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Hay El Bahr · Chapitre 5 — Le Sfenj

À Hay El Bahr, le bonheur sentait l'huile chaude.

Hay El Bahr · Chapitre 5 — Le Sfenj

Hay El Bahr, roman de Salim Hakim — Acte I — L’illusion

Hay El Bahr · حيّ البحر — Roman · Tome un · Acte I : L’illusion · Chapitre 5/46

Hay El Bahr, été 2006

À Hay El Bahr, le bonheur sentait l’huile chaude.

Il commençait à cinq heures du matin, devant la petite échoppe de El Fassi, un cube de planches et de tôle peint en vert qu’on ne remarquait pas, sauf quand la file dépassait dix mètres. Alors on savait. Il y avait eu un enterrement, un mariage, ou une décision du gouvernement. Ce samedi-là, la file faisait quatorze mètres, ce qui voulait dire tournoi.

Kamal attendait son tour, les mains dans les poches, vingt et un ans, un tee-shirt trop grand et des projets dont aucun ne rapportait. Devant lui, une grand-mère, un ouvrier de la blanchisserie, deux gamins qui se disputaient une pièce de dix dirhams en la lançant en l’air. Au fond de l’échoppe, El Fassi plongeait ses boules de pâte dans l’huile, d’un geste de prestidigitateur, les retournait avec une baguette en roseau, les enfilait sur une feuille de palmier par chapelets de dix.

— Quatre, Ssi El Fassi, dit Kamal quand vint son tour.

— Trois, par client.

— C’est jour de tournoi.

El Fassi leva les yeux. Il avait des bras de forgeron, un tablier sans âge, et le visage d’un homme qui avait compris très tôt que sa tâche n’avait pas de fin.

— Le jour du tournoi, dit-il enfin, la limite saute. Je donne ce que tu peux porter.

Il lui tendit deux chapelets, que Kamal serra contre sa poitrine comme un bébé. Il sortit, la graisse déjà sur les doigts, en riant tout seul, et se mit à courir vers le terrain.

· · ·

La Coupe de la Mer était la plus ancienne compétition du quartier, ce qui voulait dire qu’elle avait trois ans. Mourad l’avait inventée.

Il se tenait au bord du terrain, le carnet noir à la main, en chemise blanche, aussi à l’aise qu’un notaire dans un mariage. Les équipes s’étaient formées selon les métiers. Les Blanchisseurs, en maillots roses lavés à la va-vite. Les Pêcheurs, en pantalons relevés jusqu’aux genoux. Les Garagistes, avec des taches indélébiles aux coudes. Et les Sans-Équipe, un mélange de cousins, de collégiens et de chômeurs qui avaient en commun de ne jamais gagner.

Le trophée trônait sur une caisse de bière retournée : un tuyau de plomberie peint en bronze, surmonté d’un dauphin en plastique. Personne ne savait d’où venait le dauphin.

— Mourad, murmura Kamal en lui tendant un sfenj encore fumant. On parie combien ?

— En sucre.

— En sucre ?

— Ici, on parie en kilos. Les billets, ça se perd. Le sucre, ça se mange.

Il sourit et nota quelque chose dans son carnet. Il était le seul adulte du quartier à qui personne ne devait plus de deux jours d’avance. On le disait sévère. On disait surtout qu’il tenait ses comptes à la ligne près, et qu’on pouvait dormir tranquille.

Sous un figuier, au bord du terrain, Adil lisait, assis par terre, le dos contre le tronc, indifférent aux cris. À côté de lui, Khadija, un berrad de thé à la menthe dans une main et un plateau de verres dans l’autre, servait les spectateurs avec un sérieux d’élève surveillante. De temps en temps, elle levait les yeux, vérifiait que le livre était toujours tenu, que la page tournait, puis reprenait son service.

— Il n’a pas vu un seul but, dit Kamal en s’asseyant près d’eux.

— Il en a vu un, dit Khadija.

— Lequel ?

— Celui de la page quarante-deux.

Adil ne releva pas la tête. Il sourit en tournant la page.

· · ·

Le match commença à neuf heures, sous un ciel d’un bleu impeccable. Lalla Zhor, la veuve du quatrième étage, avait sorti une chaise sur son balcon et distribuait des conseils tactiques, à pleine voix, à des joueurs qui ne les écoutaient pas.

Kamal avait pris position sur un muret, une bouteille d’eau en guise de micro, et commentait.

— Mesdames et messieurs, bonsoir, ou plutôt bonjour. Nous sommes en direct du stade historique de Hay El Bahr, devant quatre cent mille spectateurs, dont trois cent quatre-vingt-dix mille qui n’ont pas payé leur place. Les Blanchisseurs, en rose, mènent un à zéro. On peut dire que leur jeu est propre.

Le public rit. Les Pêcheurs égalisèrent sur une erreur de la défense. Kamal prit une voix de speaker national, grave, ému.

— Et c’est l’égalisation. L’égalisation, mesdames et messieurs, c’est ce qui arrive quand la mer décide de ne plus attendre.

