Grandes écoles, facultés bondées : la fracture budgétaire que Narjis et Marya vivent au quotidien
Deux lettres, deux étudiantes, un même constat : le système éducatif marocain ne traite pas tous ses jeunes de la même façon. jisr.media a voulu vérifier, chiffres à l’appui, ce que Narjis et Marya décrivent avec leurs mots.
99 milliards, et pourtant
Selon les documents budgétaires du ministère (loi de finances 2021, puis bilan communiqué en 2026), le budget du volet « éducation nationale » stricto sensu est passé de 58,8 à 99 milliards de dirhams entre 2021 et 2026, une hausse de 68% — l’enseignement supérieur et la formation professionnelle sont comptabilisés à part dans ces documents. Le budget de l’enseignement supérieur, lui, a progressé de 30% sur la même période. Sur le papier, l’effort est réel. Dans le quotidien de Narjis — les frais de transport, l’accès aux plateformes pédagogiques, le logement loin de chez elle — il reste largement invisible.
La question n’est donc pas seulement combien on investit, mais où va l’argent.
Deux Maroc universitaires
Selon le ministère de l’Enseignement supérieur (rentrée 2025-2026), le Maroc compte aujourd’hui 1,31 million d’étudiants, dont 87% dans le public. Mais ce public se divise en deux mondes qui ne se ressemblent pas :
- 71% des étudiants (928 195) sont dans des filières à accès ouvert — droit, économie, lettres, sciences — là où l’inscription se fait sans concours ni sélection.
- 29% seulement (216 606) accèdent aux filières à accès régulé : ENCG, ENSA, écoles d’ingénieurs, médecine.
(Ce partage 71/29 porte sur l’ensemble des effectifs inscrits ; il diffère du flux des seuls nouveaux bacheliers d’une année donnée, où la part de l’accès régulé est plus élevée grâce à sa croissance plus rapide.)
C’est dans le premier groupe que Narjis et Marya font probablement leurs études. Et c’est ce groupe qui absorbe le plus de monde avec le moins de moyens.
Qui a droit à un enseignant pour dix étudiants ?
Le ratio d’encadrement raconte à lui seul la fracture : selon le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdellatif Miraoui, jusqu’à 69 étudiants par enseignant dans les facultés à accès ouvert, contre 10 dans le privé.
Résultat, toujours selon le ministre : un taux d’abandon de 49,4% dans les universités publiques à accès ouvert. Près d’un étudiant sur deux qui ne va pas au bout.
Narjis, elle, a failli en faire partie. “Un jour, tout ça a fini par se voir : un examen important, raté. Ça m’a profondément découragée, au point d’envisager d’abandonner”, écrivait-elle. Ce qui l’a fait tenir, ce n’est pas le système — c’est une amie rencontrée à la cité universitaire. Les chiffres confirment que son histoire est loin d’être isolée.
Le diplôme ne protège plus du chômage
C’est là que la lettre de Marya prend tout son sens. Selon l’enquête nationale sur l’emploi du Haut-Commissariat au Plan (résultats annuels 2024), le chômage des diplômés du supérieur oscille entre 16% et 19% selon la méthode de calcul retenue — largement au-dessus de celui des personnes sans diplôme. Mais chez les 15-24 ans spécifiquement, la même enquête montre un écart vertigineux : le taux de chômage des jeunes diplômés du supérieur de cette tranche d’âge atteint 61,2%, contre 30,4% pour un diplôme de niveau moyen et seulement 12,9% pour les jeunes sans diplôme. Plus on est jeune et diplômé du supérieur, plus le risque de chômage est élevé — l’inverse de ce qu’on attendrait.
Autrement dit : étudier plus longtemps ne garantit plus un emploi, encore moins un salaire décent. C’est exactement la peur que Marya formule — pas seulement ne pas trouver de travail, mais décrocher un poste payé au salaire minimum après des années d’études et de stages.
Le paradoxe de la formation professionnelle
Un chiffre surprend, et mérite d’être posé sur la table : selon les enquêtes d’insertion menées par le département de la Formation professionnelle auprès de ses propres lauréats, le taux d’insertion dépasse 70% pour les filières diplômantes — souvent mieux que dans plusieurs filières universitaires généralistes. Ces enquêtes reposent sur des méthodes et des périodes de suivi différentes de celles du HCP citées plus haut ; la comparaison donne un ordre de grandeur, pas une équivalence stricte.
L’équation “plus de diplôme égale plus de sécurité” ne tient donc plus automatiquement. De quoi nourrir une question inconfortable pour les partis en campagne : le problème n’est peut-être pas seulement le montant du budget, mais la manière dont il est réparti entre filières sélectives, universités de masse, et formation professionnelle.
Ce que les partis ne disent pas
jisr.media a déjà documenté, dans ce dossier, un million d’emplois promis par presque tout le monde, sans qu’on sache qui va payer, et les programmes chiffrés — ou pas — des partis en lice. Le même constat vaut ici : les enveloppes globales progressent, mais rares sont les programmes qui s’attaquent frontalement à la répartition entre facultés bondées et écoles sélectives, ou qui chiffrent des mesures concrètes sur le logement étudiant, les bourses et l’accompagnement psychologique réclamés par Narjis.
Combien de candidats accepteraient de répondre, chiffres à l’appui, à la question que pose Marya : quel changement concret pour l’éducation — pas dans cinq ans, mais maintenant ?
Cet article s’inscrit dans notre rubrique Débat de la Jeune Génération, ouverte avec les témoignages de Narjis et Marya. Un avis, un témoignage à partager sur votre propre parcours étudiant ? Écrivez-nous.







