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📚 Dossier : Droits humains au Maroc : les pièces du puzzle

Droits humains au Maroc : Pièces du puzzle 3 — Hors du Maroc, pas hors d'atteinte

Le 23 avril 2018, un premier numéro français entre dans le système marocain de Pegasus. Un journaliste exilé, puis des avocats, des journalistes, des ministres. Voici, selon Amnesty, comment la surveillance a franchi les frontières, et ce qu'elle change pour les Marocains du monde.

Droits humains au Maroc : Pièces du puzzle 3 — Hors du Maroc, pas hors d'atteinte

Infographie Jisr.media — source : Amnesty International, « We start with the verdict: Inside Morocco's surveillance machine », 1er octobre 2026, section 5.4

NOTE DE LA RÉDACTION · POURQUOI CE DOSSIER ?

Chaque fois qu'une organisation de défense des droits humains parle du Maroc, qu'elle pose la question des détenus politiques, des libertés d'expression ou de la surveillance, la même mécanique se remet en marche : au lieu de répondre aux faits, on s'en prend au messager. « Anti-Maroc », « ennemis de la nation », « agents de l'étranger » : le soupçon tient lieu d'argument.

Jisr.media ne fait pas partie de cette bataille. Nous informons. Nous citons nos sources, nous attribuons chaque accusation à son auteur, nous ouvrons nos pages aux personnes et aux institutions mises en cause. Et si nous sonnons l'alarme sur des exactions, c'est par attachement au pays, pas contre lui : aimer le Maroc, c'est vouloir qu'il regarde ses failles en face.

Nous aspirons à un Maroc digne, démocratique et souverain, où l'on peut poser une question sans devoir prouver son patriotisme.

Le 23 avril 2018, un numéro de téléphone français entre dans le système marocain de Pegasus. C’est celui d’Aboubakr Jamai, journaliste marocain exilé depuis 2007. Dans les semaines qui suivent, d’autres numéros français, algériens et espagnols s’ajoutent.

Voilà, selon Amnesty International, le moment où la surveillance marocaine franchit la frontière. La veille, le 22 avril, apparaissait le tout premier numéro non marocain, dans les données de fuite du Pegasus Project : des militaires algériens, pour l’essentiel. Ce troisième volet du dossier « Pièces du puzzle » (pièce 1, pièce 2) suit ces numéros hors du pays, et pose une question qui concerne directement les Marocains du monde : qu’est-ce que la distance protège vraiment ?

22 avril 2018

premier numéro non marocain dans le système

136 numéros

visés dans un dossier judiciaire de WhatsApp entre fin avril et début mai 2019 (69 marocains, 39 algériens, 21 espagnols, 7 français), dont la majorité l'aurait été par le Maroc, selon Amnesty

quelques minutes

entre la sélection d'un numéro et des traces d'infection, dans plusieurs cas analysés

1 seul système

contrôlé par la DGST, selon Amnesty, des militants aux ministres

Ce que dit Amnesty ici repose sur trois sources qui se recoupent : les données du Pegasus Project (des milliers de numéros « sélectionnés » jusqu’à la mi-2019), les analyses techniques d’appareils en Europe, et les traces laissées par les attaquants. Toutes les accusations rapportées dans cet article sont celles d’Amnesty ; Rabat a toujours nié utiliser Pegasus contre ses citoyens.

Qui a été visé hors du Maroc, et quand ?

22 avr. 2018

Premier numéro non marocain dans les données du Pegasus Project : surtout des militaires algériens.

23 avr. 2018

Premiers numéros français : celui du journaliste exilé Aboubakr Jamai ouvre la série. Il sera sélectionné « abondamment » pendant deux ans.

8 mai 2018

Numéro d'un avocat français de défense des droits humains, puis d'un militant ayant déposé en France une plainte pour torture.

11 mai 2018

Premier numéro espagnol : celui de la militante sahraouie Aminatou Haidar.

Févr.–mars 2019

Journalistes espagnols et français visés (Ignacio Cembrero, Lénaïg Bredoux de Mediapart). Le 13 mars, le numéro d'Emmanuel Macron est sélectionné.

16 mars 2019

En trente minutes : Lakhdar Brahimi, Leïla Aïchi, l'eurodéputé belge Louis Michel et Emmanuel Macron.