Un Garagiste dégagea le ballon d’un coup de pied sauvage. Le ballon monta, décrivit une courbe majestueuse, passa au-dessus du muret, du mur de la blanchisserie, de la route, des rochers, et plongea dans la mer sans éclaboussure.

Il y eut un silence.

— Et le ballon, dit Kamal avec solennité, dans un geste de maturité, choisit la mer.

Le terrain explosa de rire. Un gamin d’une dizaine d’années, en caleçon, courut vers les rochers, plongea, nagea, revint avec le ballon sous le bras, trempé et triomphant. On l’applaudit comme un héros national.

· · ·

Un Hadj en uniforme apparut vers onze heures, sur le bord de la route, un carnet à la main. Il venait, expliqua-t-il, pour un contrôle de rassemblement. Il regarda le terrain, les équipes, le dauphin en plastique. Il demanda s’il y avait une autorisation. Mourad répondit qu’il y avait un tournoi.

Le Hadj nota quelque chose, s’assit sur le muret, tendit la main. Kamal lui donna un sfenj. Il le mangea en silence. Il en demanda un deuxième.

À la mi-temps de la finale, il était toujours là. Quand l’arbitre improvisé, un oncle de la blanchisserie, déclara forfait pour cause de rhumatismes, ce fut le Hadj qui se leva.

— Je n’ai pas de sifflet, dit-il.

Un enfant lui tendit une petite flûte en plastique orange, qu’il gardait dans sa poche depuis la fête de l’école. Le Hadj la mit à ses lèvres. Il siffla, un son aigu et ridicule, qui fit hurler de rire tout le quartier.

Il arbitra le penalty de la finale avec un sérieux absolu, le dos droit, les deux bras levés, comme un homme qui sait que l’Histoire le regarde. Le tir fut manqué. Les Pêcheurs gagnèrent. Le dauphin changea de mains. On aurait dit un jugement de Salomon sous un figuier.

— Bien joué, dit Mourad au Hadj en lui serrant la main. Vous reviendrez l’an prochain ?

— Si l’autorisation est en règle, dit le Hadj avec un grand sourire.

· · ·

Le soir, il y eut un mariage sur les toits.

Celui de la nièce de Lalla Zhor, qui épousait un garçon de la blanchisserie, devant deux cents invités répartis sur trois immeubles reliés par des planches. Il y avait des tapis étendus sur le ciment, des tables de fortune, des berrads fumants posés sur des réchauds, des plateaux de gâteaux au miel. Des enfants couraient entre les antennes. Le tambour battait sans s’arrêter, un rythme patient, très ancien.

Kamal dansa. Il dansa mal, avec une conviction totale. Il saisit Adil par le bras, l’entraîna au milieu du cercle, le fit tourner deux fois avant qu’il retrouve son livre. Adil rit, un rire sans calcul, la tête rejetée en arrière.

— Lis-nous quelque chose, dit Kamal en le lâchant.

— Je ne sais rien par cœur.

— Alors invente.

Adil réfléchit. Il regarda la mer, très loin, avec ses lumières de bateaux. Il dit quelques mots, à voix basse, d’une phrase qu’il ne pourrait jamais redire, qui parlait de linge au vent et de mains qu’on ne sait pas lâcher. Personne n’applaudit tout de suite. Puis tout le monde le fit, très fort.

Khadija, de l’autre côté du cercle, tenait un plateau de thé. Elle ne dit rien. Elle regardait Adil comme on regarde quelque chose qu’on a décidé de ne pas demander.

Mourad s’était éloigné, au bord du toit, une cigarette à la main. Il contemplait le quartier d’en haut : les toits, les fils à linge, les fenêtres allumées. Il comptait. Il comptait toujours, par habitude, comme d’autres prient. Kamal le vit de loin et ne pensa à rien.

· · ·

Quand la fête s’apaisa, Kamal monta jusqu’à la terrasse la plus haute, celle de la blanchisserie, un sfenj froid à la main, resté du matin. Il s’assit sur le muret, les jambes dans le vide.

En bas, le terrain de foot dormait sous la lune, avec ses poteaux tordus, son dauphin oublié sur une caisse. Les pêcheurs étaient revenus, des lampes à pétrole accrochées à leurs cannes. On entendait la mer, qui n’avait rien perdu du match.

Il pensa à tout ce qui s’était passé en une journée. Un ballon sauvé, un Hadj arbitre, un mariage, une phrase qu’Adil avait faite sans la savoir. Il pensa que c’était cela, le bonheur : ne pas savoir qu’on le vit.

Il mordit dans le sfenj. Il était froid, un peu gras, un peu sucré. Il était parfait.

Il ignorait que le bonheur a un prix au mètre carré.

Le fil · Été 2006 : un tournoi, un Hadj arbitre, un mariage sur les toits. C’est le bonheur, et Mourad, carnet noir en main, en tient déjà le compte.

Pour y réfléchir · Que comptait Mourad, ce soir-là, au bord du toit ?


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