Un billet qui coûte cher, une compagnie qui reçoit de l’aide et un ciel de plus en plus encombré. Jisr.media ouvre une enquête sur la compagnie nationale et pose publiquement les questions qui restent sans réponse.
Dans ce volet : Royal Air Maroc argent public prix des billets Marocains du monde comptes 2024 gouvernance
NOTRE DÉMARCHE
Jisr.media ne cherche ni scandale personnel ni règlement de comptes. Notre seule motivation est la vérité : dénoncer les abus lorsqu'ils sont vérifiés et sourcés, sans complaisance envers quiconque. Chaque personne et chaque institution mise en cause peut répondre, et ses réponses sont publiées.
UNE ENQUÊTE EN PLUSIEURS VOLETS
Ce texte ouvre une série. Jisr.media publiera de nouveaux volets au fil de ses recherches, des réponses de la direction de la RAM et des témoignages reçus : prix des billets, argent de l'État, comptes, personnel, sécurité du fret et gouvernance.
Le billet de l’été
Chaque été, la scène se répète. Une famille de Montréal, de New York, de Paris ou de Bruxelles cherche des billets pour le pays. Les prix montent. Certains allers-retours dépassent 400 à 500 euros depuis l’Europe. En 2024, au Parlement marocain, une députée a cité des Marocains du Canada payant plus de 2 000 dollars canadiens pour un billet. Le ministre du Transport a lui-même reconnu qu’un vol direct New York-Casablanca de la RAM coûtait alors 1 600 dollars américains, contre 1 000 en passant par Paris. Selon nos vérifications, en période estivale, un aller-retour entre le Canada et le Maroc coûte entre 1 900 et 2 020 dollars canadiens par personne. Tous les prix cités dans ce texte sont ceux de la classe économique.
En 2021, pourtant, des allers-retours ont été proposés à partir de 97 euros par passager depuis l’Europe, dans le cadre de l’opération Marhaba : pour les familles de quatre personnes ou plus, du 15 juin au 30 septembre. Le prix pouvait donc baisser. Qui a calculé ce rabais ? Combien l’État a-t-il payé pour le compenser ?
Selon nos sources, Mme My., de Montréal, a voyagé entre Montréal et Casablanca du début de juillet au 15 août. Elle a payé 1 900 $ CA par billet aller-retour. Deux membres de sa famille n’ont pas pu voyager : les prix étaient trop élevés. M. M.A. a, lui, payé 2 100 $ CA pour un aller-retour Casablanca-Montréal en mai 2025, pour assister à la remise des diplômes de sa fille. Combien de familles renoncent ainsi, sans que personne ne le compte ?
Une compagnie soutenue par l’État
L’État détient 98 % de Royal Air Maroc (RAM), 54 % directement et 44 % indirectement. Depuis la crise de 2020, la compagnie a reçu de l’aide : recapitalisation, prêts garantis, soutien public. Le rapport officiel sur les établissements et entreprises publics, annexé au projet de loi de finances 2026, indique encore un versement de 1,5 milliard de dirhams de l’État à la RAM en 2024. Le tableau ne précise pas s’il s’agit d’équipement, de fonctionnement ou d’augmentation de capital, ni à quoi il a servi. Aucun versement n’y est prévu pour 2025 ni pour 2026.
Un contrat-programme, signé avec l’État en juillet 2023 sous la direction d’Abdelhamid Addou, trace l’avenir de la compagnie jusqu’en 2037 : 200 avions, plus de 100 nouvelles destinations internationales, 46 lignes intérieures, 31,6 millions de passagers et 94 milliards de dirhams de chiffre d’affaires. Ce que l’on en sait publiquement ne dit ni le montant de l’aide de l’État, ni les indicateurs de résultat, ni ce qui se passe si les objectifs ne sont pas atteints.
Quand les promesses sont grandes et les engagements flous, comment juger ?

Des bilans en montagnes russes
En quelques années, la compagnie est passée d’une perte de 1,5 milliard de dirhams en 2022 à un bénéfice. Le rapport officiel parle du « résultat net le plus élevé de la dernière décennie ». Mais la marge reste mince, 2,4 %, et le même rapport donne deux résultats différents pour 2024 : dans son texte, un résultat net de 473 millions de dirhams ; dans la fiche du groupe, établie selon les normes comptables internationales (IFRS), 821 millions. Le chiffre d’affaires diffère aussi : 19,944 milliards dans le texte, 19,843 dans la fiche. Il peut s’agir de périmètres ou de méthodes différents. Mais le rapport ne l’explique pas. Lequel faut-il retenir ?
CE QUE DIT LE RAPPORT OFFICIEL SUR 2024
| Chiffre d'affaires | 19 944 M DH (texte) · 19 843 M DH (fiche) |
| Résultat net | 473 M DH (texte) · 821 M DH (fiche) |
| Résultat d'exploitation | 605 M DH |
| Investissements | 291 M DH (−74 %) |
| Endettement | 6 028 M DH (−21 %) |
| Versement de l'État | 1 500 M DH |
Source : Rapport sur les établissements et entreprises publics, annexé au projet de loi de finances 2026.
