Combien coûte l’UM6P ? L’université ne publie ni budget, ni masse salariale, ni effectifs de professeurs et de personnel. Mais un document officiel permet de lever une partie du voile : le document de référence d’OCP SA pour l’exercice 2025, déposé auprès de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC). On y trouve, ligne par ligne, ce que le groupe a dépensé pour les campus de son université.
14,3 milliards de dirhams en trois ans !

Chaque année, OCP publie la liste de ses dix plus gros investissements hors industrie. Depuis 2023, l’UM6P y occupe la première place.
| Campus | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|
| Rabat | 3,74 | 4,40 | 0,85 |
| Benguerir | 2,17 | 1,86 | 1,20 |
| Laâyoune | — | — | 0,03 |
| Total versé | 5,91 | 6,26 | 2,08 |
Paiements, en milliards de dirhams. Les engagements sont plus élevés : 5,33 milliards pour le seul campus de Rabat en 2024, et 0,91 milliard pour le nouveau campus de Laâyoune en 2025. Source : document de référence d’OCP SA, exercice 2025.
Au total, environ 14,3 milliards de dirhams versés en trois ans, sans compter le CHU de Benguerir (près de 1,8 milliard engagé en 2023). Le campus de Rabat a aussi bénéficié d’une garantie de l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA, groupe Banque mondiale) sur 570 millions d’euros de prêts à OCP.
Un détail mérite l’attention. OCP explique que son impôt sur les sociétés a augmenté en 2025 en partie à cause du « changement du mode de financement du capex UM6P ». Le groupe a donc changé la manière dont il paie les campus de son université, sans dire comment. Nous l’avons demandé : pas de réponse.
Le groupe a changé la manière dont il paie les campus de son université, sans dire comment.
500 millions d’euros par an… et pas un chiffre public ?
500 millions d'euros par an, soit environ 5,4 milliards de dirhams : c'est le budget de l'UM6P pour ses campus de Benguerir et de Rabat, en 2024 comme en 2025.
La plus grande part est allée au fonctionnement et à la masse salariale. Ce chiffre ne figure dans aucun document public : il nous a été confirmé par nos sources.
Cet ordre de grandeur est cohérent avec les comptes d’OCP : les charges de personnel du groupe sont passées de 11,5 milliards de dirhams en 2023 à 15,7 milliards en 2025, soit plus de 4 milliards de hausse en deux ans, que le groupe explique notamment par l’élargissement de « l’écosystème UM6P » (aux côtés de l’intégration de JESA et des hausses salariales).
Mais officiellement, rien n’est public :
- le détail de ce budget, campus par campus ;
- la masse salariale : le document d’OCP ne donne que le total du groupe (13,1 milliards de dirhams en 2024, 15,7 milliards en 2025, soit +20 %), en citant parmi les causes « l’extension du périmètre de plusieurs entités de l’écosystème UM6P » ;
- les effectifs de professeurs et de personnel administratif. L’université communique sur environ 7 300 étudiants, dont un millier de doctorants, mais pas sur le nombre de ses enseignants.
Pour une université détenue par une fondation d’utilité publique, et financée par un groupe dont l’État est l’actionnaire majoritaire, ce silence pose question.
Paris : qui comble les pertes ?
Les comptes déposés au registre du commerce français sont plus bavards. UM6P France SAS, qui porte la formation exécutive et les partenariats académiques, dispose d’un capital de 51 millions d’euros. Elle a pourtant enregistré une perte nette de 1,46 million d’euros en 2024, pour 5,02 millions d’euros de chiffre d’affaires. UM6P Paris Office, structure distincte qui porte l’immobilier, a dégagé un bénéfice modeste de 84 900 euros en 2025, pour 3,19 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Une activité de formation met souvent plusieurs années à trouver l’équilibre. Mais une question demeure : qui couvre la perte, chaque année, et sur quelle ligne budgétaire ?
Selon nos sources, l’équipe installée à Paris multiplie les allers-retours au Maroc, notamment à Benguerir. Pour quoi faire ? Faute d’avoir développé une activité propre suffisante, elle y repérerait des chercheurs et des idées de projets, afin d’aider à décrocher des financements et des subventions européens, moyennant une commission. Si cela se confirme, la question est posée : une antenne présentée comme la vitrine de l’expertise marocaine à l’international se réduirait-elle à un rôle de démarcheur et d’intermédiaire ? Et que dit ce modèle d’affaires, sur lequel nous ne cessons de nous interroger, de l’usage de l’argent d’OCP ?
Une vitrine de l’expertise marocaine à l’international… ou un bureau de démarchage ?
Montréal : un campus sans étudiants ?
