Ingérence américaine : la magie s’est retournée contre la magicienne
À une semaine du vote, Christine Fréchette a sorti ce qui devait être sa carte maîtresse : la menace d’une ingérence américaine en faveur des souverainistes. Le tour était simple. Montrer que Washington rêve d’un Québec indépendant pour affaiblir le Canada, et que le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon en serait l’instrument, malgré lui. Mais le lapin est sorti du chapeau à l’envers.
L’affaire DARC, en bref
Tout part d’un groupe de réflexion américain proche de Donald Trump, la Defense Analyses and Research Corporation (DARC). Dans des textes publiés en ligne, il propose d’appuyer et de financer ouvertement le Parti québécois pour porter au pouvoir un gouvernement souverainiste, et ainsi affaiblir le Canada.
Le 25 septembre, le Bureau d’enquête de Québecor en fait sa une dans le Journal de Montréal. Selon le Journal, Ottawa aurait averti le gouvernement caquiste à trois reprises : au début de 2026, au début de septembre, puis ces derniers jours. Christine Fréchette se dit alors « très préoccupée » et écrit à Mark Carney pour demander une rencontre urgente, en rappelant que le Québec n’a pas ses propres outils de renseignement.
Au passage, elle confirme un autre fait : au printemps, les États-Unis ont tenté de négocier les droits de douane directement avec Québec, par-dessus la tête d’Ottawa. Elle dit avoir refusé.
Une chronologie qui dérange
Deux jours plus tard, Radio-Canada publie une chronologie qui change tout :
- 12 septembre : l’équipe de la CAQ commence à contacter des journalistes de plusieurs médias et leur transmet les publications de la DARC.
- 19 septembre : Christine Fréchette en est officiellement informée, tout comme le ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière.
- 22 septembre : la directrice générale de la CAQ, Brigitte Legault, alerte le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS).
- 23 septembre : rencontre avec le SCRS, qui constate que les textes de la DARC étaient déjà publics.
Dix jours séparent donc la tournée des médias et l’appel aux services de renseignement. Radio-Canada pose la question que tout le monde se pose : comment des textes d’intérêt médiatique le 12 septembre sont-ils devenus une affaire de sécurité nationale le 22 ?
Dix jours entre la tournée des médias et l’appel au renseignement : c’est là que tout bascule.
Fréchette : de l’alarme au rétropédalage
Face aux questions, la première ministre a changé de ton. Plus d’alerte rouge : « Aucune information ne nous a été confirmée indiquant que de l’ingérence aurait été observée », a-t-elle précisé. Il n’y aurait donc rien à craindre pour l’intégrité du scrutin. La CAQ assure avoir suivi les règles du Directeur général des élections.
Le cabinet de Mark Carney, lui, s’en est tenu à une phrase prudente : « Les Canadiens doivent pouvoir avoir confiance dans l’intégrité de leurs élections. »
Les oppositions : « du théâtre »
Les quatre autres chefs ont tiré dans la même direction, ce qui est rare dans cette campagne. Paul St-Pierre Plamondon (PQ), directement visé, nie toute rencontre politique à l’étranger et parle d’un théâtre monté pour ramener la campagne sur Trump, deux jours avant le vote par anticipation. Ruba Ghazal (QS) juge inacceptable que la sécurité nationale serve des fins électorales. Éric Duhaime (PCQ) y voit un mauvais film. Charles Milliard (PLQ) trouve une première ministre qui ne contrôle plus rien, tout en demandant des comptes au chef péquiste sur ses contacts américains.
Nous l’écrivions dans notre analyse sur la guerre commerciale : face à Trump, chaque parti cherche le bon ton. La CAQ a cru trouver le sien. Elle s’est brûlé les doigts.
Sondages : la CAQ en chute libre
Les trois sondages publiés les 26 et 27 septembre ont été réalisés après le dernier débat des chefs et en pleine tempête. Tous vont dans le même sens :
| Sondage | PQ | PLQ | CAQ | PCQ | QS |
|---|---|---|---|---|---|
| Léger (27 sept.) | 30 % | 26 % | 16 % | 18 % | 9 % |
| Synopsis (27 sept.) | 30 % | 22 % | 17 % | 17 % | 13 % |
| Pallas (26 sept.) | 30 % | 23 % | 18 % | 17 % | 10 % |
Chez Léger, la CAQ de Christine Fréchette est passée de 24 % à la fin d’août à 20 % le 21 septembre, puis à 16 %. Elle tombe au quatrième rang, derrière le Parti conservateur d’Éric Duhaime. Chez Synopsis, elle perd sept points. Le PQ de Paul St-Pierre Plamondon, lui, se maintient à 30 % dans les trois sondages, devant le PLQ de Charles Milliard, et entre en « zone majoritaire », selon le sondeur Youri Rivet.
Un sondage ne dit pas pourquoi les gens changent d’avis, et l’ingérence n’explique pas tout : l’usure du pouvoir, le débat et les dossiers de santé pèsent aussi. Mais la coïncidence est frappante.
La CAQ de Christine Fréchette voulait faire peur avec le PQ de Paul St-Pierre Plamondon. C’est sa propre crédibilité qui a fondu.
La magie s’est retournée contre la magicienne
Le calcul était habile sur le papier : transformer la fin de campagne en référendum sur la loyauté au Canada face à Trump, alors que la question référendaire s’était déjà imposée au débat, et placer le PQ de Paul St-Pierre Plamondon dans la position de l’allié involontaire de Washington. Mais en politique, la manière compte autant que le message. En envoyant le dossier aux journalistes avant de le confier au renseignement, la CAQ a donné l’impression de jouer avec la sécurité nationale. Et c’est elle qui se retrouve sur la défensive.
Pour les électeurs issus de l’immigration, dont beaucoup de Marocains du Québec, la leçon est double. L’ingérence étrangère est un vrai sujet, qui mérite mieux qu’un coup de campagne. Et la confiance, une fois entamée, se regagne difficilement en une semaine. Réponse le 5 octobre.
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FAQ
Qu’est-ce que l’affaire d’ingérence américaine dans l’élection québécoise ? Un groupe de réflexion américain proche de Donald Trump, la Defense Analyses and Research Corporation (DARC), a publié des textes appelant à soutenir et à financer le Parti québécois pour affaiblir le Canada. Le Journal de Montréal a révélé l’affaire le 25 septembre 2026.
Pourquoi la CAQ est-elle critiquée ? Selon Radio-Canada, l’équipe de Christine Fréchette a transmis les textes de la DARC à des journalistes dès le 12 septembre, mais n’a alerté le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) que le 22 septembre. Les oppositions l’accusent d’avoir voulu s’en servir contre le PQ.
Où en est la CAQ dans les sondages ? Elle recule dans les trois sondages publiés les 26 et 27 septembre : 16 % chez Léger (4e place), 17 % chez Synopsis et 18 % chez Pallas. Le PQ de Paul St-Pierre Plamondon est en tête avec 30 % dans les trois.
Quand a lieu l’élection au Québec ? Le lundi 5 octobre 2026.
Sources : Radio-Canada, chronologie, Radio-Canada, réactions, Le Devoir, Narcity, Le Soleil, Noovo, Léger.







