Ce sont les poids lourds de l’économie marocaine : l’OCP, l’ONEE, l’ONCF, la RAM, la CDG, Tanger Med… Au total, 57 établissements et entreprises publics, qui pèsent 242,9 milliards de dirhams de chiffre d’affaires. Chaque année, l’agence chargée de gérer les participations de l’État remet au Roi un rapport sur leur santé. Le dernier, publié ce mois-ci, contient une donnée que le débat budgétaire passe souvent sous silence : l’État leur verse plus qu’il n’en reçoit.
L’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE), dirigée par Abdellatif Zaghnoun, a été créée en 2021 pour réformer ce secteur. Elle vient de publier son Rapport sur l’État actionnaire 2024-2025. Nous l’avons lu, avec l’édition précédente, au moment où les députés examinent le projet de loi de finances 2027 et interrogent les ministres en séance. Voici l’essentiel. Nous reviendrons dans les prochains jours sur d’autres détails de ce rapport, entreprise par entreprise.
1. L’État donne-t-il plus qu’il ne reçoit ? Oui : 3,6 milliards de plus en 2024
En 2024, l’État a transféré 16,96 milliards de dirhams aux 57 entreprises publiques suivies par l’ANGSPE : subventions, dotations en capital, financement d’investissements. En retour, elles ont versé 13,4 milliards au budget général : dividendes, parts de bénéfices, redevances.
L’écart était encore plus grand en 2023 : 19,2 milliards versés, 12,7 milliards reçus. Et pour 2025, l’agence prévoit 19,8 milliards de transferts contre 13,9 milliards de recettes.
Ce n’est pas forcément un scandale : beaucoup de ces entreprises assurent des services publics (électricité, eau, train, télévision) qui ne peuvent pas être rentables partout. Mais c’est un coût, et il mérite d’être débattu au Parlement, ligne par ligne.
En 2024, chaque dirham versé par les grandes entreprises publiques au budget a été plus que compensé par 1,27 dirham versé par l’État.
Une précision utile. Le projet de loi de finances 2027 parle de 274 établissements et entreprises publics, qui auraient versé 20,6 milliards au budget en 2025. Le rapport de l’ANGSPE ne couvre que les 57 plus importants. Les deux chiffres ne se contredisent pas : ils ne comptent pas les mêmes entreprises.
Aux dépens de quels services ?
L’écart de 2024, 3,6 milliards de dirhams, n’est pas une abstraction. Aux coûts de référence publiés par l’État, et déjà utilisés dans notre enquête sur les 38 milliards de l’UM6P, cette somme représente, en ordre de grandeur :
Ce sont des ordres de grandeur, pas des accusations : l’argent versé à l’ONEE ou à l’ONCF finance aussi l’électricité et le train. Mais chaque dirham qui comble un déficit d’entreprise publique est un dirham qui ne va pas ailleurs. C’est au gouvernement de dire, devant le Parlement, ce que cet argent finance exactement.
2. L’OCP, premier investisseur public. Mais qui contrôle l’OCP ?
L’OCP est de loin la première entreprise publique du pays.
- Il porte 55 % des investissements du périmètre : 43,6 milliards de dirhams en 2024, contre 27,4 milliards en 2023.
- Il concentre près d’un tiers des dettes de financement du portefeuille.
- Il a versé 5,8 milliards au budget en 2024, et 6,2 milliards prévus en 2025. Le PLF 2027 en attend 6,4 milliards.
- Son impôt sur les sociétés dû est passé de 5,9 milliards en 2022 à 0,6 milliard en 2023, selon l’édition précédente du rapport, en raison de la baisse de ses résultats.
Mais c’est la gouvernance qui interroge. Selon les fiches officielles du rapport :
OCP : RÉUNIONS DES ORGANES DE GOUVERNANCE
Conseil d'administration : 2 réunions en 2023, 2 réunions en 2024
Comité d'audit, des risques et ESG : 3 réunions par an
Comité Rémunération : aucune réunion en 2023 ni en 2024
Comité Stratégie et Investissement : aucune réunion en 2023 ni en 2024
Autrement dit, le comité chargé d’examiner la stratégie et les investissements ne s’est pas réuni une seule fois en deux ans, alors que l’entreprise investissait plus de 70 milliards de dirhams. À titre de comparaison, le conseil de la RAM s’est réuni 8 fois en 2024 et son comité Stratégie 4 fois.
