restées sans réponse. L’OCP et l’UM6P peuvent répondre à ce volet quand elles le souhaitent : nos pages restent ouvertes.
APPEL À TÉMOIGNAGES
Jisr.media lance un appel à témoignages pour compléter cette enquête. Vous travaillez ou avez travaillé à l'UM6P, à l'OCP, dans leurs filiales ou dans une autre grande organisation marocaine ? Recrutements, salaires, promotions, départs : racontez-nous ce que vous avez vu.
Anonymat garanti, sources protégées. Votre identité reste confidentielle. Nous ne publions rien qui permette de vous reconnaître, et nous vous relisons les passages qui s'appuient sur votre témoignage avant publication.
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Questions fréquentes
Combien gagne-t-on à l’UM6P ? Selon nos sources internes, les salaires mensuels vont de 25 000 à 40 000 DH pour des docteurs de grandes écoles à près de 200 000 DH pour certains cadres de direction, en passant par environ 70 000 DH pour d’autres collègues des mêmes départements. L’UM6P ne publie pas de grille de salaires et n’a pas répondu à nos questions.
Y a-t-il une vague de départs à l’OCP ? En septembre 2026, selon Africa Intelligence, la directrice juridique du groupe et le directeur du pilotage de la performance sont partis, et le directeur général d’InnovX, filiale de l’UM6P, a été nommé chez Nexans Maroc le 1er octobre. Chez Jesa, coentreprise de l’OCP, plus de 2 000 postes auraient été supprimés. Selon nos sources, des enseignants et chercheurs ont aussi quitté l’UM6P en 2025.
Le piston est-il répandu au Maroc ? Selon l’Arab Barometer (enquête de décembre 2023 à janvier 2024), environ 65 % des Marocains disent recourir à des relations personnelles pour accéder à un emploi ou à un service administratif. Les cours régionales des comptes ont aussi relevé des recrutements irréguliers dans des communes.
L’OCP et l’UM6P ont-ils répondu ? Non. Les questions envoyées par Jisr.media depuis le 13 septembre 2026 sont restées sans réponse. Nos pages restent ouvertes à leur réponse.