Avr.–mai 2019

Aboubakr Jamai est averti par WhatsApp d'une attaque Pegasus, ce que confirment les dates de sélection.

2020–2021

Claude Mangin est infectée d'octobre 2020 à juillet 2021. En 2021, Pegasus est identifié chez Hicham Mansouri.

Mai–juin 2021

Le téléphone du ministre espagnol de l'Intérieur et celui de la Défense sont compromis, en pleine crise diplomatique ; celui du premier ministre aussi.

Le schéma est lisible : d’abord des personnes liées au Maroc (journalistes exilés, avocats, militants, proches de détenus), puis, quand le logiciel devient plus fiable sur les téléphones, des responsables politiques européens. Amnesty note que cette période de ciblage intense coïncide avec l’arrivée d’une nouvelle attaque « zéro clic » sur iMessage : dans plusieurs cas, des signes d’infection apparaissent quelques minutes après la sélection du numéro.

« Sélectionné » veut-il dire « piraté » ?

Non, et c’est la nuance que le rapport tient à rappeler. Un numéro « sélectionné » figure dans le système de ciblage ; seule l’analyse technique de l’appareil permet de confirmer une infection.

Infections confirmées par Amnesty, selon le rapport : la journaliste de Mediapart Lénaïg Bredoux (à plusieurs reprises en 2019 et 2020), l’avocat Joseph Breham, Claude Mangin (épouse d’un détenu sahraoui), Aminatou Haidar et Hicham Mansouri, installé en France après avoir obtenu l’asile. Simplement sélectionnés, sans infection établie par ces données : Emmanuel Macron, Louis Michel ou Lakhdar Brahimi. Un responsable politique français, François de Rugy, apparaît parmi les personnes visées par les mêmes comptes d’attaque.

Comment relier ces attaques au Maroc ?

NSO Group crée une infrastructure d’attaque propre à chaque client : noms de domaine, serveurs, comptes. Quand le même compte iMessage se retrouve sur plusieurs téléphones infectés, ces téléphones peuvent être rattachés au même client, une sorte d’empreinte.

Amnesty explique que les mêmes comptes ont servi contre Omar Radi au Maroc et contre Joseph Breham et Lénaïg Bredoux en France. Un autre compte, utilisé en 2021 contre Claude Mangin et Hicham Mansouri, est aussi, selon un document de la justice espagnole, celui des attaques de mai-juin 2021 contre les téléphones des ministres espagnols de l’Intérieur et de la Défense, en pleine crise diplomatique avec Rabat ; le téléphone du premier ministre a également été compromis, sans que le compte soit précisé. L’agence française de cybersécurité (ANSSI) a retrouvé de son côté les mêmes comptes dans ses analyses. Amnesty en conclut que les attaques, des militants aux ministres, relèvent d’un seul système, contrôlé par la DGST.

Et quand on voyage ?

Tout n’est pas à distance. Safir raconte que la DGST profitait des moments où elle avait l’appareil entre les mains : détention, mais aussi transit dans un aéroport. Selon Amnesty, l’outil Cellebrite UFED permet un accès complet aux données d’un appareil placé en possession de l’opérateur, et d’autres logiciels ont été installés via des clés USB lors de transferts aéroportuaires ou dans des cybercafés. Des téléphones déjà infectés auraient aussi été vendus en boutique à des cibles.

Amnesty ajoute une phrase qui compte pour tous les voyageurs : de bonnes pratiques de sécurité numérique rendent la tâche plus difficile, mais avec autant de techniques, cet écosystème de surveillance peut être « presque impossible à fuir ».

Pourquoi les avocats et les ONG ?

Les premiers noms français ne sont pas des dissidents anonymes. Le 8 mai 2018, le numéro d’un avocat français qui défendait un journaliste marocain est sélectionné, puis celui d’un militant qui avait déposé en France une plainte pour torture, soutenu par l’ACAT. Joseph Breham, qui avait représenté un Sahraoui devant le Comité de l’ONU contre la torture, sera visé plus tard.

Selon Amnesty, ces plaintes avaient déclenché en 2014 une crise : le Maroc avait suspendu ses accords de coopération judiciaire avec la France après une tentative de la police judiciaire française d’interroger le patron de la DGST de passage en France. L’organisation y voit la logique d’un ciblage : surveiller ceux qui peuvent porter les dossiers à l’étranger.

