Éditorial
On nous le répète sur tous les tons : la gauche serait morte, et l’extrême droite aurait déjà gagné. Les sondages, les plateaux de télévision et les réseaux sociaux nous l’annoncent chaque semaine. Cet automne, pourtant, des peuples ont répondu autre chose. Au Brésil, au Québec et au Maroc, chacun à sa façon.
Je ne nie pas la vague. Elle est réelle. De l’Europe aux Amériques, des partis qui font de l’étranger, du pauvre et du différent des boucs émissaires gagnent du terrain. Ils gouvernent ici, ils menacent là. Et nous, Marocaines et Marocains du monde, savons mieux que personne ce que coûtent les discours qui désignent l’autre comme un danger.
Cette vague a aussi ses mécènes. Elon Musk, l’un des hommes les plus riches de la planète, a mis sa fortune et son réseau X au service de la campagne de Donald Trump en 2024. Il a ensuite soutenu publiquement l’AfD, l’extrême droite allemande, et multiplié les appuis aux droites conservatrices et nationalistes, d’un continent à l’autre. Quand un seul homme possède à la fois l’argent et le haut-parleur, la bataille des idées devient inégale.
Mais une vague n’est pas une fatalité.
Au Brésil, Lula fait mentir les pronostics

Le 25 octobre, Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu président du Brésil avec 51,8 % des voix, face au sénateur Flávio Bolsonaro, selon le Tribunal supérieur électoral. Il était pourtant arrivé derrière au premier tour. Depuis le retour des élections directes en 1989, aucun candidat n’avait jamais remonté un tel retard au second tour.
Il l’a fait contre une droite puissante à l’intérieur, et sous des pressions venues de l’extérieur : Washington menaçait le Brésil de nouvelles taxes sur ses produits, et Elon Musk s’était déjà dressé contre la justice brésilienne en 2024, au point que son réseau X avait été suspendu dans le pays. Son adversaire refuse encore de reconnaître sa défaite. Qu’importe : le peuple brésilien a tranché.
C’est un pied de nez à tous ceux qui chantent la mort de la gauche dans le monde.
Au Québec, 9 sièges qui pèsent lourd

Le 5 octobre, le Québec a élu un gouvernement du Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon, mais minoritaire : 59 sièges, quand il en faut 64 pour gouverner seul.
Québec solidaire, le parti de Ruba Ghazal, n’a obtenu que 9 sièges et 12 % des voix. C’est moins qu’en 2022, et les commentateurs ont vite parlé de recul. Mais dans une Assemblée où personne n’a la majorité, ces 9 voix peuvent faire ou défaire une loi. Logement, francisation, accueil des personnes immigrantes, école publique : sur chaque grand dossier, il faudra compter avec elles.
Le nombre ne fait pas tout. La place, la constance et la qualité des élus comptent aussi.
Au Maroc, de 2 à 8 sièges

Le 23 septembre, l’Alliance de la gauche est passée de 2 à 8 sièges à la Chambre des représentants. C’est peu, sur 395. C’est quatre fois plus qu’avant.
Cette percée vient de loin. Elle doit beaucoup à des figures historiques qui ont porté la gauche démocratique pendant les années difficiles, sans jamais renoncer : Abderrahmane Ben Ameur, Nabila Mounib et Abdeslam El Aziz.
Parmi ces élus, il y a Souad Frikech, issue des Marocains du monde, élue à Rabat-Salé-Kénitra. Depuis l’élection, ces huit voix ont déjà pris la parole, du vote de confiance au gouvernement au débat sur le budget. Elles posent les questions que d’autres préfèrent taire.
Huit sièges, mais huit sièges de qualité. Comme me l’a dit une citoyenne de notre diaspora à Montréal, au lendemain du scrutin : « Doucement, mais sûrement. »
« Doucement, mais sûrement. » Une citoyenne de la diaspora marocaine de Montréal
En France, tenir bon face au vent
En France, La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon mène un autre combat, tout aussi difficile. Une grande partie des médias appartient aujourd’hui à quelques grandes fortunes, et beaucoup ont perdu leur indépendance, et parfois leur âme. Les campagnes de peur et de désinformation, venues du pouvoir et de ses alliés, n’ont jamais été aussi fortes.
On peut partager ou non toutes les positions des insoumis. Mais leur refus de baisser la tête, dans ce climat, mérite le respect. Il rappelle qu’une idée ne meurt pas parce qu’on la caricature.
Tout est possible
Que retenir de cet automne ? Que rien n’est écrit d’avance.
Une majorité peut se gagner au second tour. Une poignée d’élus peut tenir la balance d’un Parlement. Une petite formation peut quadrupler sa représentation, malgré l’argent, malgré la peur, malgré les médias qui l’ignorent.
À notre diaspora, je dis ceci : votre voix compte, ici comme là-bas. Votez, engagez-vous, écrivez, posez des questions. Chaque geste compte. La démocratie n’appartient pas à ceux qui crient le plus fort, mais à ceux qui ne lâchent pas.
Doucement, mais sûrement. Tout est possible.
Abdesselam Mejlaoui Rédacteur en chef, Jisr.media
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