Abdeslam El Aziz et Ali Boutouala (FGD) à Jisr.media : « Notre place est dans l’opposition »
Avec 8 députés, l’Alliance de la gauche a quadruplé sa présence à la Chambre des représentants le 23 septembre, comme nous l’avons détaillé dans notre article sur les résultats. Jisr.media a demandé aux deux dirigeants de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), son secrétaire général Abdeslam El Aziz et son adjoint Ali Boutouala, leur lecture du scrutin : les irrégularités, les résultats, un éventuel rapprochement avec les autres héritiers du mouvement progressiste (USFP, PPS), et leurs attentes pour la suite.
Abdeslam El Aziz, secrétaire général de la FGD : l’opposition et l’unité de la gauche
Opposition : « Notre place est dans l’opposition »
« Notre position est claire et elle a été annoncée d’avance : notre place est dans l’opposition, et cela ne changera pas. C’était écrit dans notre programme électoral et répété pendant toute la campagne. Ce sont les instances de nos partis, la FGD et le PSU, qui vont se réunir et prendre les décisions. Mais je ne pense pas qu’il y aura une autre orientation que l’opposition.
Nous espérons que cette opposition sera plus significative. Notre équipe de huit députés peut jouer un rôle plus important dans les institutions, et défendre les positions issues de nos congrès, de nos conseils nationaux et de notre programme. »
Formation du gouvernement : « Nous ne sommes pas concernés »
« Les tractations pour former le prochain gouvernement ne nous concernent pas. Nous avons une autre orientation et d’autres réformes en tête, avec des préalables sur la réforme des institutions économiques, politiques et sociales.
Je ne pense pas que ce gouvernement apportera du nouveau. L’un des ministres de cette majorité, le ministre de la Justice [Abdellatif Ouahbi, NDLR], est celui qui a porté les différents projets de loi, avec des régressions énormes, dénoncées par la société civile et les avocats. Nous ne nous faisons pas d’illusions sur un vrai changement des politiques gouvernementales. Il pourrait y avoir quelques retouches ici et là.
Notre action militante continue, et notre projet de société est clair pour tout le monde. Nous allons essayer de traduire nos principes en propositions de loi et de créer un débat public sur les vraies questions de société, y compris avec les forces politiques qui partagent avec nous certaines valeurs. Mais pour le moment, je crois que la plupart des partis ne s’intéressent qu’aux postes ministériels et aux portefeuilles. Nous, nous avons un projet différent. »
Fraude électorale : « Privés de trois ou quatre sièges »
« Concernant les fraudes électorales, nous pensons avoir été privés de trois ou quatre sièges : dans la province de Boulemane (Outat El Haj), où nous sommes passés de la troisième à la quatrième place, comme cela s’était déjà produit en 2021, et probablement à Tanger. »
Tanger : un scandale qui dépasse le Maroc
Le jour du vote, au bureau de l’école Al Qods, dans le quartier Casabarata, un homme a été interpellé avec un sac de bulletins déjà cochés en faveur du PAM, selon Hespress. Cinq personnes ont depuis été placées en garde à vue. Le procureur général du roi près la cour d’appel de Tanger a lancé un avis de recherche contre Mounir Limouri, maire de Tanger et coordinateur provincial du PAM. Selon plusieurs médias marocains, il a quitté le territoire, suivi de sa famille. Le 26 septembre, Barlamane.com a annoncé l’arrestation du directeur de campagne du PAM à Tanger, Mohamed Larbi Mejdoubi. Le PAM parle d’une « machination » et dément toute implication. Nous avions évoqué les premiers incidents dans notre analyse de l’après-scrutin
L’affaire dépasse Tanger. Mounir Limouri préside l’Association marocaine des présidents des conseils communaux (AMPCC) et siège, pour 2026-2029, au Conseil mondial de Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), l’organisation mondiale des villes, dont Tanger a accueilli le Congrès mondial en juin dernier. Pour les villes partenaires du Maroc comme pour les Marocains du monde, qui suivent ce scrutin depuis leurs pays d’accueil, c’est l’image du pays qui est en jeu. Et le moment est délicat pour le PAM, arrivé en tête : le Roi doit nommer le chef du gouvernement au sein du premier parti, selon l’article 47 de la Constitution. Jamal El Asri, secrétaire général du PSU, pose publiquement la question : les suites du « séisme de Tanger » retardent-elles cette nomination ?
Unité de la gauche : un rôle « primordial » pour l’Alliance
« Ce qui est très significatif, c’est que dans plusieurs villes, l’Alliance de la gauche est arrivée devant les autres partis de la gauche traditionnelle. Cela nous incite à jouer un rôle primordial dans l’unification de la gauche démocratique et militante au Maroc.
Cela nous impose aussi, sur le plan interne, d’assainir la situation et de préparer notre prochain congrès national dans un climat serein. C’est ce qui nous permettra d’atteindre nos objectifs communs.
