Ruba Ghazal et la tentation de la vague orange
jisr.media | Élections Québec 2026
Le premier débat des chefs de la campagne, mardi soir à TVA, a livré son lot d’accrochages attendus. Mais la phrase qui restera n’est peut-être pas celle d’un des cinq chefs — c’est une pique lancée à Ruba Ghazal sur son projet d’épiceries publiques : « La dernière fois que j’ai vu une épicerie publique, c’était en vacances à Cuba. Personne ne veut vivre ça au Québec. » Deux heures de débat, cinq styles, et un fil rouge qui dépasse largement le plateau de TVA : ce qui se joue vraiment dans cette campagne ne se lit pas seulement dans les échanges, mais dans une drôle de guerre de sondages — et dans la trajectoire personnelle d’une cheffe que presque personne, il y a un mois, ne voyait venir.
Cinq styles, une soirée de chocs
Christine Fréchette (CAQ), Charles Milliard (PLQ), Ruba Ghazal (QS), Paul St-Pierre Plamondon (PQ) et Éric Duhaime (PCQ) ont croisé le fer pendant deux heures sur l’économie, les impôts, les services et l’avenir du Québec, sous l’animation de Paul Larocque. Quelques moments à retenir :
- Immigration : Éric Duhaime a accusé une immigration « incontrôlée » d’aggraver la crise du logement et des services ; Ruba Ghazal a répliqué que les vraies tensions viennent des compressions dans les services publics, pas du nombre d’arrivants.
- Troisième lien : accrochage tendu entre Christine Fréchette et Éric Duhaime, qui l’accuse d’avoir tué le projet à force de tergiversations.
- Santé : Charles Milliard et Éric Duhaime se sont opposés sur la place du privé, ce dernier plaidant pour un modèle mixte public-privé.
- Épiceries publiques : Ruba Ghazal a précisé que Québec solidaire ne veut pas acheter des épiceries existantes, mais créer un réseau pilote de 15 épiceries publiques pour concurrencer les cinq grandes bannières qui contrôlent 80 % du marché alimentaire — une mesure chiffrée à 2500 $ d’économies annuelles par famille.
- Budget : Paul St-Pierre Plamondon a promis l’équilibre budgétaire pour 2028-2029 par des compressions dans l’appareil bureaucratique, rejoignant Charles Milliard sur un ralentissement du développement des CHSLD.
Christine Fréchette est arrivée sur le plateau avec un boulet supplémentaire : la veille, Radio-Canada révélait que SIFA, un chantier informatique de santé initialement chiffré à 96 millions de dollars, pourrait finalement coûter jusqu’à 1 milliard selon des estimations internes. Elle a qualifié ce chiffre de faux sur le plateau — sans convaincre tout le monde.
Le lendemain, les analyses s’accordent sur un constat plus terne que spectaculaire : personne n’a vraiment « gagné » — Éric Duhaime lui-même a admis sur le plateau ne pas savoir qui l’avait emporté, laissant ce jugement « aux Québécois, à la maison ». Plusieurs chroniqueurs notent que les cinq chefs ont souvent remplacé une réponse directe par une contre-attaque ou un raccourci rhétorique, sans vraiment s’attaquer aux arbitrages concrets derrière leurs promesses — Christine Fréchette y compris, plus mordante dans l’attaque que solide dans la défense de son propre bilan. Le projet d’épiceries publiques de Ruba Ghazal n’a d’ailleurs pas échappé à cette même critique : plusieurs analystes soulignent qu’elle n’a pas démontré que supprimer un intermédiaire du marché élimine aussi les fonctions qu’il remplit.
La vraie partie ne se joue pas seulement sur le plateau
Le lendemain du débat, ce n’est pas seulement le fond des échanges qui alimente la conversation — c’est la fiabilité même des sondages qui les entourent. La plupart des maisons de sondage s’accordent : le sondage Synopsis-La Presse du 14 septembre (1000 répondants, 10-13 septembre) donne le PQ à 28 %, la CAQ à 24 %, le PLQ à 22 %, le PCQ à 14 % et QS à 11 %. Léger et Research Co., publiés la même semaine, racontent une histoire similaire.
Un sondage Mainstreet Research, obtenu par Noovo Info, dit l’inverse : CAQ 25,4 %, PQ 22,8 %, PLQ 18,2 %, PCQ 14,6 %, QS 5 %. Sauf que l’agrégateur de sondages Philippe J. Fournier (Qc125) a signalé un détail qui change tout : ce sondage a été commandé par la CAQ elle-même — et coulé à la presse par la CAQ. Un parti qui finance son propre sondage pour ensuite le faire circuler comme une nouvelle neutre, ce n’est pas un mensonge, mais ce n’est pas non plus un sondage indépendant : la moyenne pondérée de tous les sondages publiés et non commandités par un parti, calculée par Qc125, place plutôt le PQ à 28 %, la CAQ à 22 %, le PLQ à 16 %, le PCQ à 11 % et QS à 9 %.