UM6P Canada Inc. a été incorporée le 1er janvier 2024 et lancée publiquement en septembre de la même année. Hicham El Habti, président de l’UM6P et désormais secrétaire général d’OCP, en est administrateur. Deux ans plus tard, selon nos constats, l’antenne n’offrirait ni formation accréditée, ni accueil d’étudiants. Son activité relève surtout de partenariats, d’événements et de présence institutionnelle.
New York : combien ça coûte ? Mystère…
Le hub américain, lancé en septembre 2025, affirme vouloir vivre de ses frais de programmes, de la formation exécutive et de coentreprises, avec un objectif d’autonomie financière en trois à cinq ans, selon son directeur général, Mehdi El Khatib. Aucun budget n’a été publié. C’est aussi aux États-Unis qu’est logé le fonds Bidra Innovation Ventures, au Delaware.
Côte d’Ivoire : une école agritech, et qui paie ?
L’UM6P s’implante aussi en Afrique subsaharienne. À Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire, la Digital Farming School, créée avec l’Institut national polytechnique Félix-Houphouët-Boigny et soutenue par OCP Africa, doit accueillir en novembre 2026 sa première promotion : 50 étudiants, formés pendant deux ans au métier de développeur agritech (capteurs connectés, drones agricoles, analyse de données), avec une formation entièrement financée.
Présentée comme le premier campus de l’UM6P au sud du Sahara, l’école s’inscrit dans la stratégie africaine du groupe, qui vend ses engrais sur tout le continent. Former des jeunes Ivoiriens à l’agriculture de précision est une bonne nouvelle. Mais là encore, aucun budget n’a été publié : combien coûte ce campus, et qui le finance, OCP Africa, la Fondation OCP ou l’UM6P ?
Des vitrines plutôt que des campus ?
Paris en perte, Montréal sans étudiants selon nos constats, New York sans chiffres : à ce stade, ces antennes ressemblent davantage à des vitrines qu’à des campus. Elles sont pourtant financées, au bout de la chaîne, par l’argent d’un groupe public, transitant par une fondation d’utilité publique, dont le statut suppose une mission désintéressée. Que rapportent-elles à l’enseignement supérieur marocain ?
Paris : perte nette de 1,46 million d'euros en 2024 (UM6P France SAS).
Montréal : un bureau de liaison, sans formation accréditée ni étudiants, selon nos constats.
New York et Cambridge : aucun budget publié.
Yamoussoukro : 50 étudiants attendus en novembre 2026, budget non publié.
Et pendant ce temps : 69 étudiants par enseignant !
Le contraste est saisissant. Dans les facultés publiques à accès ouvert, qui accueillent 71 % des 1,31 million d’étudiants marocains, on compte jusqu’à 69 étudiants par enseignant, contre 10 dans le privé, et le taux d’abandon atteint 49,4 %, selon les chiffres présentés par le ministère de l’Enseignement supérieur sous l’ancien ministre Abdellatif Miraoui. Chez les 15-24 ans, le chômage des diplômés du supérieur atteint 61,2 %, contre 12,9 % pour les jeunes sans diplôme (HCP, enquête nationale sur l’emploi 2024).
Ce ne sont pas les choix de l’UM6P qui ont créé ces difficultés. Mais mis côte à côte, ces chiffres posent une question aux pouvoirs publics comme à OCP : 14 milliards de dirhams en trois ans pour une seule université, combien pour les autres ?
0 réponse.
Le 13 septembre 2026, Jisr.media a demandé à l'OCP et à l'UM6P le budget annuel de chaque antenne, sa source de financement, et la justification de ces coûts au regard des besoins des universités publiques. Aucune réponse ne nous est parvenue.
Et à la tête d’OCP : les jours de Mostafa Terrab sont-ils comptés ?
Selon nos informations, Mostafa Terrab, PDG du groupe depuis 2006, serait aujourd’hui contesté par une partie des hauts responsables de l’État, tandis qu’un autre cercle continuerait de le soutenir. Avec la formation du nouveau gouvernement, ses jours à la tête d’OCP sont-ils comptés, ou ce changement politique ne sera-t-il qu’une façade ? La question reste posée.
Une chose, au moins, a changé. Pendant longtemps, la direction d’OCP a pu mener à la tête du gouvernement : Mohammed Karim Lamrani, directeur général de l’Office à partir de 1967, a été trois fois Premier ministre (1971-1972, 1983-1986 et 1992-1994) ; Driss Jettou, nommé PDG d’OCP en août 2001, est devenu Premier ministre en octobre 2002. Cette époque est révolue. Depuis la Constitution de 2011, adoptée dans la foulée du mouvement du 20 Février et du « printemps arabe », le chef du gouvernement est nommé au sein du parti arrivé en tête des élections (article 47). Le patron d’OCP ne peut plus passer directement du siège du groupe à la Primature.
