Ce que dit le rapport
Le rapport ministériel présente la poursuite des “grands chantiers structurants” comme l’un des trois axes stratégiques de la programmation 2027-2029 : sécurisation hydrique, infrastructures routières, ferroviaires, portuaires et aéroportuaires pour “accueillir les plus grandes manifestations internationales”, accélération de la transition numérique, souveraineté industrielle. La Coupe du monde 2030, co-organisée avec l’Espagne et le Portugal, sert de fil conducteur à une bonne partie de cet effort : environ 52 milliards de dirhams pour les seuls stades, et près de 150 milliards de dirhams pour les infrastructures de transport et de mobilité associées (aéroports, ligne à grande vitesse Kénitra-Marrakech, réseaux routiers). Le ton du document reste résolument positif : ces investissements doivent “irriguer” durablement l’économie nationale.
Ce qu’en disent le Pr Akesbi et Fouad Abdelmoumni
Le Pr Najib Akesbi, cité dans une analyse publiée par Arabi21 en 2024, appelle à la prudence face à cette vague d’investissement : il pointe le risque de dépassements budgétaires récurrents, de pressions accrues sur les finances des collectivités locales appelées à cofinancer ces chantiers, et surtout un effet de concentration géographique qui risque d’aggraver, plutôt que de réduire, les disparités régionales déjà connues du pays. Pour lui, ces grands projets s’inscrivent dans le même diagnostic qu’il porte sur l’économie marocaine dans son ensemble : un “capitalisme de connivence” où une minorité économique et politique capte l’essentiel de la valeur créée, pendant que la majorité des citoyens ne voit que peu de retombées concrètes sur son quotidien.
Fouad Abdelmoumni, économiste et ancien secrétaire général de Transparency Maroc (2016-2022), aujourd’hui membre du comité consultatif Moyen-Orient/Afrique du Nord de Human Rights Watch, élargit cette critique à ce qu’il appelle le “mal-développement” marocain : selon lui, le modèle économique du pays reste structurellement tourné vers l’exportation et la vitrine internationale plutôt que vers le développement intérieur et la réduction des inégalités. Les grands chantiers, dans cette lecture, ne sont pas nécessairement mauvais en soi — Tanger Med, le TGV ou les autoroutes ont réellement positionné le Maroc comme un hub logistique régional — mais le vrai test n’est pas leur existence, c’est la manière dont la richesse qu’ils génèrent se répartit ensuite dans la société.
Le contraste concret : le prix payé par ceux qui sont sur le chemin des chantiers
Derrière la vitrine des chiffres macro, les grands chantiers ont un coût direct et immédiat pour certains citoyens : celui de l’expropriation. Le Maroc a engagé, ces dernières années, une vague sans précédent de procédures d’expropriation pour cause d’utilité publique — lignes à grande vitesse, stades, autoroutes, barrages, stations de dessalement — dans le cadre d’une loi (7-81 de 1982) aujourd’hui même en cours de révision. Or, comme le relève la presse économique elle-même, cette législation “fait débat” : des habitants dénoncent régulièrement des indemnisations jugées insuffisantes et des procédures expéditives, faute de véritable rapport de force face à l’État lorsqu’un projet d’utilité publique est déclaré sur leur terrain.
Ce sont souvent des petits propriétaires, des agriculteurs ou des familles modestes qui se retrouvent à négocier, seuls, une indemnité fixée selon des méthodes d’évaluation qui excluent explicitement la plus-value que le projet lui-même va générer sur la zone — ce qui signifie concrètement qu’un terrain excentré, exproprié pour construire une gare TGV ou un stade, est indemnisé à sa valeur d’avant-projet, alors que les terrains alentour verront leur valeur bondir une fois l’infrastructure en service. Le mégaprojet crée de la richesse, mais celle-ci se matérialise après l’expropriation, au bénéfice d’autres acteurs que ceux qui ont cédé leur terrain.
Pourquoi cela compte
À l’approche du scrutin, les grands chantiers constituent une vitrine électorale évidente — des stades flambant neufs, un train à grande vitesse, un pays qui “se transforme à coups de grues” comme le décrit la presse économique elle-même. Mais cette vitrine dit peu de choses sur deux questions bien plus décisives pour la majorité des citoyens : qui, concrètement, a payé le prix immédiat de ces chantiers (terrains, déplacements, procédures expéditives), et qui, à moyen terme, en récoltera les bénéfices économiques réels au-delà de l’effet vitrine ? Ce sont précisément les questions qu’un rapport ministériel, par construction, n’est pas fait pour poser.
Et vous ?
Vous ou vos proches avez été concernés par une procédure d’expropriation liée à un grand chantier ? Vous avez des informations sur la manière dont ces projets se déroulent concrètement dans votre région ? Partagez-les en commentaire ou écrivez-nous : cette série se construit aussi avec vos contributions.