Autre constat : au 30 septembre 2025, 13 entreprises publiques avaient nommé des administrateurs indépendants, comme la loi les y invite. L’OCP ne figure pas dans cette liste.
Ces données prolongent notre enquête : « 38 milliards, aucun compte publié : qui contrôle l’argent de l’UM6P ? ». Le PDG de l’OCP, Mostafa Terrab, a jusqu’au 2 novembre pour répondre à nos questions.
3. Pourquoi ces entreprises sont-elles déficitaires ?
C'est la grande question que le budget 2027 ne pose pas.
Cinq entreprises reçoivent 80 % de l'argent public versé au secteur. Le rapport de l'ANGSPE donne plusieurs explications, qui ne se valent pas.
Des tarifs encadrés et des missions de service public mal compensées. Le rapport le reconnaît : ces « obligations de service public » vont « d’un encadrement tarifaire à des missions sociales ou territoriales ». Certaines sont « formalisées et rémunérées à leur juste valeur, d’autres restent non formalisées ». Autrement dit, l’État demande parfois un service sans le payer, puis comble le trou.
ONEE (électricité et eau) : 4,9 milliards reçus. Son déficit d’exploitation atteignait 11,5 milliards en 2023, ramené à 4,2 milliards en 2024. L’Office devra aussi absorber 14 milliards de déficits futurs liés aux centrales solaires thermiques, tandis que l’État a déjà pris à sa charge environ 3 milliards de pertes passées. Il reçoit une dotation chaque année depuis 2022 : 5, puis 4, puis 4 milliards.
ONCF (train) : 3,4 milliards reçus. L’argent sert surtout à investir, notamment pour le prolongement de la ligne à grande vitesse, avec un plan de financement de 53 milliards. Le rapport cite aussi des offres tarifaires « subventionnées » pour les jeunes.
SNRT (télévision publique) : 2,2 milliards reçus. Ses recettes (352,6 millions de chiffre d’affaires en 2023) ne couvrent même pas ses achats et ses charges externes : sa valeur ajoutée est négative. Elle vit de l’argent public.
CIE : 1,6 milliard reçu. Ce n’est pas un déficit : cette société gère, pour le compte de l’État, le programme « Villes sans bidonvilles ».
Royal Air Maroc : 1,5 milliard reçu. Ce n’est pas une subvention à fonds perdus mais une avance en compte courant, versée en septembre 2024 dans le cadre du contrat-programme 2023-2037, qui vise 200 avions. Reste à savoir ce que l’État récupérera, et quand : le PLF 2027 ne l’indique pas. Voir notre enquête sur la RAM.
À ne pas confondre. Tous les transferts ne comblent pas des pertes. Pour 2025, l'ANGSPE prévoit que 57 % des transferts financeront des investissements et 35 % renforceront le capital des entreprises. Mais même un investissement public doit être justifié devant le Parlement.
4. Pourquoi la réforme avance-t-elle si lentement ?
En 2021, la loi-cadre 50-21 promettait une « réforme profonde » des entreprises publiques. Cinq ans plus tard :
- Transformations en sociétés anonymes : des projets de loi ont été préparés (FEC, ONDA, MAP, ONP, OMPIC). Celui de l’ONHYM a été adopté en Conseil de gouvernement en juin 2025. Le rapport ne fait état d’aucune transformation achevée parmi celles annoncées.
- Administrateurs indépendants : 20, dans 13 entreprises, au 30 septembre 2025, sur 28 entreprises visées.
- L’ANGSPE devait devenir une société holding détenant les participations de l’État. Elle reste un établissement public, et le transfert des participations est annoncé « progressif ».
- Les investissements se concentrent : Casablanca-Settat (31 %), Marrakech-Safi (24 %) et Rabat-Salé-Kénitra (14 %) captent près de 69 % des investissements publics de 2024. Drâa-Tafilalet n’en reçoit que 1,3 %.
L’agence parle elle-même de passer « de la réforme à la preuve », avec un « acte II » prévu pour 2027-2029.