Et demain, avec l’intelligence artificielle ?

Les constats d’Amnesty soulèvent une interrogation préoccupante. Si de tels niveaux de suivi étaient possibles avec les technologies d’hier, l’intégration progressive de systèmes d’intelligence artificielle pourrait accroître encore les capacités de suivi, d’analyse et de profilage des personnes, y compris au-delà des frontières, quand des données issues d’appareils, de comptes et de déplacements sont croisées.

Pour l’instant, le rapport ne documente pas un tel usage à l’étranger. Il cite des médias selon lesquels le Maroc dépenserait des millions de dollars en reconnaissance faciale et comportementale pour la Coupe du monde 2030, et il en craint un élargissement de la surveillance de masse, sans autorisation judiciaire. Pour une diaspora très mobile, entre Montréal, Paris, Bruxelles et le Maroc, la question vaut d’être posée avant que la technologie ne soit installée.

Surveillance avant l’IA : quand la technologie sert à faire taire les voix critiques — infographie Jisr.media d’après le rapport d’Amnesty

Infographie Jisr.media, d’après le rapport d’Amnesty International du 1er octobre 2026.

Que retenir si vous êtes Marocain du monde ?

Trois repères, sans alarmisme

  • La grande majorité des lecteurs ne sont pas des cibles de Pegasus : le rapport parle de journalistes, d'avocats, de militants et de responsables politiques.
  • Une notification de menace d'Apple est, selon Amnesty, un indice très fort qu'un appareil a été visé par un logiciel espion sophistiqué. Dans ce cas, mieux vaut s'adresser à des spécialistes, comme le Security Lab d'Amnesty.
  • Mettre à jour son téléphone et se méfier de l'appareil laissé sans surveillance en transit aide, mais ne règle pas tout, de l'aveu même d'Amnesty.

Rabat a-t-il répondu ?

Non. Amnesty a écrit aux autorités le 1er septembre 2026 et n’a reçu aucune réponse. Le Maroc a toujours démenti utiliser Pegasus contre ses citoyens.

Ce que demande Amnesty

Les 5 recommandations aux autorités marocaines

  1. Libérer les personnes emprisonnées pour avoir exercé leurs droits.
  2. Cesser immédiatement la surveillance des défenseurs des droits et des journalistes.
  3. Encadrer la surveillance par la loi, avec un moratoire sur l'achat et l'usage de ce matériel en attendant.
  4. Ouvrir une enquête indépendante sur la DGST et indemniser les victimes.
  5. Mettre fin à toute participation de l'État aux campagnes de dénigrement.

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Questions fréquentes

Le Maroc a-t-il espionné des personnes en France et en Espagne, selon Amnesty ?
Selon Amnesty International, la DGST a sélectionné pour Pegasus des numéros de journalistes, avocats, militants et responsables politiques en France et en Espagne dès 2018, et l’organisation a confirmé techniquement des infections en France. Rabat a toujours nié utiliser Pegasus contre ses citoyens.

Quelle différence entre numéro « sélectionné » et téléphone « infecté » ?
Un numéro sélectionné figure dans le système de ciblage ; cela ne prouve pas qu’une attaque a réussi. Seule l’analyse technique de l’appareil permet de confirmer une infection. Emmanuel Macron figure parmi les numéros sélectionnés, pas parmi les infections confirmées.

Comment Amnesty relie-t-elle ces attaques au Maroc ?
NSO Group crée une infrastructure d’attaque propre à chaque client. Des comptes iMessage retrouvés sur plusieurs appareils visés relient les attaques à un même client, rattaché au Maroc par les données du Pegasus Project, par des enquêtes française et espagnole, et par les profils des victimes.


Source : Amnesty International, « We start with the verdict: Inside Morocco's surveillance machine », index MDE 29/1447/2026, 1er octobre 2026, sections 5.4 et 5.5 et chapitres 3 et 6. Toutes les accusations rapportées dans cet article sont celles d'Amnesty International ; elles n'ont pas été tranchées par une juridiction.

Sujets :⚖️ Droits humains🌍 Marocains du monde et diaspora🧠 IA et technologie
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