Hier, la direction d’OCP pouvait mener à la Primature. Depuis 2011, c’est fini.
L’enquête continue : les questions qui fâchent
- L’UM6P confirme-t-elle un budget annuel d’environ 500 millions d’euros pour Benguerir et Rabat ? Quelle part va à la masse salariale, et quel budget est prévu pour Laâyoune ?
- Combien de professeurs et d’employés compte l’UM6P, et quelle est sa masse salariale ?
- En quoi consiste le « changement du mode de financement du capex UM6P » évoqué par OCP, et qu’a-t-il coûté ?
- Qui couvre chaque année la perte d’UM6P France SAS ?
- L’équipe de Paris est-elle rémunérée, à la commission, pour monter des demandes de financements européens à partir de projets de Benguerir ?
- Quels résultats concrets l’antenne de Montréal peut-elle présenter après deux ans : projets, employés, partenariats actifs ?
- Quel est le budget du hub américain de New York et Cambridge ?
- Combien coûte la Digital Farming School de Yamoussoukro, et qui la finance ?
- Le changement de gouvernement entraînera-t-il un changement à la tête d’OCP ?
APPEL À TÉMOIGNAGES
Vous travaillez ou avez travaillé à l'OCP, à l'UM6P ou dans leurs filiales ? Vous disposez d'informations sur ce dossier ? Écrivez-nous à [email protected].
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L’enquête continue. Nous attendons toujours les réponses des responsables de l’OCP et de l’UM6P, et nous publierons toute réponse qui nous parviendra. Parce qu’il s’agit, en fin de compte, de fonds publics (l’État marocain détient 94,12 % du capital d’OCP SA), Jisr.media remettra ce dossier aux nouveaux élus de la Chambre des représentants, afin qu’ils puissent, s’ils le jugent utile, poser ces questions au gouvernement.
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Les principales questions posées
Combien OCP a-t-il investi dans les campus de l’UM6P ? Selon le document de référence d’OCP SA (exercice 2025) déposé à l’AMMC, les paiements pour les campus de l’UM6P ont atteint environ 5,9 milliards de dirhams en 2023, 6,3 milliards en 2024 et 2,1 milliards en 2025, soit environ 14,3 milliards en trois ans (Rabat, Benguerir et, depuis 2025, Laâyoune).
Connaît-on le budget de fonctionnement et la masse salariale de l’UM6P ? Pas officiellement. Selon nos sources, le budget annuel de l’UM6P pour ses deux campus, Benguerir et Rabat, a atteint 500 millions d’euros (environ 5,4 milliards de dirhams) en 2024 comme en 2025, dont la plus grande part est allée au fonctionnement et à la masse salariale. Mais l’université ne publie aucun de ces chiffres : ils sont intégrés aux comptes consolidés du groupe OCP, dont les charges de personnel sont passées de 13,1 milliards de dirhams en 2024 à 15,7 milliards en 2025, en partie, selon OCP, à cause de l’extension de « l’écosystème UM6P ».
L’antenne de l’UM6P à Paris est-elle rentable ? Pas celle chargée de la formation exécutive : UM6P France SAS a enregistré une perte nette de 1,46 million d’euros en 2024, pour 5,02 millions d’euros de chiffre d’affaires. UM6P Paris Office, structure immobilière distincte, a dégagé 84 900 euros de bénéfice en 2025.
Que fait l’antenne de Montréal ? Selon nos constats, UM6P Canada Inc. reste un bureau de liaison : pas de formation accréditée, pas d’accueil d’étudiants. Ses activités relèvent surtout de partenariats et d’événements de mise en réseau.
Pourquoi comparer ces montants aux universités publiques ? Parce que les facultés publiques à accès ouvert, où étudient 71 % des 1,31 million d’étudiants marocains, comptent jusqu’à 69 étudiants par enseignant et un taux d’abandon de 49,4 %, selon le ministère de l’Enseignement supérieur.
L’OCP et l’UM6P ont-ils fourni des chiffres ? Non. Jisr.media a demandé le 13 septembre 2026 le budget annuel de chaque antenne et sa source de financement. Aucune réponse n’est parvenue.
Sources : document de référence d’OCP SA, exercice 2025, déposé auprès de l’AMMC (tableaux des engagements d’investissement hors industrie 2023-2025, charges de personnel, impôt) ; comptes annuels d’UM6P France SAS et d’UM6P Paris Office (registre du commerce et des sociétés, France) ; registre de Corporations Canada.
Abdesselam Mejlaoui, rédacteur en chef






