Retraites : 115 milliards de trou, et personne n’a jamais eu à s’expliquer
jisr.media | Élections Maroc 2026
Le discours officiel sur la réforme des retraites tient en une phrase : le système va s’effondrer, il faut cotiser plus longtemps et attendre plus tard. La démographie, dit-on, ne pardonne pas. C’est vrai, en partie. Mais ce récit passe sous silence un autre fil, plus dérangeant, qui traverse quinze ans et trois gouvernements sans jamais être vraiment traité : celui de la gouvernance des caisses elles-mêmes. Des cotisants, des syndicats et des commissions d’enquête le disent depuis longtemps, avec des preuves à l’appui. On leur a rarement donné suite.
Un scandale fondateur, jamais vraiment soldé
Avant même la période qui nous occupe ici, une commission d’enquête sénatoriale avait dressé, en 2002, un constat accablant sur la CNSS : gestion qualifiée d’« anarchique », embauches injustifiées, falsification de comptes, corruption. Le préjudice direct : 47,7 milliards de dirhams accumulés depuis 1971, porté à 115 milliards avec les intérêts — soit, à l’époque, l’équivalent de 80 % de la dette extérieure du pays. Le procès qui a suivi a mis des années à aboutir : jugé une première fois en première instance le 14 juillet 2016, il visait une trentaine de responsables et cadres de la caisse, dont l’ancien directeur général Rafik Haddaoui — un directeur général antérieur, connu dans les comptes rendus judiciaires sous le nom de Gourja, ayant été dissocié du dossier pour raisons de santé. Haddaoui a été condamné à quatre ans de prison avec sursis, 40 000 dirhams d’amende, confiscation de ses biens et restitution personnelle de 600 millions de dirhams ; l’ancien secrétaire général Abdelmoughit Slimani, lui, a été acquitté. Le 23 octobre 2020, la Cour d’appel de Casablanca a confirmé l’essentiel du jugement et fixé la restitution totale à l’État, tous condamnés confondus, à très précisément 31 993 669 484 dirhams — soit 31,9 milliards. Le préjudice financier a donc été en bonne partie remboursé — mais aucune réforme structurelle de la gouvernance elle-même n’en a découlé. Le mal était nommé ; le remède n’a jamais suivi.
Sous Benkirane et la mandature PJD (2011-2021) : le blocage silencieux
Le cas le plus documenté de cette période ne porte pas sur un détournement, mais sur quelque chose d’aussi révélateur : une revalorisation de 5 % des pensions, votée le 24 décembre 2019 par le conseil d’administration de la CNSS avec effet rétroactif au 1er janvier 2020, est restée bloquée par le ministère des Finances pendant près de trois ans. Le représentant syndical de l’UMT, Noureddine Soulaik, dénoncera publiquement en octobre 2020 un conseil réduit à une « chambre d’enregistrement ». Il faudra attendre l’approbation du projet de décret en Conseil de gouvernement, le 17 novembre 2022, pour que la revalorisation entre enfin en vigueur — trois ans jour pour jour, quasiment, après le vote initial. Autrement dit : même quand employeurs, salariés et État se mettent d’accord au sein de l’organe censé gouverner la caisse, une administration extérieure peut geler la décision pendant des années, sans avoir à s’en expliquer publiquement. C’est cette même mandature qui imposera, en 2021, une première réforme des retraites par décret — sans le vote parlementaire qui aurait dû l’accompagner.
Sous Akhannouch (2021-2026) : le narratif de la faillite contesté par les syndicats eux-mêmes
C’est l’épisode le plus frais, et le plus explosif. Le 16 février 2026, lors d’une réunion de la commission technique consacrée au RCAR au siège de la CDG à Rabat, les trois centrales syndicales les plus représentatives — UMT, CDT, UGTM, pourtant rarement alignées entre elles — ont publiquement contesté le diagnostic même de « faillite du système » avancé par le gouvernement. Leurs arguments, précis et chiffrés : un rendement inférieur de trois points au marché sur des placements de plusieurs milliards de dirhams appartenant aux cotisants, sans justification détaillée fournie par l’administration. Ils citent un exemple concret : l’acquisition de centres hospitaliers universitaires pour environ 46 milliards de dirhams, ensuite loués à l’État sur longue durée à des prix jugés trop bas — une opération de « financement innovant » qui ressemble, de leur point de vue, à un mauvais calcul fait avec l’argent des futurs retraités.
Un autre point soulevé lors de cette même réunion : les documents officiels eux-mêmes se contredisent. Les réserves du RCAR à fin 2021 sont évaluées à 135 milliards de dirhams dans un document, contre 116 milliards dans un autre — un écart de près de 20 milliards que personne n’a expliqué. Pour 2024, un document avance 138 milliards, un autre un chiffre inférieur — le même type de divergence, sans qu’aucune clarification publique n’ait suivi.
Sur la CMR spécifiquement, la commission technique évoque une faillite programmée pour 2031. Les syndicats rejettent ce diagnostic : pour eux, la mauvaise gestion, pas seulement la démographie, explique la trajectoire.
Un détail technique éclaire l’ensemble : la CNSS n’investit pas directement ces sommes. C’est la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) qui en est le dépositaire légal et qui gère également le RCAR — une architecture à trois étages (conseil d’administration de la caisse, CDG comme gestionnaire financier, ministère des Finances en tutelle) où la responsabilité de chaque décision contestée est facile à diluer entre les trois niveaux. Aucun des gouvernements successifs n’a proposé de clarifier qui répond de quoi.
Le fil qui ne change pas, quel que soit le parti au pouvoir
Un autre chantier resté identique sous les trois mandats : la sous-déclaration des employeurs. Selon l’enquête nationale du Haut-Commissariat au Plan sur les unités de production informelles, publiée en mai 2025 (données 2023), seulement 9,8 % de ces unités sont affiliées à la CNSS, sur 2,53 millions d’emplois informels — en hausse de 157 000 par rapport à 2014. Les outils de contrôle existent — déclaration mensuelle obligatoire depuis 2019, pénalités de retard, croisement des données avec le fisc — mais l’application reste, d’un gouvernement à l’autre, largement en deçà de l’ampleur du phénomène.
Ce que les bilans officiels ne racontent pas
Chacun des trois gouvernements a ses chiffres à présenter : extension de la couverture sociale aux travailleurs non-salariés, revalorisations de pensions, réforme enfin votée après des années d’attente. Ce sont des faits, pas des inventions. Mais aucun bilan gouvernemental ne s’attarde sur la continuité, elle aussi bien réelle, d’un problème de gouvernance jamais corrigé : un scandale de 115 milliards jamais suivi de réforme structurelle, un conseil d’administration paralysé pendant des années sans conséquence politique, des syndicats qui, vingt-quatre ans plus tard, posent exactement le même diagnostic — la mauvaise gestion, pas seulement la démographie.
La question qui reste, à l’approche d’un nouveau mandat, n’est donc pas seulement de savoir à quel âge les Marocains partiront à la retraite. C’est de savoir qui, un jour, acceptera de répondre de la manière dont l’argent de leur retraite a été géré entre-temps.
Ce constat rejoint un thème plus large que jisr.media a déjà documenté : au Maroc, une partie des grands leviers financiers échappe structurellement au débat démocratique et à l’alternance politique elle-même, quelle que soit la coalition en place — un fil qui traverse aussi, sous un autre angle, notre bilan des trois coalitions des quinze dernières années.
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les législatives du 23 septembre 2026.







