« Être le banquier sans les reins. » La formule est de Tarik Aitri, industriel, dirigeant de Prominox et ancien président de la Fédération des industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques (FIMME). Dans une publication sur LinkedIn, partagée et commentée par des centaines de chefs d’entreprise, il décrit un écosystème de fournisseurs et de sous-traitants de l’OCP et de sa coentreprise d’ingénierie Jesa qui attendent leurs paiements depuis neuf mois. Selon lui, ce sont des centaines de milliers de familles qui dépendent, au bout de la chaîne, de ces entreprises. Il demande à l’État, actionnaire de l’OCP, d’intervenir.
Notre enquête sur le financement de l’UM6P avait montré où va l’argent du groupe. Cette alerte pose une question simple : qui paie, quand l’OCP serre les cordons de la bourse ?
9 mois
de retards de paiement, selon Tarik Aitri
−2,8 Mds
de dirhams : perte nette au 1er semestre
×3
le prix du soufre
250 M$
toujours logés au Delaware
Neuf mois sans être payés ?
Tarik Aitri n’est pas seul. Selon la presse marocaine, les décisions prises par la direction de l’OCP depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, en février 2026, ont entraîné des retards de paiement, la mise en pause de grands projets et des licenciements par milliers chez les prestataires, y compris chez Jesa, la coentreprise de l’OCP et du groupe australien Worley. Selon la lettre spécialisée Africa Intelligence, plus de 2 000 postes y auraient été supprimés. Ce chiffre n’a pas été confirmé par l’entreprise.
L’affaire est déjà arrivée au Parlement : selon la presse, un groupe parlementaire a adressé une question écrite urgente au chef du gouvernement, pour connaître les causes réelles de cette fragilité financière, les mesures prévues contre les licenciements et le contrôle exercé sur les décisions de l’OCP.
L’OCP, lui, a longtemps mis en avant des délais de paiement exemplaires, sous les 60 jours, en expliquant que les factures en souffrance relevaient de litiges ou de documents manquants. Dans les commentaires de la publication de Tarik Aitri, un internaute résume le paradoxe : comment un groupe de cette taille, qui dispose de liquidités importantes, peut-il laisser son écosystème sans visibilité ni paiements pendant des mois ?
Ce que disent les comptes
Les résultats publiés par l’OCP pour le premier semestre 2026 montrent un groupe qui bascule dans le rouge, après des années de bénéfices records.
| 1er semestre | 2025 → 2026 |
|---|---|
| Chiffre d’affaires |
52,2 → 48,4 Mds DH (−7,3 %) |
| Résultat net | +8,3 → −2,8 Mds DH |
| EBITDA | 18,6 → 13,3 Mds DH (−28,5 %) |
| Marge brute | 64 % → 55 % |
| Ventes d’engrais | −7 % |
| Ventes de roche phosphatée |
−28 % |
Source : résultats semestriels publiés par l’OCP (en dirhams courants). La marge d’EBITDA reste de 28 % du chiffre d’affaires. La perte s’explique aussi par une perte de change de 1,2 milliard de dirhams sur les dettes.
Deux causes principales. D’abord, la demande mondiale a ralenti, en Inde, en Europe et en Afrique : l’OCP a moins exporté. Ensuite, le prix du soufre, indispensable pour fabriquer les engrais phosphatés, a triplé avec la guerre au Moyen-Orient, alors que le prix des engrais n’a augmenté que d’environ 20 %. L’OCP n’a pas pu répercuter la hausse sur ses clients. Le groupe dit avoir tenu grâce à des stocks de soufre achetés avant la flambée et en produisant davantage de TSP, un engrais qui en demande moins.
Des chiffres qui ne disent pas tout
Il faut pourtant lire ces comptes de près. La perte nette s’explique en bonne partie par des écritures qui n’ont rien à voir avec les ventes : une perte de change de 1,2 milliard de dirhams sur les dettes, contre un gain de 4,8 milliards un an plus tôt. Rien que sur ce poste, l’écart dépasse 6 milliards. Sur le terrain de l’exploitation, l’OCP a dégagé 13,3 milliards de dirhams d’EBITDA en six mois, soit plus de 2 milliards par mois. L’argent de l’activité continue donc de rentrer.
