NOTE DE LA RÉDACTION · POURQUOI CE DOSSIER ?
Chaque fois qu'une organisation de défense des droits humains parle du Maroc, qu'elle pose la question des détenus politiques, des libertés d'expression ou de la surveillance, la même mécanique se remet en marche : au lieu de répondre aux faits, on s'en prend au messager. « Anti-Maroc », « ennemis de la nation », « agents de l'étranger » : le soupçon tient lieu d'argument.
Jisr.media ne fait pas partie de cette bataille. Nous informons. Nous citons nos sources, nous attribuons chaque accusation à son auteur, nous ouvrons nos pages aux personnes et aux institutions mises en cause. Et si nous sonnons l'alarme sur des exactions, c'est par attachement au pays, pas contre lui : aimer le Maroc, c'est vouloir qu'il regarde ses failles en face.
Nous aspirons à un Maroc digne, démocratique et souverain, où l'on peut poser une question sans devoir prouver son patriotisme.
« On commence par le verdict. » La phrase est de « Safir », un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), le renseignement intérieur marocain. Il parle des lois que, selon lui, personne ne respecte : les autorisations judiciaires et les mandats arrivent parfois après coup, « à l’envers ».
Son témoignage est au cœur d’un rapport de 126 pages publié par Amnesty International le 1er octobre 2026, huit jours après les législatives du 23 septembre. Titre : « On commence par le verdict. Dans la machine de surveillance du Maroc ».
Amnesty y décrit trois instruments qui, selon l’organisation, fonctionnent ensemble contre des défenseurs des droits humains et des journalistes : la surveillance illégale, le dénigrement dans certains médias et le harcèlement judiciaire. Jisr.media ouvre avec cet article un dossier, « Pièces du puzzle », qui s’enrichira au fil des pistes. On commence par le plus simple : lire le rapport, et dire ce qu’il affirme, sur quelles preuves, et ce qu’il ne prouve pas.
≈ 13 000
numéros sélectionnés pour Pegasus, selon Amnesty
7 outils
venus de 4 pays : Israël, Italie, France, États-Unis
depuis 2009
premiers contrats documentés
0 réponse
des autorités marocaines
Qui est « Safir », la voix venue de l’intérieur ?
Safir est un pseudonyme. Derrière, selon Amnesty, un ancien agent qui a passé une dizaine d’années à la DGST et a participé directement à de nombreuses opérations de surveillance. L’organisation dit avoir vérifié son identité et son parcours par des sources indépendantes, et le consortium de journalistes Forbidden Stories a fait ses propres vérifications.
Son récit n’est pas seul. Amnesty l’a recoupé avec deux autres anciens agents du renseignement, des professionnels de l’industrie de la surveillance, des documents internes qui ont fuité, des analyses techniques de téléphones, et des entretiens avec dix journalistes et défenseurs des droits marocains, dont quatre vivent encore au Maroc. L’enquête court de 2019 à mai 2026.
Ce que décrit Safir dépasse les logiciels. Selon le rapport, des personnes ont été filmées et enregistrées en détention, dans leur bureau, dans leur voiture et jusque dans leur chambre. Des boutiques vendaient des téléphones déjà infectés par des agents. Des voisins, des serveurs de café ou des commerçants étaient recrutés pour rapporter les faits et gestes des personnes ciblées.
Sept outils, quatre pays : d’où viennent les logiciels ?
Pegasus
NSO Group (Israël)
Utilisé de 2017 à 2021, « et possiblement après », malgré les démentis. Près de 13 000 numéros sélectionnés : la DGST est le plus gros client de la base qui a fuité
RCS
Hacking Team, devenu Memento Labs (Italie)
Contrats de la DGST et du Conseil supérieur de la défense nationale depuis 2009 ; mises à jour reçues jusqu'en 2020 au moins
Eagle / Cerebro
Amesys, devenu Datafusion (France)
Interception d'Internet à l'échelle du pays depuis décembre 2009, pour plus de 7,5 millions d'euros
Reliant 12
Verint (États-Unis)
Acheté en 2014 : appels, données mobiles et trafic Internet réunis dans un même système
UFED
Cellebrite (Israël)
Copie complète d'un téléphone pendant une détention ou un passage à l'aéroport
NightHawk
Interionet (Israël)
Accès à distance à des caméras privées
WebIntPro
Cognyte, issue de Verint
Faux comptes (« avatars ») sur les réseaux sociaux pour collecter des informations
Être « sélectionné » comme cible potentielle ne veut pas dire avoir été infecté. Seules certaines infections ont été confirmées par l'analyse technique des téléphones.
Maroc Telecom : complice ou simple tuyau ?
C’est l’un des points les plus lourds du rapport. Selon Amnesty, une partie des attaques Pegasus passait par « l’injection réseau » : le téléphone de la cible, connecté normalement à Internet, est détourné à son insu vers une page piégée. En 2020, l’organisation a observé ce type d’attaque sur le téléphone du journaliste Omar Radi, connecté au réseau 4G de Maroc Telecom.
Selon Safir, Maroc Telecom a permis l’installation de l’équipement nécessaire. Mais Amnesty précise elle-même que cela n’implique pas que l’opérateur ait su ou ait participé aux attaques. Maroc Telecom, détenu majoritairement par l’émirati e& et à 30 % par l’État marocain, n’avait pas répondu à Amnesty au moment de la publication.
Pourquoi la vie privée des cibles finit-elle dans certains médias ?
