Ce que dit le rapport
Le rapport ministériel présente une “amélioration progressive” du marché du travail : le taux de chômage national est passé de 13,3% à 13% entre 2024 et 2025, avec un recul enregistré aussi bien en milieu urbain (16,9% à 16,4%) qu’en milieu rural (6,8% à 6,6%). Le document reconnaît, dans une formule prudente, que “la persistance des défis de l’emploi dans le monde rural et l’intégration des jeunes, des femmes et des diplômés” demeure. Il précise aussi que les premiers résultats de la nouvelle enquête sur la population active (EMO), lancée en 2026, ne permettent pas encore de comparaisons temporelles précises avec les séries antérieures.
Ce qu’en dit le Pr Lahlou
C’est précisément ce changement méthodologique que questionne le Pr Mehdi Lahlou. Le Haut-Commissariat au Plan a remplacé, au premier trimestre 2026, son enquête historique (l’ENE) par une nouvelle enquête sur la main-d’œuvre (EMO), officiellement pour s’aligner sur les normes de l’Organisation internationale du travail. Le Pr Lahlou estime que cette rupture méthodologique “soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses sur la réalité du travail au Maroc” — une définition plus stricte du chômage et de l’emploi rend les nouvelles séries difficilement comparables aux précédentes, au moment même où le débat public a le plus besoin de mesurer précisément les tendances.
Sur la question budgétaire plus large, le Pr Lahlou a par ailleurs dénoncé, à propos de récents crédits supplémentaires ouverts par décret, une gestion qu’il juge peu transparente : le gouvernement, selon lui, “ponctionne le pouvoir d’achat pour ensuite annoncer des mesures de soutien” — une critique qui éclaire aussi la lecture des chiffres de l’emploi : un taux de chômage officiellement bas, en ville comme à la campagne, masque selon plusieurs observateurs une réalité de sous-emploi, de précarité saisonnière et de travail informel que la définition stricte du chômage (BIT) ne capte pas pleinement. Quelqu’un qui a arrêté de chercher activement un emploi, ou qui travaille quelques heures par semaine, disparaît statistiquement des chiffres du chômage sans que sa situation économique se soit améliorée.
L’angle mort : les jeunes NEET
Le taux de chômage classique a une limite structurelle : il ne compte que les personnes activement à la recherche d’un emploi. Or une partie importante de la jeunesse marocaine se situe hors de ce radar statistique — ce que les organisations internationales appellent les “NEET” (Not in Employment, Education or Training : ni en emploi, ni en études, ni en formation). Selon les dernières données disponibles du Haut-Commissariat au Plan et de la Banque mondiale, environ un jeune Marocain de 15 à 24 ans sur quatre serait dans cette situation — l’un des taux les plus élevés de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord — avec un écart de genre marqué : le phénomène touche nettement plus les jeunes femmes, en particulier en milieu rural, où il peut dépasser 40%.
Ce chiffre n’apparaît nulle part dans le rapport budgétaire, qui se limite à la définition classique du chômage. C’est précisément ce qui en fait un angle mort commode : un jeune qui n’a jamais commencé à chercher un emploi, souvent après une sortie précoce du système scolaire, n’est comptabilisé ni comme chômeur ni comme actif. Il disparaît des deux côtés du tableau — ni dans les chiffres de l’emploi, ni dans ceux du chômage — alors qu’il constitue, pour les démographes et sociologues qui suivent la question, l’un des indicateurs les plus fiables du décrochage économique et social d’une génération.
Le contraste régional : exode et fracture de genre

Le taux de chômage rural, apparemment plus favorable que le taux urbain, cache un phénomène documenté par le HCP lui-même : l’exode rural, qui déplace en moyenne 152 000 personnes par an des campagnes vers les villes, avec une féminisation croissante du phénomène. Ce ne sont pas les moins qualifiés qui partent en priorité, mais souvent “les jeunes les plus entreprenants”, selon l’expression même des chercheurs du Centre d’études et de recherches démographiques (CERED). Autrement dit : le chômage rural ne recule pas seulement parce que les conditions de vie s’améliorent sur place, mais aussi parce qu’une partie significative des personnes en âge de travailler quitte tout simplement la région et n’apparaît plus dans les statistiques rurales.
Cet exode et le phénomène NEET se recoupent largement : une jeune femme rurale qui sort tôt du système scolaire, ne trouve pas d’emploi salarié disponible localement et ne dispose pas des moyens de migrer vers une ville se retrouve doublement invisible — absente des statistiques de chômage classique, et absente aussi des chiffres d’exode qui, eux, ne mesurent que les départs effectifs. La presse locale documente régulièrement ce mécanisme : manque d’infrastructures, abandon scolaire précoce (notamment chez les filles) et absence de débouchés se combinent pour pousser certains hors du marché du travail plutôt que vers lui.
Pourquoi cela compte
À deux mois du scrutin, présenter un chômage en léger recul, en ville comme à la campagne, comme un signe d’amélioration sociale, sans mentionner ni le changement de méthode statistique qui complique toute comparaison, ni l’ampleur du phénomène NEET qu’aucun indicateur du rapport ne mesure, permet d’éviter une conversation plus difficile : celle d’une partie de la jeunesse — souvent féminine, souvent rurale — qui n’est simplement pas comptée, ni comme un problème à résoudre, ni comme une ressource à mobiliser.
Et vous ?
Vous connaissez, dans votre entourage ou votre région, des jeunes qui ne sont ni scolarisés, ni en formation, ni en emploi ? Vous avez des données ou des observations sur cette réalité, en ville comme à la campagne ? Partagez-les en commentaire ou écrivez-nous : cette série se construit aussi avec vos contributions.