Et le groupe continue d’investir à l’étranger. Le 26 août 2026, un mois avant d’annoncer sa perte, sa filiale OCP North America et la coopérative agricole américaine CHS ont annoncé un projet commun d’usine d’engrais phosphatés en Louisiane, pouvant coûter jusqu’à 450 millions de dollars. Ce serait la première usine de ce type construite aux États-Unis depuis 1984, pour réduire la dépendance américaine aux importations. L’OCP y fournirait l’acide phosphorique. Le projet attend encore ses autorisations et son financement.
LA CONTRADICTION
Si l'argent manque au point de faire attendre des PME marocaines pendant des mois, comment l'OCP peut-il s'engager dans une usine de plusieurs centaines de millions de dollars en Louisiane, et maintenir 250 millions de dollars de capital-risque au Delaware ?
Et si l'argent ne manque pas, pourquoi ces PME attendent-elles ? Il n'y a que deux réponses possibles : un choix de priorités, qui fait passer les projets à l'étranger avant les fournisseurs marocains, ou un problème de gouvernance. Dans les deux cas, c'est au conseil d'administration de l'OCP, où siègent six ministres, et au Parlement d'exiger des explications.
Pourquoi l’argent n’arrive plus chez les fournisseurs ?
C’est notre lecture des chiffres. En 2023, l’OCP a lancé un programme d’investissement vert de 130 milliards de dirhams sur cinq ans. Les dépenses ont culminé autour de 53 milliards en 2025, et encore bondi de 71 % au premier trimestre 2026 pour solder les projets livrés. L’OCP annonce désormais une « normalisation progressive » de ce rythme.
Pour les bureaux d’études, les entreprises de chantier et les industriels qui vivent de ces projets, la fin du pic, c’est moins de commandes. Et quand un grand groupe veut protéger sa trésorerie, le plus simple est de payer plus tard. Ce sont alors les fournisseurs, souvent des PME marocaines, qui financent l’OCP sans en avoir les moyens. D’où la formule de Tarik Aitri : le banquier sans les reins.
Faut-il pour autant que l’État renfloue l’OCP, comme le réclame l’industriel ? À Jisr.media, nous ne le pensons pas. Certes, le groupe perd de l’argent ce semestre et devrait, selon la presse économique, renoncer à verser un dividende à l’État cette année. Mais il sort d’années exceptionnelles : plus de 17 milliards de dirhams de bénéfice en 2025, et une contribution record de 19,6 milliards au budget de l’État la même année. Un semestre difficile ne fait pas d’un tel groupe un malade à perfuser avec l’argent des contribuables. La vraie question est celle des priorités : quelles dépenses l’OCP choisit-il de maintenir, et lesquelles il fait attendre.
PENDANT CE TEMPS, DANS L'ÉCOSYSTÈME UM6P
• 14,3 milliards de dirhams versés par l'OCP pour les campus de l'UM6P entre 2023 et 2025, selon son propre document de référence. Relire notre enquête.
• 250 millions de dollars dans Bidra Innovation Ventures, un fonds de capital-risque enregistré au Delaware, qui a continué d'investir en 2026 : en Inde en février (BigHaat), aux États-Unis en août (TerraBlaster). Aucune entreprise marocaine dans son portefeuille. Relire notre enquête.
• Une filiale de formation à Paris qui perd de l'argent, un bureau à Montréal, un pôle américain qui ne publie aucun chiffre.
La question n’est pas de savoir si l’UM6P doit exister, ni si l’OCP doit investir dans la recherche. Elle est de savoir qui passe en premier quand l’argent se fait plus rare : les PME marocaines qui ont livré leur travail, ou des startups américaines et indiennes ?
L’après-Terrab se joue en même temps
Ces tensions arrivent au moment où le groupe change de visage. Selon Africa Intelligence, plusieurs cadres ont quitté l’OCP ces dernières semaines, dont la directrice juridique, Kenza Margaoui, et le directeur général d’InnovX, la filiale créée par l’UM6P, Amine Houssaim. Toujours selon la lettre spécialisée, la succession de Mostafa Terrab, PDG depuis 2006, est ouverte. Trois noms circulent : Hicham El Habti, président de l’UM6P devenu secrétaire général de l’OCP le 15 septembre, Abdellatif Zaghnoun, directeur de l’agence des participations de l’État (ANGSPE), et Ilham Kadri, administratrice indépendante de l’OCP depuis janvier.