5. Quelles questions poser, aux députés et aux ministres ?
Le budget 2027 est en discussion, et les séances de questions au gouvernement se poursuivent. Ces chiffres appellent des réponses.
Questions que les députés peuvent poser en commission et en séance :
- Pourquoi l’État verse-t-il chaque année plus d’argent à ses grandes entreprises publiques qu’il n’en reçoit ? Quel est le plan pour réduire cet écart, et dans quel délai ?
- Quel montant la RAM versera-t-elle ou recevra-t-elle en 2027, puisque le PLF l’inscrit « pour mémoire » ?
- Quand les transformations en sociétés anonymes annoncées depuis 2021 seront-elles achevées ?
- Comment corriger la concentration de 69 % des investissements publics dans trois régions ?
Questions aux ministres concernés :
À M. Abdelouafi Laftit (Intérieur) et M. Nasser Bourita (Affaires étrangères), administrateurs de l'OCP
Vous siégiez au conseil d'administration de l'OCP selon sa composition au 12 mars 2026, et vous restez membres du gouvernement. Ce conseil ne s'est réuni que deux fois par an, et ses comités Rémunération et Stratégie-Investissement jamais, en 2023 comme en 2024, pendant plus de 70 milliards d'investissements. Comment justifier une telle gouvernance à l'heure de la rigueur budgétaire et de la réforme de l'appareil de l'État ? Qui a fixé la rémunération des dirigeants, et qui a examiné ces investissements ?
À M. Fouzi Lekjaa (Économie, Finances et Performance publique)
Pourquoi l'écart entre ce que l'État verse et ce qu'il reçoit ne figure-t-il pas clairement dans la présentation du PLF 2027 ? Quand la politique de dividendes annoncée par l'ANGSPE sera-t-elle appliquée ? Quand l'OCP nommera-t-il des administrateurs indépendants ?
À Mme Charafat Afailal (Énergie, Mines et Développement durable)
L'ONEE reçoit une dotation de l'État chaque année depuis 2022 (5, 4, puis 4 milliards). Quand son modèle économique sera-t-il rétabli, et à quel prix pour les usagers ?
À M. Abdessamad Kayouh (Transport et Logistique)
La RAM a reçu une nouvelle avance de 1,5 milliard en septembre 2024. Combien l'État a-t-il engagé au total dans le contrat-programme 2023-2037, et quelles contreparties sont exigées ? Comment sera financé le plan de 53 milliards de l'ONCF ?
Nous publierons toute réponse reçue.
NOTRE DÉMARCHE
Jisr.media ne cherche ni scandale ni règlement de comptes. Les chiffres de cet article viennent des rapports officiels de l'ANGSPE (éditions 2023-2024 et 2024-2025) et du projet de loi de finances 2027. Les entreprises citées peuvent répondre : leurs réponses seront publiées.
FAQ
Combien l’État verse-t-il aux entreprises publiques ? En 2024, l’État a versé 16,96 milliards de dirhams aux 57 grandes entreprises publiques suivies par l’ANGSPE, qui lui ont versé 13,4 milliards. L’écart est de 3,56 milliards à la charge du budget.
Quelles entreprises publiques rapportent le plus à l’État ? En 2024, l’ANCFCC (Conservation foncière) a versé 6 milliards de dirhams au budget, l’OCP 5,8 milliards et Maroc Telecom 0,7 milliard.
Pourquoi certaines entreprises publiques sont-elles déficitaires ? Selon le rapport de l’ANGSPE, en raison notamment de tarifs encadrés et de missions de service public pas toujours compensées, de projets coûteux comme les centrales solaires thermiques pour l’ONEE, ou de recettes trop faibles face aux charges pour la SNRT. Une partie des transferts finance aussi des investissements et non des pertes.
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- Loi de finances 2027 : l’OCP verse 6,4 milliards, la RAM « pour mémoire »… ce que les entreprises publiques rapportent (et coûtent) à l’État
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- Toute notre enquête OCP/UM6P
Sources : ANGSPE, Rapport sur l’État actionnaire 2024-2025 (octobre 2026) et 2023-2024 (décembre 2024), soumis à Sa Majesté le Roi ; projet de loi de finances 2027, note de présentation.