Pendant ce temps, sous la direction d’Abdelhamid Addou, les investissements de la compagnie ont chuté de 74 % en 2024, à 291 millions de dirhams. Le plan de flotte, lui, est estimé à quelque 25 milliards de dollars. Qui le finance ? Qui le garantit ?
Le ciel s’est ouvert, la part a fondu
Sur les liaisons entre l’Europe et le Maroc, la compagnie à bas prix Ryanair a proposé en 2024 près de 10 millions de sièges, environ deux fois plus que la RAM (4,85 millions), selon des données du secteur. Cet été 2026, Ryanair est même devenue la première compagnie sur les vols internationaux au départ du Maroc : 27,9 % des sièges, contre 26,2 % pour la RAM. Le rapport officiel reconnaît lui-même des « défis concurrentiels croissants, notamment l’augmentation des compagnies aériennes à bas coûts ».
La compagnie nationale d’Abdelhamid Addou a-t-elle une stratégie claire pour garder les passagères et les passagers de la diaspora, ses clients les plus fidèles ?
Ceux qui font voler la compagnie
Derrière les avions, il y a des pilotes, du personnel navigant, des techniciennes et des techniciens. Leurs relations avec la direction ont connu des moments tendus : une grève des pilotes et une grève du personnel navigant en 2016, des conflits avec l’association des pilotes les années suivantes, un plan social de 858 postes annoncé en 2020 par Abdelhamid Addou, et, selon des informations que nous cherchons encore à recouper, des griefs syndicaux auraient été exprimés en 2023 sur les primes et les emplois temporaires.
Aujourd’hui, on sait peu de chose de la situation des techniciennes et des techniciens. Nous voulons les entendre, en toute confidentialité.
Qui regarde dans la zone de fret ?
En février 2024, deux hôtesses de l’air ont été interpellées par la douane à l’aéroport Mohammed V pour des produits non déclarés. En 2026, un employé est jugé à Casablanca dans une affaire de centaines de téléphones destinés à l’Afrique de l’Ouest ; il nie les faits. La justice tranchera et la présomption d’innocence s’applique.
Mais la question est plus large : quels contrôles existent dans les zones de fret et sur les vols ? Ont-ils changé depuis ?
Qui est affecté à quel vol ?
Une compagnie de cette taille affecte chaque jour des centaines d’équipages. Les règles de cette répartition ne sont pas publiques. Sans règles connues, le doute s’installe, fondé ou non. Rien dans les documents consultés ne permet d’affirmer qu’il y a des faveurs. C’est justement la raison de poser la question et de demander que les critères soient publiés.
Près de onze ans à la barre
Abdelhamid Addou dirige la compagnie depuis février 2016. Ingénieur de formation, il a travaillé dans la grande consommation et les télécommunications, puis à la tête de l’Office national marocain du tourisme. Aucun poste antérieur dans une compagnie aérienne n’apparaît dans ses parcours publics.
On peut respecter son bilan et poser la question de fond : qui évalue le travail et les résultats du PDG, selon quels objectifs et avec quelles conséquences ? Qui sont aujourd’hui les administrateurs indépendants du conseil d’administration, et qui les a choisis ?
Les questions que Jisr.media pose
- Qui fixe les prix en haute saison, et combien l’État a-t-il payé pour l’opération de 2021 ?
- À quoi ont servi les 1,5 milliard de dirhams versés en 2024 ?
- Pourquoi deux résultats différents pour la même année dans le même rapport ?
- Qui finance et garantit la flotte de 200 avions ?
- Quelles règles encadrent l’affectation des équipages et des vols ?
- Quels contrôles existent dans la zone de fret ?
- Qui évalue le PDG, Abdelhamid Addou, et sur quels objectifs ?
Et maintenant ?
Une lettre de questions a été adressée à la direction de la RAM, présidée par Abdelhamid Addou, le 16 octobre. Elle avait sept jours, jusqu’au 23 octobre, pour répondre. Nous publierons ses réponses telles quelles, ainsi que tout refus ou silence.
APPEL À TÉMOIGNAGES
Vous travaillez ou avez travaillé à la RAM ou dans l'aérien : pilote, personnel navigant, technicienne ou technicien, agent au sol ou au fret ? Vous avez payé des prix qui vous ont surpris, ou été déçu ou satisfait du service ? Écrivez-nous à [email protected].
Anonymat garanti, sources protégées. Votre identité reste confidentielle : nous ne publions rien qui permette de vous reconnaître, et chaque information est vérifiée avant publication.
L’enquête continue. Ce premier volet sera suivi d’autres, au fil des réponses, des documents et des témoignages. Nous publierons toute réponse de la RAM telle quelle.
Quand une compagnie nationale vit de l’argent public, à qui doit-elle rendre des comptes ?
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