Récits de la mémoire (3) — Boujaad, l’enfance politisée
Chaque jour cette semaine, jisr.media publie un nouvel épisode de « Récits de la mémoire », la série de Charaf Rifai. Docteur en chimie formé à l’université de Toulouse, resté engagé des deux côtés de la Méditerranée, il a été élu adjoint au maire en France pendant douze ans et milite aujourd’hui au sein de la Fédération de la Gauche Démocratique. Dans cette série, il revient sur les moments qui ont façonné sa trajectoire — entre le Maroc de son enfance et la France où il a construit sa vie.
Récit 3
Avant mon retour en France en septembre 1990, des conditions matérielles très difficiles ne me permettaient pas de vivre dans une grande ville, en particulier Casablanca ou Rabat. J’ai donc dû m’installer dans ce que mon cher ami, l’excellent inspecteur Si Mohamed Zouhair — que Dieu lui prête longue vie —, aime appeler « la doyenne des cités » : la ville de Boujaad, où je suis né, où j’ai grandi et étudié, à l’école El Hassania, l’une des « écoles libres » fondées par le parti de l’Istiqlal sur le modèle des écoles Mohammed V à Rabat et dans plusieurs villes marocaines — Casablanca, Salé, Kénitra, Safi, Marrakech, Settat, Béni Mellal, Tétouan et d’autres. J’y ai obtenu le brevet ; comme nous étions arabisants, nous avons suivi toutes les matières scientifiques en arabe. C’est pourquoi la plupart des « écoles libres » envoyaient leurs élèves au lycée Abdelkrim Lahlou à Casablanca, dirigé par Abdelkader Sahraoui avant qu’il ne devienne ministre de l’Information, puis remplacé par le regretté et éminent militant unioniste, l’un des fondateurs du Syndicat national de l’enseignement, Si Ahmed Domdoumi. J’y reviendrai dans un récit séparé.
À Boujaad, connue du grand public comme « la Zaouïa Charqaouia », ville paisible où, dans les années 1960, nous ne connaissions ni écarts ethniques ni sociaux — encore moins de classes : pas d’usines, pas d’entreprises, et personne ne s’en attristait. Seule existait la fonction publique : l’enseignement — dont étaient issus la plupart des habitants de Boujaad —, les finances via la « qabt », l’eau et l’électricité, la santé, la poste. Enfants, nous entendions parler du parti de l’Istiqlal, du leader Allal El Fassi et du roi Mohammed V — « dont j’ai vu le portrait dans la lune, comme tous les Marocains ». J’ai vécu mes premiers instants d’action politique spontanée en accompagnant mon père, membre du parti de l’Istiqlal, lors de la campagne électorale législative de 1963 — les toutes premières élections au Maroc après l’indépendance formelle. Je tenais l’échelle pour que mon père puisse fixer les affiches appelant à voter pour le candidat du parti, le regretté Hadj El Habib Naciri. C’est à ce moment-là que j’ai découvert l’existence d’autres candidats : celui de l’Union nationale des forces populaires, menée par le regretté Amhamed Khalouk, et un autre candidat du front « FDIC », le Front de défense des institutions constitutionnelles — le caïd féodal Amhamed, allié du colonialisme. C’est de là qu’est né en moi quelque chose comme une conscience politique.
— À suivre : un prochain récit.
Charaf Rifai





