MDM : 115 milliards transférés, 10% investis — la fiscalité a-t-elle raté son rendez-vous ?
Chaque 10 août, les mêmes mots reviennent dans les discours officiels : les Marocains du Monde, « piliers de l’économie nationale », « partenaires du développement du Royaume ». Les chiffres des transferts, eux, ne mentent pas : 115,15 milliards de dirhams envoyés vers le Maroc en 2023, en hausse de 4% sur un an. Mais un autre chiffre, beaucoup moins mis en avant, mérite d’être posé à côté : à peine 10% de ces transferts se transforment en investissement. Le reste, l’écrasante majorité, part en consommation courante, en soutien familial, en dépenses du quotidien.
Alors la question se pose, sèche et concrète : la fiscalité marocaine fait-elle réellement son travail pour transformer l’argent envoyé par les MDM en investissement productif ?
Un rapport qui tombe à un moment révélateur
Le rapport de la Cour des Comptes sur l’exécution de la loi de finances 2024, publié le 8 juillet 2026, apporte un éclairage inattendu sur cette question. Le document chiffre à 31,49 milliards de dirhams le coût des « dépenses fiscales » — c’est-à-dire l’ensemble des exonérations, réductions et régimes dérogatoires que l’État s’impose volontairement, au nom d’objectifs économiques ou sociaux.
Parmi ces objectifs affichés : encourager l’épargne, faciliter l’accès au logement, soutenir l’investissement. Des mots qui, sur le papier, semblent taillés pour les MDM.
Le secteur immobilier à lui seul concentre environ 5,55 milliards de dirhams de ces avantages fiscaux, soit près de 18% du total. C’est le troisième poste le plus important derrière la sécurité sociale et l’énergie.
Le problème : personne ne sait qui en bénéficie vraiment
C’est ici que le rapport devient gênant. La Cour des Comptes révèle que 39 mesures fiscales sur 268 n’ont fait l’objet d’aucune évaluation de leur coût en 2024. Pire : 97% de la valeur totale des dépenses fiscales provient de dispositifs adoptés avant 2020 — des mesures conçues avant la dernière réforme de la Charte de l’investissement, avant l’accélération du programme d’aide directe au logement, avant même que l’État n’articule aussi explicitement sa politique d’attractivité envers les MDM.
Deux majorités politiques différentes se sont pourtant succédé depuis : le PJD jusqu’en octobre 2021, puis la coalition RNI-PAM-Istiqlal depuis. Aucune des deux n’a rouvert le dossier des 97% de dépenses fiscales héritées d’avant 2020. Une continuité qui interroge : ce type de dossier technique échappe-t-il, de fait, aux alternances politiques ?
Autrement dit : les incitations fiscales censées orienter l’épargne des Marocains du monde vers l’investissement immobilier n’ont, pour la plupart, jamais été repensées à la lumière des profils, des attentes et des contraintes des MDM d’aujourd’hui — une génération plus jeune, plus mobile, souvent née à l’étranger, avec un rapport différent au pays de ses parents.
Le rapport de la Cour ne désigne pas les MDM comme bénéficiaires précis de ces 5,55 milliards — et c’est bien là toute la difficulté : aucune ventilation officielle ne permet de savoir quelle part de ces avantages profite aux Marocains résidant à l’étranger plutôt qu’aux promoteurs, investisseurs institutionnels ou acheteurs résidents. Cette absence de donnée est en soi une réponse partielle à la question : comment un dispositif peut-il prétendre orienter l’épargne des MDM s’il ne mesure même pas s’il y parvient ?
Ce que ça change concrètement
Le paradoxe se voit aussi sur le terrain. Les logements achetés par des MDM et occupés par leurs parents peuvent être assimilés à une résidence principale et bénéficier d’une exonération de taxe urbaine et d’édilité pendant cinq ans — un avantage réel, mais conditionné à des démarches administratives que beaucoup de MDM jugent lourdes depuis l’étranger. Le programme d’aide directe au logement, lui, suscite un vif intérêt chez les MDM au moment de l’opération Marhaba, sans qu’on sache si le dispositif fiscal environnant a été adapté à leur situation particulière — double imposition potentielle, statut de non-résident, revenus perçus en devises.
Résultat : sur 115 milliards de transferts, l’essentiel continue d’échapper à toute logique d’investissement structuré, pendant qu’une part significative des avantages fiscaux immobiliers profite à des acteurs dont on ignore la part exacte de MDM.
L’absence d’évaluation régulière n’est pas qu’une abstraction budgétaire — elle a un visage concret sur le terrain. À El Mansouria, la coopérative d’habitat Al Abrar (231 logements, dirigée par un élu communal PJD) fait l’objet d’une enquête de la gendarmerie de Bouznika pour détournement de fonds et abus de confiance ; ses responsables auraient revendu plusieurs fois les mêmes appartements, notamment à des Marocains du monde. Le dossier a pris assez d’ampleur pour que le ministère de l’Intérieur lance, en juillet 2026, une vaste opération de contrôle sur les coopératives d’habitat de la région Casablanca-Settat et ordonne aux gouverneurs de débloquer en urgence les dossiers de MDM en souffrance. Deux autres chantiers illustrent la même mécanique ailleurs dans le pays : à Essaouira, le projet « Nessma » — environ 400 familles, dont des MDM, qui attendent leur logement depuis 2009 — a vu une partie de ses appartements saisis début août 2026 au profit d’une banque créancière, pour une dette dépassant 25 millions de dirhams ; à Kénitra, un projet comparable laisse environ 300 familles dans la même attente depuis 2009. Trois dossiers différents, un même symptôme : des mécanismes de contrôle qui interviennent après des années de blocage, jamais en amont.
La question qui reste posée
Rien, dans le rapport de la Cour, n’accuse qui que ce soit de détournement. La Cour ne conclut pas que ces 31,5 milliards de dépenses fiscales sont du gaspillage, et elle ne réclame pas leur suppression. Sa recommandation est plus sobre, mais tout aussi lourde de sens : évaluer, régulièrement, si ces dispositifs produisent encore les effets pour lesquels ils ont été créés.
Alors que les activités entourant la Journée nationale du migrant du 10 août ont déjà démarré, et que le Maroc s’apprête une nouvelle fois à célébrer l’apport de ses enfants de l’étranger, cette recommandation prend une résonance particulière. Elle ne demande rien d’autre qu’une chose simple : que les mots des discours officiels sur les MDM « partenaires du développement » se traduisent par une fiscalité repensée pour eux, et non simplement héritée de dispositifs vieux de plus de six ans.
Cet article s’inscrit dans la série de décryptage de jisr.media consacrée aux rapports officiels marocains. Prochain volet : la gouvernance et l’évaluation des dépenses fiscales.
Abdesselam Mejlaoui