Trois noms que notre enquête avait déjà croisés autour de la table du conseil d’administration. Relire « Une gouvernance concentrée entre quelques mains ».
LES QUESTIONS QUI RESTENT POSÉES
• Combien l'OCP et Jesa doivent-ils aujourd'hui à leurs fournisseurs, et depuis combien de temps ?
• Combien d'emplois ont été supprimés chez les prestataires depuis février 2026 ?
• Les versements à l'écosystème UM6P et au fonds Bidra ont-ils été maintenus, réduits ou suspendus en 2026 ?
• Quelle part de l'usine de Louisiane l'OCP financera-t-il, et avec quel argent ?
• Que répondra le nouveau gouvernement à la question écrite des parlementaires ?
Le 13 septembre 2026, Jisr.media a adressé à l’OCP et à l’UM6P une demande détaillée de droit de réponse. Aucune réponse n’est parvenue. Nos colonnes restent ouvertes à l’OCP, à Jesa et aux entreprises concernées. Vous êtes fournisseur ou sous-traitant, et vous voulez témoigner, même de façon anonyme ? Écrivez-nous.
APPEL À TÉMOIGNAGES
Vous travaillez ou avez travaillé à l'OCP, à l'UM6P ou dans leurs filiales ? Vous disposez d'informations sur ce dossier ? Écrivez-nous à [email protected].
Anonymat garanti, sources protégées. Votre identité reste confidentielle : nous ne publions rien qui permette de vous reconnaître, et nous vous relisons les passages qui s'appuient sur votre témoignage avant publication.
À lire aussi sur Jisr.media :
- OCP/UM6P : une gouvernance concentrée entre quelques mains, où s’arrête l’utilité publique ?
- OCP/UM6P : quand une structure privée arbitre le financement de la recherche publique
- OCP/UM6P : le coût de l’expansion internationale face aux besoins du Maroc
- OCP/UM6P : 250 millions de dollars de capital-risque logés au Delaware
- Hicham El Habti confirmé secrétaire général de l’OCP, et toujours à la tête de l’UM6P
Questions fréquentes
Pourquoi les sous-traitants de l’OCP se plaignent-ils ? Selon l’industriel Tarik Aitri, ancien président de la FIMME, les fournisseurs et sous-traitants de l’OCP et de sa coentreprise Jesa attendent leurs paiements depuis neuf mois, ce qui menace leur survie et l’emploi.
Pourquoi le chiffre d’affaires de l’OCP a-t-il reculé au premier semestre 2026 ? Selon les résultats publiés par l’OCP, les volumes exportés ont baissé (demande plus faible en Inde, en Europe et en Afrique) et le prix du soufre a triplé, alors que celui des engrais n’a augmenté que d’environ 20 %. Le chiffre d’affaires est passé de 52,2 à 48,4 milliards de dirhams.
Quel lien avec l’UM6P et le fonds Bidra ? Pendant que les fournisseurs marocains attendent leurs paiements, l’écosystème UM6P a reçu 14,3 milliards de dirhams pour ses campus entre 2023 et 2025, et le fonds Bidra, doté de 250 millions de dollars et enregistré au Delaware, a continué d’investir en 2026 hors du Maroc.
L’OCP investit-il aux États-Unis malgré sa perte ? Oui. Le 26 août 2026, sa filiale OCP North America et la coopérative américaine CHS ont annoncé un projet d’usine d’engrais phosphatés en Louisiane pouvant coûter jusqu’à 450 millions de dollars. Le projet attend encore ses autorisations et son financement.
L’OCP a-t-il répondu à Jisr.media ? Non. Les questions détaillées envoyées le 13 septembre 2026 sont restées sans réponse. Nos colonnes restent ouvertes à l’OCP.
Abdesselam Mejlaoui, rédacteur en chef