Pour Amnesty, l’un des buts principaux de la surveillance est de salir publiquement les personnes visées. Dans plusieurs cas, des informations privées, des photos ou des vidéos intimes se sont retrouvées dans des campagnes de dénigrement. Le rapport cite des médias qu’il dit « politiquement alignés sur les autorités » : Chouf TV, Barlamane et Le360. Au Maroc, rappelle-t-il, on parle couramment de « presse de diffamation ».
Les femmes, défenseures des droits ou proches d’hommes ciblés, sont particulièrement visées par des campagnes à caractère sexuel. Et ces campagnes continuent souvent après la prison, après la grâce, et même après l’exil.
⚠️ Ce que le rapport ne prouve pas
Amnesty reconnaît qu'elle n'a pas pu vérifier elle-même d'où venaient les informations publiées par ces médias. Mais la nature du matériel (images intimes, communications privées) et l'absence d'autre moyen plausible de l'obtenir soulèvent, écrit-elle, de « sérieuses inquiétudes » sur une transmission par les autorités. Nos pages restent ouvertes aux médias cités.
Ces campagnes sont amplifiées en ligne. Selon un témoin de l’intérieur cité par Amnesty, des commentateurs payés par l’État sont chargés d’en augmenter la visibilité. Meta, maison mère de Facebook, a supprimé en 2021 385 comptes Facebook, 6 pages et 40 comptes Instagram opérés principalement depuis le Maroc, après un signalement d’Amnesty, puis 43 comptes de plus en 2022.
L’historien Maati Mounjib, l’un des premiers visés par Pegasus en 2017, résume la logique par un proverbe marocain : « Frappe les gros, les petits auront peur. »
Et la justice, dans tout ça ?
Troisième instrument, selon Amnesty : les tribunaux. Des défenseurs des droits ont été poursuivis pour des accusations que l’organisation juge montées de toutes pièces ou visant des activités légitimes, et condamnés après des procès inéquitables. Les militants du Hirak du Rif ont été particulièrement visés. Le rapport documente aussi des pressions exercées sur des défenseurs pour qu’ils fassent de faux témoignages contre d’autres.
Certains ont été libérés ou graciés. Beaucoup, selon Amnesty, sont encore détenus.
Rabat a-t-il répondu ?
Non. Amnesty a écrit aux autorités marocaines le 1er septembre 2026, avec un résumé de ses conclusions, et demandé une réponse avant le 28 septembre. Aucune réponse n’est arrivée. Le Maroc a toujours nié utiliser Pegasus contre ses citoyens et se présente comme un État de droit qui garantit le secret des communications.
Côté entreprises, deux seulement ont répondu. Verint dit s’être séparée de cette activité le 1er février 2021. Memento Labs affirme n’avoir « aucun contrat actif avec une agence marocaine ». Les autres, dont NSO Group, n’ont pas répondu.
Que demande Amnesty ?
Les 5 recommandations aux autorités marocaines
- Libérer les personnes emprisonnées pour avoir exercé leurs droits.
- Cesser immédiatement la surveillance des défenseurs des droits et des journalistes.
- Encadrer la surveillance par la loi, avec un moratoire sur l'achat et l'usage de ce matériel en attendant.
- Ouvrir une enquête indépendante sur la DGST et indemniser les victimes.
- Mettre fin à toute participation de l'État aux campagnes de dénigrement.
Amnesty demande aussi aux pays exportateurs de refuser toute licence d’exportation de logiciels espions vers le Maroc tant qu’une enquête indépendante n’aura pas eu lieu, et aux opérateurs télécoms de rendre publiques leurs évaluations des risques.
Pourquoi ce dossier, et pourquoi maintenant ?
Parce que le rapport tombe au moment où se met en place le gouvernement issu des législatives, et parce que les Marocains du monde sont concernés au premier chef : plusieurs personnes citées vivent aujourd’hui en France, en Belgique, en Suisse ou aux États-Unis, et le rapport documente des cibles sélectionnées hors du Maroc.
Les prochaines pièces du puzzle mettront des visages sur ces chiffres, suivront ceux qui sont partis, compareront avec les années de plomb, et poseront la question politique : que fera le nouveau gouvernement des cinq recommandations ?
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Questions fréquentes
Que reproche Amnesty International au Maroc dans son rapport du 1er octobre 2026 ?
Amnesty accuse la DGST, le renseignement intérieur marocain, d’utiliser contre des défenseurs des droits humains et des journalistes trois instruments combinés : la surveillance illégale (Pegasus et d’autres outils), des campagnes de dénigrement dans certains médias et des poursuites judiciaires jugées inéquitables.
Combien de personnes auraient été visées par Pegasus au Maroc ?
Selon Amnesty, près de 13 000 numéros de téléphone uniques ont été sélectionnés comme cibles potentielles par la DGST dans la base de données qui a fuité en 2021. Être sélectionné ne veut pas dire avoir été infecté : seules certaines infections ont été confirmées par analyse technique.
Qui est « Safir » ?
C’est le pseudonyme d’un ancien agent de la DGST qui y a travaillé une dizaine d’années. Amnesty dit avoir vérifié son identité et son parcours, et recoupé son témoignage avec des preuves techniques et deux autres anciens agents du renseignement.
Le Maroc a-t-il répondu à Amnesty ?
Non. Amnesty a écrit aux autorités le 1er septembre 2026 en demandant une réponse avant le 28 septembre, sans suite. Rabat a toujours nié utiliser Pegasus contre ses citoyens.
Source : Amnesty International, « We start with the verdict: Inside Morocco's surveillance machine », index MDE 29/1447/2026, 1er octobre 2026 (126 pages). Toutes les accusations rapportées dans cet article sont celles d'Amnesty International ; elles n'ont pas été tranchées par une juridiction.







