Ce que dit le rapport
Le rapport ministériel mentionne les transferts des Marocains résidant à l’étranger parmi les “flux financiers autres” qui soutiennent la balance des paiements : plus de 50 milliards de dirhams à fin mai 2026, en hausse de 8,8% sur un an, couvrant à eux seuls 65,4% du déficit commercial du pays. Le document salue la “résilience” de ce flux face à l’incertitude économique dans les pays de résidence, et les efforts pour “mobiliser l’épargne et les compétences des Marocains du monde” vers l’investissement productif. Un satisfecit technique, dans la même veine que le reste du document.
Ce qu’en dit la recherche sur la migration
Le chercheur Abdelkrim Belguendouz, l’un des spécialistes les plus constants de la question migratoire marocaine depuis plus de vingt ans, est catégorique sur ce point précis : il a lui-même intitulé l’une de ses tribunes “Parlement marocain : interdit de représentation aux citoyens MRE !” — un titre qui résume à lui seul des années de suivi vigilant d’un dossier qui n’avance pas. Belguendouz documente, texte après texte, l’écart entre les annonces institutionnelles et leur mise en œuvre réelle : une “nouvelle politique migratoire” lancée en 2013 sur Hautes Instructions Royales, mais dont il regrette, dix ans plus tard, l’absence de mise à niveau réglementaire et le retour d’une approche qu’il qualifie de “purement sécuritaire”. Il pointe aussi, de façon plus institutionnelle, un déficit de gouvernance et de transparence au sein même du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), l’organe censé porter la voix des Marocains du monde auprès des pouvoirs publics.
Pour situer l’ampleur du flux dont il est question : le président du CCME, Driss El Yazami, rappelait récemment que les transferts des Marocains du monde dépassent aujourd’hui 122 milliards de dirhams par an — tout en reconnaissant lui-même que leur part dans l’investissement productif “reste en deçà de son potentiel réel”. Un chiffre qui donne la mesure du sujet, au-delà des seuls 50 milliards enregistrés à fin mai 2026 dans le rapport ministériel.
Le grand écart : contribuer massivement, compter pour peu
Voici le paradoxe qui traverse cette relation depuis des décennies : les Marocains du monde représentent plus de 15% de la population totale du Royaume et financent, via leurs transferts, une part déterminante des réserves de change du pays — davantage que les recettes de nombreux secteurs économiques classiques. Et pourtant, à la veille des élections législatives du 23 septembre 2026, cette même diaspora reste sans aucun siège réservé au Parlement, malgré une promesse royale de représentation formulée dès 2007 et réitérée à plusieurs reprises depuis, la dernière fois en novembre 2024.
Ce n’est pas faute d’efforts de la société civile de la diaspora elle-même : depuis plus d’une décennie, des associations de Marocains du monde, dans plusieurs pays de résidence, portent inlassablement la revendication d’une citoyenneté pleine et entière — vote direct depuis l’étranger, éligibilité réelle, sièges dédiés à la Chambre des représentants. Ces mobilisations se heurtent régulièrement aux mêmes obstacles techniques et politiques : complexité logistique d’organiser un scrutin dans plus de 100 pays, réticences des partis politiques à intégrer des candidats issus de la diaspora sur des listes gagnables, absence de volonté de trancher un débat pourtant documenté depuis 2011 dans la Constitution elle-même.
Pourquoi cela compte
Présenter les transferts des MRE comme un simple indicateur de “résilience” macroéconomique, sans interroger la relation plus large que l’État entretient avec sa diaspora, permet d’éviter une question de fond : peut-on continuer à compter sur la contribution économique massive d’une communauté à qui l’on refuse, échéance électorale après échéance électorale, une voix politique proportionnée à son poids réel dans le pays ? Le satisfecit budgétaire, ici encore, dit peu de choses sur ce que l’État doit en retour à ceux qui, depuis l’étranger, continuent de soutenir ses équilibres financiers.
Et vous ?
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