Traduit en sièges, sur les 127 de l’Assemblée nationale (64 pour la majorité) : PQ 52, PLQ 32, CAQ 21, PCQ 13, QS 9. Le PQ a 91 % de chances de finir premier — mais seulement 16 % de chances d’obtenir une majorité. Le scénario le plus probable, à trois semaines du vote, reste un gouvernement minoritaire.
Ce qui ouvre une possibilité peu intuitive pour nos lecteurs venus d’ailleurs : dans le système parlementaire britannique dont le Québec a hérité, le parti qui obtient le plus de sièges ne devient pas automatiquement le gouvernement. C’est la première ministre sortante qui a le droit de tenter, en premier, de rencontrer l’Assemblée nationale — même avec moins de sièges que son adversaire. Christine Fréchette pourrait ainsi rester première ministre avec à peine une trentaine de sièges, pendant que Paul St-Pierre Plamondon en récolterait près de cinquante. Sur ce point précis, les deux chefs sont d’ailleurs à égalité dans les sondages : autant de Québécois voient en l’un qu’en l’autre la personne « avec les qualités pour diriger ».
Ruba Ghazal et la tentation de la vague orange
C’est là qu’entre en scène le paradoxe le plus intéressant de cette campagne. Sur le papier, Québec solidaire traverse sa pire séquence électorale depuis 2018 : 5 à 11 % selon les sondages, en dessous de ses résultats des deux dernières élections, avec un risque réel de perdre plusieurs circonscriptions. Mais Ruba Ghazal, elle, vit une tout autre campagne. Cinquième dans les intentions de vote, elle a été relativement épargnée par les attaques — ce qui lui a permis de consacrer la première moitié de sa campagne à défendre ses propositions plutôt qu’à se défendre elle-même. Résultat : sa cote personnelle grimpe, avec désormais presque autant d’opinions favorables (34 %) que défavorables (33 %) à son endroit — une nette amélioration depuis le début de la campagne.
C’est ce paradoxe — un parti en chute, une cheffe en hausse — qui invite, avec toute la prudence nécessaire, à une comparaison historique : en 2011, un certain Jack Layton, chef du NPD fédéral, était donné autour de 12 % au Québec à l’ouverture de la campagne. Cinq semaines plus tard, porté par sa performance dans les débats et une popularité personnelle qui a fini par dépasser largement celle de son parti, il récoltait 42,9 % des voix et 59 des 75 sièges québécois — la « vague orange ». Ruba Ghazal n’en est nulle part près : l’écart entre sa popularité personnelle et l’intention de vote pour son parti est réel, mais encore modeste comparé au raz-de-marée de 2011, et rien ne garantit qu’il se traduise un jour en votes. C’est un signal à surveiller, pas une prédiction — d’autant que deux débats restent à venir (le 16 septembre à Noovo/Crave, le 23 septembre à Radio-Canada), et que c’est précisément ce genre de rendez-vous télévisé qui avait permis à Layton de transformer sa cote personnelle en résultat électoral, en quelques semaines à peine.
Le devoir de pédagogie des partis
Un débat où l’attaque remplace souvent la réponse, un sondage maison présenté comme neutre : les deux épisodes de cette semaine pointent vers la même faille. À trois semaines du vote, les partis ont un devoir de pédagogie envers l’électorat — expliquer clairement leurs choix, leurs chiffres, leurs compromis, plutôt que de miser sur la rhétorique ou la confusion. Ce devoir pèse particulièrement sur deux groupes que les campagnes électorales ratent trop souvent : les jeunes primo-votants, pour qui ce débat était peut-être le premier contact avec la politique électorale, et les femmes, historiquement sous-représentées autant dans les candidatures que dans ce genre d’échanges musclés façon combat de boxe qui dominent souvent ces plateaux. Informer clairement plutôt que confondre, éduquer plutôt que manipuler : c’est une condition pour que la participation soit non seulement massive, mais aussi éclairée. Et pour les électeurs eux-mêmes, l’épisode du sondage Mainstreet est un rappel utile : rester vigilant face à l’information électorale — vérifier la source d’un sondage, d’une statistique, d’une citation — est devenu un réflexe civique aussi important que le vote lui-même.
jisr.media continuera à suivre cette trajectoire jusqu’au 5 octobre.
Ce dossier s’inscrit dans la série jisr.media sur les élections générales québécoises du 5 octobre 2026.