Je remercie Jisr.media pour cette occasion. »
Ali Boutouala, secrétaire général adjoint : « Pour une lecture objective des résultats »
Économiste, Ali Boutouala avait déjà analysé le bilan du gouvernement sortant dans un entretien à Jisr.media.
Le dernier communiqué du ministre de l’Intérieur confirme que les résultats définitifs des législatives du 23 septembre correspondent aux résultats provisoires annoncés auparavant. Ceux-ci ont fait l’objet de plusieurs lectures de la part de dirigeants politiques, de chercheurs et de journalistes. On peut en résumer les conclusions en quelques observations.
Taux de participation : 20 % des Marocains en âge de voter
C’est ce que presque tout le monde a relevé : 38,02 % des inscrits. Or environ un tiers des Marocains en âge de voter ne sont pas inscrits, parce que le ministère de l’Intérieur a refusé l’inscription automatique à 18 ans. La participation réelle ne dépasse donc pas 20 % de la population en droit de voter. C’est un indicateur très important : l’écrasante majorité des Marocains rejette un processus électoral sans transparence ni intégrité, qui n’apporte aucun changement concret à leur situation politique, économique, sociale et culturelle.
Découpage électoral : les campagnes pèsent plus que les villes
Avec le découpage des circonscriptions, les quelque 40 % de la population qui vivent à la campagne pèsent plus au Parlement que les 60 % qui vivent en ville. Fait marquant : les partis arrivés en tête ont obtenu l’essentiel de leurs sièges dans les circonscriptions rurales, où les électeurs subissent toutes sortes de tentations et de pressions, à cause du mariage entre le pouvoir et l’argent.
Fraude indirecte et achat de voix
Les méthodes pour influencer une majorité d’électeurs, souvent touchés par l’analphabétisme et la pauvreté, se renouvellent : chantage, achat des consciences. C’est ce qui explique la réélection d’anciens députés, malgré leur échec cuisant pendant les mandats précédents.
PJD et Alliance de la gauche : une opposition renforcée
Malgré ce climat, le PJD et l’Alliance de la gauche ont multiplié leurs sièges par quatre. On peut donc prévoir dès maintenant que le prochain gouvernement fera face à une opposition parlementaire forte, et que la lutte politique entre dans une nouvelle phase. Cela pourrait accroître les tensions dans la société marocaine, conséquence logique du refus de la classe dirigeante d’engager une vraie transition démocratique.
Le rôle de l’Alliance de la gauche
Dans ce contexte, la responsabilité de l’Alliance de la gauche a doublé : jouer son rôle d’avant-garde pour sensibiliser et encadrer les citoyens, par le travail de terrain, des médias qui portent, et la communication numérique. Cela suppose plusieurs tâches d’organisation et de lutte qui s’imposent avec urgence et ne peuvent plus attendre.
Note de la rédaction
Les Marocains du monde ont désormais une représentante au Parlement marocain, Mme Souad Frikech, qui portera les doléances de notre communauté à la Chambre. Cette jeune équipe de la gauche a marqué les esprits pendant la campagne électorale, avec un programme structuré qui donne un peu d’espoir aux jeunes et à plusieurs couches de la société qui veulent une gauche forte, unifiée et fidèle à ses principes. La déception n’en serait que plus forte si ce processus d’unification des forces de gauche s’arrêtait à cette campagne et à ces résultats, positifs mais insuffisants pour mener au changement. Les sceptiques de la vie politique marocaine attendent de pied ferme l’échec de cette alliance, en se basant sur celui de 2021, quand Nabila Mounib a changé de direction et rompu l’alliance avec ses partenaires. Les espoirs portent sur un travail d’équipe au Parlement, qui laisse de côté les opportunismes individuels, la partisanerie et la course autodestructrice à la « zaâma » (le leadership). Comme citoyens et partisans de cette alliance, nous n’aimerions pas recevoir de sollicitations séparées : nous devons rester solidaires, et non divisés de nouveau. Les prochains défis sont plus importants et plus significatifs.
FAQ
Que va faire l’Alliance de la gauche après les législatives de 2026 ? Elle restera dans l’opposition, selon son secrétaire général Abdeslam El Aziz. La décision formelle revient aux instances de la FGD et du PSU, mais il n’envisage pas d’autre orientation. L’Alliance compte 8 députés.
Combien de sièges l’Alliance de la gauche estime-t-elle avoir perdus ? Trois ou quatre, selon Abdeslam El Aziz, notamment dans la province de Boulemane (Outat El Haj), comme en 2021, et probablement à Tanger.
Quelle est la participation réelle aux législatives du 23 septembre 2026 ? 38,02 % des inscrits selon le ministère de l’Intérieur. Rapportée à l’ensemble des Marocains en âge de voter, elle ne dépasse pas 20 %, selon Ali Boutouala.







